MACRON DEMAIN À ALGER

Un séjour éclair pour des dossiers lourds

Le Soir d'Algérie, 5 décembre 2017

S’il n’y a plus de doute sur l’arrivée demain à Alger du Président français Emmanuel Macron, il subsiste, toutefois, jusqu’à l’heure, beaucoup d’interrogations : visite de quelle nature ? D’Etat ? Officielle ? De travail ?
Le statut de cette visite renseignera naturellement sur le degré d’intérêt qu’assigne le pouvoir français à ce déplacement. Autre interrogation et non des moindres est le temps que passera le chef de l’Etat français sur le sol algérien : quelques heures ? Une à deux journées ?
En outre, quels objectifs s’assignent, chacun de son côté, Français et Algériens à ce déplacement ? Enfin, la tenue annoncée de la réunion à Paris le 7 décembre du Comité intergouvernemental de haut niveau, CIHN, soit le lendemain du déplacement à Alger de Macron peut signifier que c’est à Paris que sera examiné et décidé le cours des relations bilatérales économiques que suivra avec le plus grand intérêt la partie française qui cherche à reconquérir une première place sur le marché algérien. C’est à Alger que se décidera le cours des relations plus politiques qu’économiques, les déclarations publiques de Macron étant très attendues.
Macron fera demain sa première visite en tant que chef d’Etat. En tant que candidat à la présidentielle, il fit le voyage d’Alger qui avait laissé peu d’Algériens indifférents eu égard à ses déclarations qualifiant la colonisation de «crime contre l’humanité».
Cette déclaration, la première aussi claire, d’un homme politique français sur le système colonial lui a valu plus que la sympathie des autorités algériennes et à leur tête le Président qui en a fait «un ami de l’Algérie».
Dans son pays, ses propos ont provoqué un tollé qui l’a contraint à rectifier quelque peu sa déclaration. Plus récemment, lors du grand oral qu’il fit devant les étudiants de l’Université de Ouagadougou, s’il a déclaré rompre avec la «Françafrique» ou le néocolonialisme déployé par ses prédécesseurs, il a, sans doute sans le vouloir, utilisé des injonctions ou conseils, une ironie et un ton paternaliste qui ne changent pas beaucoup de l’esprit qui se veut supérieur de la France des colonies. C’est demain que ce président doté de velléités nombreuses de rompre avec le passé mais si empreint de culture du plus fort qui est attendu à Alger.
Ses propos seront scrutés à la loupe. Si beaucoup attendent chez nous de voir Macron aller plus loin dans la condamnation du colonialisme et d’aborder les questions mémorielles en toute objectivité comme il a eu à l’initier du temps de sa candidature, il paraît pour le moins difficile qu’il aille jusqu’à la reconnaissance de crimes d’Etat commis durant la guerre, ou en ouvrant par exemple plus largement l’accès aux archives, en répondant aux demandes d’indemnisation d’Algériens victimes des essais nucléaires… De tout cela, il est peu probable que le Président Macron fasse, demain, des déclarations qui puissent tracer un chemin plus clair sur la route jusque-là escarpée de la mémoire. Au-delà du douloureux problème des crimes commis et de leur reconnaissance explicite et leur réparation non encore abordées à ce jour, les relations bilatérales souffrent d’un certain nombre de problèmes non résolus, dont les aspects humains ne sont pas des moindres.
Les étudiants algériens en France (ils sont 22 000, soit 90% d’étudiants algériens à l’étranger) se déclarent depuis quelques mois otages des accords algéro-français du 27 décembre 1968, très discriminatoires à leur égard. Contrairement à leurs camarades d’autres nationalités, les Algériens de master 2 ne bénéficient pas d’attribution d’autorisation provisoire de séjour d’un an, comme ils n’ont pas droit à l’exercice d’une activité salariale à titre accessoire de même que la carte de séjour «compétence et talent» ne leur est pas permise. Une véritable marginalisation, disent ces étudiants qui espèrent encore la révision de ces accords de 1968 de nombreuses fois promise et sur laquelle les deux gouvernements se sont tus depuis.
Le problème des retraités algériens en France est l’autre volet non encore résolu par la France. Les retraités algériens qui ont travaillé en France durant de longues années sont «pratiquement assignés à résidence». Il leur est fait obligation de résider en France de manière continue pendant au moins 183 jours en France par an, sous peine de perdre le bénéfice de la Sécurité sociale. Une discrimination, crient leurs représentants qui rappellent que cette obligation n’est pas faite aux retraités français installés à l’étranger qui continuent à jouir de leur droits.
Ce sont deux aspects humains sur lesquels les deux parties –Français et Algériens — ont accordé très peu sinon aucun intérêt conséquent. Là aussi, il est fort peu probable que Macron ou ses hôtes, les Algériens, aient le temps ou même la volonté de l’évoquer. Les relations économiques, qui seront non pas développées mais dans le meilleur des cas effleurées, constitueront, toutefois, la pierre angulaire de ces rencontres. Sans les passer en revue, Macron fera sans aucun doute le VRP en vue de donner toutes ses chances à cette volonté réitérée maintes fois : reprendre pied en Algérie après avoir été déchue par la Chine de son statut de premier partenaire.
Pour rappel, 500 entreprises françaises sont présentes en Algérie ; la France est le 2e partenaire économique de l’Algérie ; le montant des exportations françaises vers l’Algérie se chiffre à 6,4 milliards d’euros et l’Hexagone est le premier investisseur en Algérie avec 2,15 milliards d’euros en stock d’IDE (investissement direct étranger). Pour la France, cela ne suffit, cependant, pas. Alors qu’ils venaient de signer avec l’Algérie à la mi-novembre trois accords de coopération relatifs au secteur automobile, au secteur électrique et à l’agroalimentaire, le ministre français de l’Economie, Bruno le Maire, annonçait qu’il fallait «reprendre les choses en main» et «qu’il était temps… de redonner une nouvelle ambition entre la France et l’Algérie». Son collègue des AE, Le Drian, évoquant la réunion du 7 décembre à Paris, déclarait : «Nous sommes dans un cycle très positif de nos relations et nous voulons l’acter par cette rencontre.» C’est dire que beaucoup est attendu par la partie française de la réunion du 7 décembre à Paris. Le Premier ministre algérien, Ahmed Ouyahia, qui présidera la délégation algérienne, est attendu, certes, par Paris pour des décisions à même de renforcer ces relations. Mais à quel prix le fera-t-il ? Macron, en tous cas, devra donner des signes la veille sur ce qui est appelé le nouveau cap. Il restera toutefois à savoir sur quelles concessions faites par l’une et l’autre des parties. Sur les problèmes régionaux et notamment au Sahel ? Sur l’épineuse question du Sahara occidental et son interminable occupation par le Maroc ?
Demain, l’on saura aux déclarations, même lapidaires et sans développement, du Président français si l’on s’achemine vers une coopération réelle, au bénéfice et préservant les intérêts des deux parties, ou l’on va observer un acharnement à profiter de projets sans véritable contrepartie.
K. Baba Ahmed

 
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Algérie, chasse gardée de la France  
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