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Nos reporters sur les lignes Challe et Morice Les mines du colonialisme continuent de tuerEl Watan, 4 décembre 2007 La tâche est titanesque. Herculéenne. L’œuvre de toute une vie, diront certains. Jusqu’à avril 2012, délai fixé par la Convention d’Ottawa sur l’interdiction des mines antipersonnel, l’armée algérienne aura fort à faire avec les champs de mines, sinistre legs de l’armée française. Au programme : neutraliser plus de 3 millions de mines terrestres, potentiellement dangereuses, et décontaminer quelque 1500 km de bande frontalière minée. Ce ne sont pourtant là que des estimations. Les historiens restent aujourd’hui encore divisés sur la quantité réelle de mines disséminées le long des frontières (lignes Challe et Morice). Des 11 millions de mines (chiffre officiel) ayant servi à isoler l’Algérie de ses voisins directs durant la révolution, l’ANP en a éradiqué 8 millions depuis l’indépendance. Les opérations de déminage, suspendues à la fin des années 1980, n’ont repris qu’en 2004. A un rythme soutenu vu le nombre de plus en plus élevé des victimes : 8 morts et 7 blessés d’après le ministère de la Solidarité nationale depuis le début de l’année. Ces opérations relèvent désormais d’une mission de « salut public ». Opérant souvent dans des conditions extrêmes, sans assistance internationale ni gros moyens, les unités spécialisées de l’armée avancent sur les terrains minés à pas de tortue, munies du reconnaissable engagement de rendre saines les frontières du pays, infestées d’engins de la mort. Djebel Asfour, ouest de Tlemcen. De par leur proximité immédiate avec le Maroc, les maquis de Asfour qui culminent à plus de 1500 m d’altitude offraient jusqu’à peu aux terroristes du GIA une parfaite zone de repli. Oujda, la ville marocaine, est à vue d’œil. La région n’en est pas moins sûre de nos jours. Cela fait bien quelques heures que nous avons quitté Tlemcen en compagnie d’officiers désignés par le commandement du secteur opérationnel pour nous amener sur le terrain d’opération du 14e régiment du génie de combat. La route tortueuse et brumeuse qui mène de l’ancienne mecque des trabendistes, Zouia, à Asfour, la n°99, n’est à présent fréquentée que par les Hellaba. Une nouvelle race de trafiquants versés corps et âme dans la contrebande de carburants en direction du pays voisin. Ni les barrages fixes des gardes-frontières ni les douaniers ne semblent en mesure de stopper la forte hémorragie. Des quantités « industrielles » de combustibles sont quotidiennement exfiltrées via la frontière pour être revendues à des tarifs dix fois plus chers au Maroc. Mais là n’est pas notre sujet. Retour sur les champs de mines. Ceux des lignes Challe et Morice à l’ouest du pays. Les deux impressionnantes lignes ont été construites en un temps record. De 1956 à 1959, le double barrage électrifié (plus de 5000 volts), tissé de fils barbelés renforcés en profondeur à la frontière par des bandes minées, a failli étouffer la révolution dans l’œuf. Fermer hermétiquement les frontières pour couper tout soutien extérieur à l’ALN était l’objectif recherché par les concepteurs du plan. Lignes Challe et Morice, la machine à tuerBase arrière de l’ALN, la région frontalière de l’Ouest, de Marsa Ben M’hidi au nord, à Béchar au sud, sur de plus 750 km a été fermée aux hommes comme aux bêtes. Une véritable machine à tuer qui n’a été mise à mal que par l’insondable courage des hommes décidés à vivre libres ou mourir. 45 ans après l’indépendance, les hommes du capitaine Allel Mohamed Ali, du 14 RGC, chargés de déminer la bande frontalière de Tlemcen (173 km), sont à pied d’œuvre. L’accueil est chaleureux malgré le froid qui fige ce mont d’oiseaux. A quelques dizaines de mètres des terres de sa Majesté, la section de « sapeurs » est en pleine opération. Du réseau barbelé d’autrefois, il ne subsiste que quelques résidus. Des pieux métalliques dépassant du sol de quelques dizaines de centimètres, servant de repères sommaires aux démineurs pour situer approximativement les trois bandes minées qui longent toute la frontière Ouest. Equipés de sonde, de détecteurs de mines (VMH), appelé « poêle à frire », de pelles-pioches et de tenues de protection (pieds d’araignées, gilets protecteur et protège-tête), les deux jeunes artificiers se jettent machinalement, sans un brin d’hésitation, dans les périmètres minés. Le silence ici n’est pas qu’une consigne de sécurité, mais un « ordre ». Les hommes sont formés à travailler sans souffler mot. Le premier artificier balise les lieux à l’aide du détecteur de métal, repère et marque minutieusement les emplacements des mines, le second les déterre prudemment. Pour diminuer le risque d’accident, les artificiers ne sont astreints qu’à deux heures d’activité par jour. Ni la menace terroriste, toujours pesante en ces maquis hostiles, ni l’escarpement du relief ne dissuadent les équipes du génie d’aller au bout de leur mission. « Nous avançons à raison de 100 à 150 mètres par jour », affirme le capitaine Allel. Sur les 173 km de bande frontalière de Tlemcen, 80 km (de Marsa Ben M’hidi au nord jusqu’à Zouia) ont été épurés des engins explosifs. Selon l’historien Mohamed Kentari, plus de 2,2 millions de mines ont été plantées le long de cette frontière. Il reste encore 90 km à nettoyer jusqu’à Sidi Dilalli et Al Abed au Sud. Depuis le début de l’année, 31,5 km ont été passés au peigne fin entre Sidi Medjahed et Zouia, où plus de 7500 mines anti-groupes et 3770 antipersonnel avaient été neutralisées. Les « prises » quotidiennes des démineurs sont systématiquement détruites au moyen de puissants explosifs.Malgré les contraintes insurmontables du terrain, l’officier se dit « confiant » quant au respect du délai imparti à ses unités pour achever toutes les opérations, soit avril 2012. « Nous serons dans les temps », rassure le capitaine. Deux autres régiments du génie sont engagés par l’état-major de l’ANP au sud de Tlemcen, dans la région de Menâa et Béchar. Un quatrième devrait renforcer prochainement les effectifs déjà en opération. Une véritable course contre la montre est enclenchée depuis novembre 2004, date de la reprise officielle des opérations de déminage sur la bande frontalière. A Béchar, en plus des 340 km de bandes minées que compte cette wilaya du Sud-Ouest, une mission de reconnaissance de l’armée a mis au jour au mois d’octobre dernier de nouveaux champs de mines. Béchar, un champ de mines aux portes de la villeLa zone de Ouakda, située à 5 km à l’entrée nord-est de Béchar, s’est révélée un terrain miné. Les autorités civiles ont dû – sous la pression de l’armée – interdire aux habitants et aux nomades de circuler dans la zone en question. Des panneaux signalant la présence de mines antipersonnel ont été installés autour de la zone à risques pour prévenir ceux qui se hasardent à y pénétrer. Sans toujours produire l’effet escompté. Deux adolescents de 15 et 16 ans ont payé le prix fort en octobre dernier, déchiquetés par une mine antipersonnel. En 2006, à Hamaguir, sud-ouest de Béchar, une famille de nomades composée de 5 personnes a été décimée par l’explosion d’une mine bondissante. Pour décontaminer la région de Béchar, trois sections du 18 RGC ont été dispatchées au nord, le long de la RN6, coincée entre deux bandes minées larges de 4m. Les premières opérations ont été entamées dès 2004 pour permettre aux ouvriers de la société française TSO de travailler sans risques sur le projet de la nouvelle ligne ferroviaire qui longe la frontière avec le Maroc vers Béchar. Le lieutenant-colonel Sebti Benchabane qui commande les opérations nous explique que par endroits ses artificiers ont dû s’y prendre à trois fois pour dépolluer les périmètres identifiés. « Mais on ne peut jamais être sûrs à cent pour cent que telle zone a été complètement nettoyée des bouchons de mines », fait-il néanmoins remarquer. D’où la nécessité de renouveler continuellement toutes les opérations. A Oued Lakdar, la limite nord de Béchar, à 3 km de Naâma, une section du génie militaire s’affaire à déminer centimètre par centimètre la ligne sud de la bande minée. Un travail de fourmi exécuté dans le silence absolu. D’autres équipes sont à pied d’œuvre comme celle opérant à Beni Ounif, à quelques centaines de mètres de Feguig, la ville du Sud-Est marocain. C’est là où les démineurs de l’armée sont tombés sur la plus forte densité de mines. 4 à 5 mines par mètre carré. Le commandant du secteur opérationnel de Béchar, le lieutenant-colonel Bouguerra Abdelkrim, nous dresse le bilan chiffré des opérations pour ces trois dernières années. 261 650 mines en tous types ont été neutralisées par les artificiers de l’ANP depuis le début des opérations. Parmi elles figurent 186 955 mines antipersonnel (dont une partie est de fabrication américaine) et 34 500 mines anti-groupes avec une moyenne mensuelle de 6757 mines. Selon le lieutenant-colonel Bouguerra, le « gros » du travail a été accompli. « Il nous reste environ 70 km à déminer », rassure-t-il. La crainte, ajoute de son côté le lieutenant-colonel Sebti, vient du fait de l’éclatement des zones minées. « Les missions de reconnaissance nous ont permis jusque-là d’identifier de nombreux champs de mines situés à la périphérie de la ville, potentiellement dangereux pour la population locale et les nomades qui traversent la région avec leurs troupeaux », déclare l’officier supérieur. A l’est comme à l’ouest du pays, la mission de dépollution des zones frontalières dévolue aux jeunes démineurs de l’armée est loin d’être une partie de plaisir. Officiellement, on se refuse à communiquer le bilan réel des pertes humaines au sein des effectifs engagés dans ces opérations. On ne le saura peut-être jamais. Cela n’enlève rien aux sacrifices renouvelés des hommes de l’armée qui, en dépit de leurs modestes moyens et équipements, font montre de bravoure pour rendre saine chaque parcelle de la terre algérienne. En 2012, arrivés peut-être au terme des opérations de déminage, nous dirions qu’il aura fallu… mine de rien… un demi-siècle pour ne plus avoir peur de poser pied chez soi. Aziri M.
Des victimes « sans statut »Des morts. Des estropiés à vie. La liste des victimes des mines antipersonnel en Algérie ne cesse de s’allonger d’année en année. Leur nombre ? Faute d’étude sérieuse, aucune autorité ne semble à ce jour en mesure de donner le chiffre exact. Une chose est certaine, elles tuent toujours. Le ministère de la Solidarité nationale a recensé depuis le début de l’année 8 morts et 7 blessés. Le ministère des Moudjahidine estime le nombre à plus de 3000 victimes depuis l’indépendance. Mais le chiffre est jugé en deçà de la réalité, car il ne prend en compte que les victimes déclarées et touchant une indemnité. « Ce n’est là que la partie visible de l’iceberg », a déclaré dimanche Abdellah Bouchenak, secrétaire général au ministère de la Solidarité nationale, à l’ouverture du 2e colloque de formation sur la prise en charge des victimes des mines antipersonnel organisé par le département ministériel de Djamel Ouled Abbès. « Nous n’avons pas un chiffre précis sur le nombre des personnes handicapées dont la cause du handicap est la mine antipersonnel », a affirmé le haut responsable. Un fichier national serait, d’après lui, en cours d’élaboration pour une « bonne identification des victimes des mines antipersonnel ». Handicap International, ONG impliquée dans le suivi de l’application de la Convention d’Ottawa sur l’interdiction des mines antipersonnel – ratifiée par l’Algérie en décembre 2000 –, compte 2076 victimes recensées à travers les principales villes frontalières du pays. La guerre des chiffres n’éclipsera pas pour autant la dure réalité des survivants ni leurs revendications légitimes. Celles-ci exprimées par les rares associations de défense des droits des victimes, octroi d’un statut spécifique et revalorisation des pensions peinent à trouver une oreille attentive auprès des pouvoirs publics. Ouzzani Boumédienne, représentant à Tlemcen de l’Association nationale des victimes des mines antipersonnel, relève « l’absurde » de la situation imposée aux victimes. Il fait remarquer que les victimes déclarées lors de la guerre de Libération sont classées dans la catégorie des anciens moudjahidine et sont indemnisées en conséquence alors que les victimes post-indépendance n’ouvrent droit qu’à une indemnité ne dépassant pas les 6000 DA. Aziri M.
Les lignes Challe et MoricePour couper les combattants des pays voisins qui ont servi de zones de retrait et de réservoir, la fermeture des frontières fut décidée. La construction de deux lignes de barbelés électrifiés tout au long des frontières avec la Tunisie et le Maroc revient au général français Vanuxem. Désigné sous le nom d’André Morice, ministre de la Défense dans le gouvernement de Bourgès-Maunory, le projet fut soumis au Parlement français qui s’empressa de l’adopter, croyant venir ainsi à bout des combattants. Les travaux des lignes, qui s’étendent, à l’Est, de Annaba au nord à Negrine au sud, et à l’Ouest, de Ghazaouet au nord à Béchar au sud, furent lancés en août 1956. Larges de 30 à 60 mètres, elles s’étendent sur une distance de 750 km. Non moins connue, l’autre ligne désignée sous le nom de Maurice Challe, commandant des forces françaises, fut édifiée sur le front est du pays pour renforcer la première ligne en le tracé. Les travaux de la ligne Challe suivront la désignation de de Gaulle, personnalité à laquelle ont fait appel les ultras de l’Algérie française. Les militaires français n’ont guère fait dans la dentelle. Les deux lignes sont des réseaux parallèles de fils électrifiés et de barbelés de différentes formes et dimensions. Les autorités françaises avaient eu recours à des méthodes ingénieuses, les dotant de tous les moyens telle la haute tension électrique (30 000 volts sur la ligne Challe) sans oublier différents types de mines. La Révolution fut gênée par ces deux lignes construites afin d’en réduire l’élan et la séparer des pays voisins. Les deux lignes avaient au départ influé sur l’activité des unités de l’armée se déplaçant sur les frontières est et ouest jusqu’à ce qu’une stratégie efficace fut conçue pour diminuer le danger lié aux barbelés électrifiés. Des mesures graduelles furent adoptées allant jusqu’à l’infiltration des camps ennemis. D’autres fronts furent aussi ouverts aux frontières avec les pays du Sahel, à l’exemple de celui qui a été mis sous la férule de Bouteflika. La stratégie de l’Armée de libération nationale (Aln) s’est étendue jusqu’aux domaines informatif et militaire. Nadir Iddir |
Algérie, chasse gardée de la France | ||||
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www.algeria-watch.org
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