| |
|
Les essais nucléaires français dans le sud algérien
Un ancien transporteur témoigne
Par : Rachid KADA, Liberté, 16 février 2009
Dhahoub Aïssa, 76 ans, ancien chauffeur de poids lourds, employé par le transporteur Kerrouchi de Berriane, était chargé de conduire un camion Willem qui devait transporter du port d’Alger vers Reggane des containers scellés et chargés de matériel.
Le graisseur qui l’accompagnait était également formé pour suppléer le chauffeur en cas de problème, car le trajet était long et il s’agissait d’une mission importante pour les autorités coloniales de l’époque, où la moindre panne risquait de retarder l’opération, et personne n’avait droit à l’erreur. À la question de savoir quelle sorte de marchandise vous a-t-on confiée pour la transporter, M. Dhahoub répondit qu’il avait l’habitude de transporter du matériel vers le Sud, Hassi- Messaoud ou Hassi-R’mel, pour les travaux pétroliers. Il s’agissait, selon lui, probablement des caisses et du matériel logistique pour une compagnie pétrolière, mais à aucun moment il n’avait eu l’idée que c’était du matériel militaire acheminé dans le plus grand secret vers une destination spéciale, et c’est seulement à l’arrivée dans la base de Reggane, où il découvrit bien une zone militaire sévèrement gardée. Il devait passer par plusieurs postes de contrôle. Il dira alors : “Le trajet d’Alger à Reggane a pris 15 jours à l’aller seulement car des haltes de 24 heures étaient obligatoires dans les villes de Laghouat, Djelfa et Ghardaïa en raison du couvre-feu. Personne ne pouvait passer de 6h de l’après-midi jusqu’à 5h du matin, et également en raison du trajet Alger-El-Goléa qui comprenait un axe routier praticable tant bien que mal, et surtout que les difficultés commencèrent après El-Goléa où l’on devait faire face à l’aridité du grand désert.” Avec toutes ces difficultés que Dhahoub et ses collègues connaissaient bien, il ajoutera : “Il fallait emprunter une piste d’El-Goléa jusqu’à Reggane en passant par Timimoun, les pannes étaient fréquentes ; on était obligés de dégonfler les pneus pour ne pas sabler et utiliser des tôles en cas de problème ; une solidarité exceptionnelle régnait entre les camionneurs.” Et de poursuivre : “Aucun poste de contrôle en sortant d’Alger. Nous étions escortés apparemment par des véhicules banalisés. Le premier poste était à Tilghemt, à 40 km de Hassi- R’mel, et le suivant à El-Goléa. L’étape suivante sera Timimoun jusqu’à Reggane.” Arrivés à Reggane, M. Dhahoub relatera encore : “Des bulldozers nous attendaient pour remorquer nos camions, car il fallait emprunter une pente pour regagner le site, ou du moins le parc de stationnement qui était en fait une grande caserne et qui se situait à quelques kilomètres loin de la zone où devaient s’effectuer les essais.”
Le convoyeur poursuit son récit : “Il fallait déposer nos papiers au poste de contrôle, des chauffeurs militaires français étaient chargés de déplacer nos semi-remorques vers une destination inconnue afin de les décharger loin de toute personne étrangère. Sur les lieux, il fallait presque se mettre au pas durant deux jours le temps de récupérer nos camions ; un sous-officier avait pris nos papiers et nous avait demandé de l’accompagner vers le casernement afin de se procurer café, gamelle et couvertures pour se retrouver finalement dans les dortoirs avec des soldats qui étaient pratiquement tous des jeunes appelés rapatriés de la métropole. On ne devait pas sortir du parc durant les deux jours, les papiers nous seront remis le troisième jour. Une fois, le plein de carburant effectué, on reprenait la destination vers le port d’Alger pour faire d’autres chargements et cela dura une année.”
Juste avant l’explosion nucléaire de Reggane, le camionneur Dhahoub se souvient que les derniers chauffeurs ont été emmenés à Ghardaïa par avion et leurs camions laissés sur place à Reggane devraient être décontaminés, selon ce qu’il leur avait été dit ! Plusieurs jours après, ces chauffeurs ont pu regagner leurs semi-remorques. Abordant la deuxième opération au djebel Aïn Ekker, 12 km de Aïn M’guel, notre interlocuteur précisera qu’à ce moment-là, “ce n’était plus les soldats mais plutôt les gendarmes qui étaient chargés de vérifier nos camions et nos papiers d’une façon beaucoup plus rigoureuse et ce contrôle durait des heures”. “À notre arrivée à Aïn Ekker, le chauffeur et le graisseur sont mis à l’écart des semi-remorques, la décharge est effectuée toujours par les militaires.” M. Dhahoub nous fait remarquer que “le rythme de travail qui nous a été imposé ne plaisait pas aux transporteurs propriétaires de ces camions qui ne comprenaient rien de tout ce qui se passait. D’ailleurs, ils se sont plaints auprès des autorités administratives. À Aïn M’guel, il arrivait que les camionneurs passaient 4 à 5 jours à attendre leurs véhicules”. Plus loin, M. Dhahoub nous a rappelé avoir quitté la compagnie de transport de Kerrouchi pour ensuite intégrer les transports Benbrahim appelé “Tibibi”. Le camionneur témoin des essais nucléaires français n’a pas oublié qu’il n’avait pas le temps de réfléchir à ce qui se passait dans cette zone et qu’il fallait également transporter des citernes énormes de carburant de Hassi-Messaoud vers Reggane. Ces citernes étaient, dit-il, déposées dans des hangars de stockage énormes. “Durant les 4 à 5 jours d’attente, nous pouvions observer de loin des travailleurs d’origine africaine ramenés discrètement par hélicoptère quotidiennement sur le site de djebel Aïn M’guel pour effectuer apparemment des travaux puis reconduits le soir toujours par hélicoptère.” À la question de savoir comment s’était effectué le départ des Français de ces sites d’essais, M. Dhahoub Aïssa se souvient que “les Français travaillaient toujours à Aïn Ekker jusqu’en 1964, fin de mission pour eux. Ensuite, le matériel était acheminé par avion direct de Aïn M’gel vers la métropole française, et le reste sera transporté par camion vers le Niger via Tamanrasset. Il y avait du matériel détruit ou abandonné à perte de vue et probablement contaminé. Il est difficile de dire si celui-ci avait subi la décontamination ; ensuite, les habitants du coin à l’époque, l’ignorance et la pauvreté aidant, se sont rués vers le site abandonné pour récupérer la ferraille abandonnée qu’ils ont réussi à vendre ou à écouler ailleurs”, a conclu M. Dhahoub Aïssa, qui se sent quelque part culpabilisé par le fait qu’il avait contribué dans le transport du matériel sur les deux sites de Reggane et Aïn M’gel, bien qu’il ignorait tout ce qui se passait.
R. K.
Film Documentaire du franco-algérien djamel OUAHAB
La “Gerboise bleue” en avant-première à Alger le 23 février
Par : Abderrezak Khelil
Gerboise bleue est le titre du film documentaire du Franco-Algérien Djamel Ouahab sur les essais nucléaires français au Sahara qui sera diffusé en Algérie. Visionné début janvier par le staff de la ministre de la Culture Khalida Toumi, ce film a suscité l’enthousiasme de son directeur de cabinet, Ahmed Bedjaoui, lui-même homme de cinéma. Une date a été avancée pour une projection en avant-première à Alger, le 23 février, c’est comme-dire, donner un écho à un certain article de la loi française sur les “aspects positifs de la colonisation” !
En France, Gerboise bleue sortira sur les écrans le 13 février, une autre date symbolique aussi, 49 ans jour pour jour après le premier essai nucléaire français au Sahara, qui a donné son nom au film. Elle coïncide ainsi avec l’anniversaire “macabre” du 13 février 1960, date du premier essai nucléaire français à Reggan dans le Sahara algérien.
D’une durée de 1h30, le film documentaire, du réalisateur algérien Djamel Ouahab, Gerboise bleue, raconte l'histoire des vétérans français et des Touareg, victimes des premiers essais atomiques français dans le Sahara de 1960 à 1966. Pour la première fois, les derniers survivants témoignent de leur combat pour la reconnaissance de leurs maladies et révèlent dans quelles conditions les tirs se sont véritablement déroulés.
Les essais nucléaires aériens ou souterrains effectués au Sahara ont produit de grandes quantités de déchets, enfouis seulement à quelques centimètres de profondeur, et fait beaucoup de victimes. Leur nombre augmente inexorablement, souvent dans l’anonymat. À ce jour, aucune liste n’est établie. L’absence de dépistage et d’archives sanitaires occulte les innombrables maladies comme le cancer et les décès entraînés par les radiations. Les victimes ne sont pas seulement les habitants des zones où les expériences ont eu lieu, mais même celles se trouvant loin de ces zones. La France coloniale a effectué son premier essai en Algérie le 13 février 1960 à Reggane sous le code la “Gerboise bleue”. Selon des chercheurs algériens, 17 essais nucléaires au total ont été menés par la France au Sahara, dont 4 à Reggane, entre 1960 et le retrait définitif de l’armée française de cette région en 1967. Le dossier des essais nucléaires français en Algérie a été ouvert en 1996. Mais depuis cette date, rien ou presque n’est fait pour se débarrasser de ce legs empoisonné. La France devait pourtant prendre sa responsabilité juridique. Outre l’aide technique qu’elle est en devoir de fournir en matière de décontamination, elle doit ouvrir ses archives et mettre des noms sur tous les lieux secrets où les bombes ont explosé.
Abderrezak Khelil
|
|
Algérie, chasse gardée de la France |