Devoir de mémoire et traité d’amitié…

Par Chabha Bouslimani, La Tribune, 1er Novembre 2005

L’année 2005 marquera-t-elle une nouvelle étape dans
les relations algéro-françaises, avec la signature, enfin, du traité d’amitié prévu par la «Déclaration d’Alger» de mars 2003 ? Malgré les remous suscités par le vote de la loi française, exigeant des programmes scolaires la reconnaissance «du rôle positif» de la présence française en Algérie durant la période coloniale, le traité d’amitié «n’est ni suspendu ni ajourné», selon le chef du gouvernement français


Dans l’histoire dite passionnée des relations algéro-françaises, durant les 30 ans qui ont suivi le recouvrement de la souveraineté algérienne en 1962, la visite d’Etat en France du président Abdelaziz Bouteflika en juin 2000 et celle de Jacques Chirac à Alger en mars 2003 ont constitué un tournant. La «Déclaration d’Alger», signée, en effet, par les deux chefs d’Etat, consacrait le réchauffement et la relance des relations bilatérales au plan politique et économique. «Le processus de refondation de la relation d’ensemble entre la France et l’Algérie se pose, dans ce contexte, comme objectif et finalité, l’instauration de rapports privilégiés et d’un partenariat d’exception, ayant vocation à se poser comme modèle de coopération dans la région et dans les relations internationales», affirme la «Déclaration d’Alger». Un an plus tard, l’annonce de discussions sur un traité d’amitié, devant être conclu en juin 2005, confortait la perspective de cette refondation.
L’encouragement des investissements directs français en Algérie, le dialogue dans un cadre bilatéral et multilatéral pour assurer la prévention des conflits, la coopération humaine et la circulation des personnes, mais aussi «le travail de mémoire» sont les principaux axes de ce partenariat qui «veut jeter les bases d’une relation globale, forte, confiante, résolument tournée vers l’avenir», sans «oublier le passé». La finalisation d’un traité d’amitié consacrerait ainsi la volonté politique commune de mettre en place une relation exemplaire, «dans le respect de leur histoire et de leur identité».
Deux visites, donc, et une déclaration qui ouvraient un nouveau chapitre de l’histoire entre les deux pays, par la reconnaissance enfin de l’Algérie en tant que pays égal. Les échanges ministériels qui ont suivi s’inscrivent dans cette impulsion et ces objectifs du partenariat d’exception. Pourtant deux dossiers, l’un diplomatique, l’autre politique, liés à la poursuite du travail de mémoire auront quelque peu contredit ces orientations fondamentales de la restructuration des rapports entre Alger et Paris, en raison de certaines ambiguïtés de la diplomatie française, d’une part, et du vote en février 2005 d’une loi qui exige des programmes scolaires «la reconnaissance de l’œuvre positive» de la présence française durant la colonisation, d’autre part.
Alors que Jacques Chirac et Abdelaziz Bouteflika ont convenu de renforcer le dialogue «pour assurer la prévention et le règlement des conflits, faire prévaloir le droit international, faire face aux enjeux liés à la mondialisation», et en d’autres termes, partagent une vision des relations internationales fondées sur le multilatéralisme, l’ambiguïté de Paris sur le règlement du problème du Sahara occidental peut susciter des interrogations. Paris étant partisan d’un règlement «algéro-marocain» d’un conflit maroco-sahraoui qui relève de l’ONU. Opposée à la guerre en Irak, la France, en outre, n’en a pas moins voté en faveur de sanctions contre la Syrie, sommée de se retirer du Liban au nom d’intérêts dans la région qui mettent à mal la stabilité, précisément, de cette région, pour ne pas parler de la «politique arabe» de la France.
Si le positionnement diplomatique de Paris répond à ses stricts impératifs nationaux et que cela n’interfère pas dans ce souhait de refondation bilatéral, la loi de février 2005 pose, quant à elle, plusieurs niveaux d’interrogations : comment concilier l’attention accordée par Paris à la communauté algérienne établie en France aux impératifs de contenir l’extrême droite française et établir aussi cette relation de compréhension entre les deux peuples, comme stipulé dans la «Déclaration d’Alger», en niant les méfaits de la colonisation ? «Nous sommes en train de négocier et de faire des efforts avec les autorités françaises pour la conclusion d’un traité d’amitié, mais cela doit se faire sur la base d’une reconnaissance de la France de ce qui appartient à Dieu, appartient à Dieu, et ce qui appartient à César est à César», a déclaré le chef de l’Etat algérien à propos du texte adopté le 23 février par le Parlement français. «Cette loi représente une cécité mentale confinant au négationnisme et au révisionnisme», a souligné M. Bouteflika.
De son côté, le chef de la diplomatie française, Philippe Douste-Blazy, a souhaité la «constitution d’une commission mixte d’historiens algériens et français qui puissent se réunir et travailler ensemble en toute indépendance en vue de faire des propositions sur la colonisation». Or, M. Douste-Blazy est membre du groupe parlementaire à l’origine de la loi qui affirme : «C’est en grande partie grâce à leur courage [de nos concitoyens] et leur goût d’entreprendre que le pays s’est développé.»
Pourquoi cet hommage aux colons d’Algérie et maintenant ? Que la France ne lâche pas les siens et ceux qui l’ont servie pourrait être compréhensible du point de vue franco-français, mais que le devoir de mémoire envers le passé colonial fasse encore partie au 2Ième siècle des méandres de la mémoire discriminatoire fait douter de la construction de relations internationales en rupture avec la vision impériale et coloniale ? Les initiateurs de cette loi voulaient-ils jeter de l’huile sur le feu et s’opposer à la refondation du partenariat ? La mentalité coloniale qu’on espérait révolue est-elle si ancrée dans une vieille idéologie de la supériorité qu’on ne puisse entrevoir un autre travail de mémoire ? Les débats en France sur la torture durant la guerre d’Algérie montrent bien en France la difficulté de penser l’histoire de la colonisation de l’Algérie dans sa globalité, et la remise en cause du système colonial en tant que système politique racial, fondé sur la négation de l’autre, outre bien sûr le fait d’admettre que c’est la colonisation, sa rapine qui ont permis le profit et la puissance des ex-empires coloniaux.
La discrimination persistante en termes de mémoires n’aide guère cette «intégration» non plus de la communauté algérienne, dont Jacques Chirac veut faire un vecteur de la richesse des relations franco-algériennes. Pas plus qu’elle ne facilite un dialogue des civilisations à l’heure où les apprentis sorciers mondiaux favorisent l’instauration d’un climat de «guerre des civilisations» ? Si les Algériens ont tourné la page sans oublier, sans goût de la victimisation, la France réussira-t-elle à exorciser ses propres démons, à ouvrir le dossier de son propre passé, pour sa propre société, à en finir avec la mentalité coloniale ? Peut-on fonder des relations exceptionnelles avec des sociétés civiles qui n’ont pas fait le travail d’altérité ?   

C. B.

 
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Algérie, chasse gardée de la France  
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