Paris craint la concurrence de Washington


Le Matin, 5 juin 2004

Nicolas Sarkozy arrive dans un pays en proie à l'impatience populaire. Malaise social sur fond d'émeutes dans les Aurès, Djelfa, Chlef, Adrar, Ghardaïa, atteintes aux libertés et aux droits de l'Homme et poursuite des harcèlements contre la presse. Un pays également, qui n'est pas en si mauvais état sur le plan financier. L'envolée des cours du pétrole aura pour résultat de faire passer les réserves de change de 34 milliards de dollars actuellement à 40 milliards à fin 2004. Et qui sur le plan économique est le premier partenaire, hors OCDE, de la France, bien avant la Chine et le Brésil.
La visite de Nicolas Sarkozy revêt bien sûr un caractère aussi bien politique qu'économique. C'est en qualité de ministre des Finances et de l'Economie, plus important poste dans le gouvernement français après le Premier ministre, qu'il effectue cette visite. Elle intervient dans un contexte marqué par la volonté des deux pays de donner un coup de fouet à la coopération bilatérale. Lors de sa visite éclair à Alger, le 15 avril dernier, Jacques Chirac s'est prononcé pour un « traité d'amitié » entre les deux pays, et ce, dans le prolongement de la Déclaration d'Alger, signée par les deux chefs d'Etat à l'issue de la visite d'Etat du Président français en mars 2002. Qui plus est un Conseil interministériel - 17 ministres présents - présidé par Ahmed Ouyahia a été consacré, le 16 mai, pour évaluer le dossier de la coopération algéro-française.
L'envolée des prix du pétrole, le fait que l'Algérie ait engrangé d'énormes ressources financières, sur fond d'atténuation, quoique relative, du terrorisme islamiste, a provoqué un afflux d'investisseurs dans le pays. La France, premier partenaire commercial de l'Algérie, est plus qu'intéressée à développer cette relation bilatérale. Nicolas Sarkozy, qui ne cache pas son ambition de succéder à Jacques Chirac, semble décidé à frapper un grand coup en Algérie. Il est accompagnée d'une délégation d'une douzaine de chefs d'entreprise dont les patrons de Total FinaElf, de la RATP et d'Alstom qui a déjà à son actif la réalisation du TGV de Corée du Sud et spécialisé dans la construction des métros. L'Algérie est le premier partenaire de la France au Maghreb avec un volume d'échanges de plus de six milliards d'euros. En plus de la signature d'une convention de prêt de l'AFD (Agence française de développement) destiné au financement du programme de reconstruction de Boumerdès, il devrait annoncer le financement par la France des travaux du métro d'Alger. Les télécommunications, l'automobile, Michelin, l'agroalimentaire, l'aéronautique où Airbus a conclu un contrat de vente de cinq A330 et six ATR avec Air Algérie, et surtout les hydrocarbures, sont autant de secteurs porteurs. Selon une enquête de la Chambre de commerce et d'industrie française, l'Algérie est en effet passée du 17e au 3e rang des marchés prioritaires pour les entreprises françaises et que les exportations françaises ont réalisé un bond de 60 % en quatre ans. De plus, selon le président de cette chambre de commerce, Michel de Caffarelli, une dizaine d'entreprises françaises ont manifesté leur intérêt pour délocaliser une partie de leurs activités en Algérie.
Toutefois, vu la personnalité de Nicolas Sarkozy, sa visite en Algérie est motivée par la sérieuse concurrence de l'ogre américain. Le financement d'un montant de plus de 800 millions de dollars de l'extension du port d'Alger, par les Etats-Unis, contraste en volume, avec la modestie des financements français. D'autant que les Etats-Unis ont investi plus de six milliards de dollars en Algérie contre un peu plus d'un milliard d'euros en provenance de la France. Qui plus est, au sommet du G8 qui débute la semaine prochaine, Abdelaziz Bouteflika a été invité par Washington à y assister. Ce qui, dit-on à Paris, a quelque peu agacé les Français qui avaient fait du dialogue et de la concertation permanente entre les deux capitales l'une des pierres de touche de la refondation de la coopération bilatérale. L'entrée en force des Américains sur le marché algérien, doublée d'une coopération militaire qui ne dit pas son nom, inquiète Paris. Aussi, Nicolas Sarkozy, qui rêve d'un dessein de présidentiable, aux talents indéniables d'habile négociateur, va-t-il tenter de faire contrepoids à l'influence américaine, réussir là où Jacques Chirac n'a fait qu'effleurer le sujet. Sa rencontre avec le Président Bouteflika, à la veille du départ de ce dernier au sommet du G8, s'inscrit dans cette perspective.
Les égards que lui manifestera Bouteflika, venant après ceux que lui ont manifesté les dirigeants chinois au début de l'année, et américains, en marge de la réunion des ministres des Finances du G7 à Washington, les 22 et 23 mai, agaceront sans doute l'Elysée. Pour toutes ces raisons, la visite de Sarkozy en Algérie n'est pas ordinaire. Bien au contraire.
Hassane Zerrouky

 

 
Version imprimable
 
www.algeria-watch.org