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Bouteflika à Paris
Discours
de circonstance ou programme électoral
?
El
Watan, 21 décembre 2003
C'est
un discours éloquent sur le dialogue des cultures et des civilisations
que le président Bouteflika a prononcé mercredi dernier en
fin d'après-midi dans le Grand Amphithéâtre de la Sorbonne,
rempli aux deux tiers d'un auditoire essentiellement algérien et
de quelques personnalités françaises, d'amis de l'Algérie
et de membres du corps diplomatique parmi lesquels Hubert Védrine,
ancien ministre des Affaires étrangères, Bernard Stasi, médiateur
de la République et président de l'association France-Algérie,
Claude Estier, sénateur PS, président du Groupe d'amitié France-Algérie,
Jean Daniel, directeur du Nouvel Observateur, l'avocat Jacques Vergès,
des membres du réseau Janson, Dalil Boubaker, le recteur de la Mosquée
de Paris. Il y avait l'ancien Premier ministre Belaïd Abdeslam. Un seul membre du
gouvernement français : la secrétaire
d'Etat à la Lutte contre l'exclusion, Dominique Versini. A qui
s'adressait le président Bouteflika ? Aux Algériens ? C'est
une conférence, et non un meeting, avait prévenu, sybillin,
Hervé Bourges, le président de l'Année de l'Algérie
en France, en direction de la salle. Un message pour leur signifier qu'il
est attentif au débat sur la laïcité qui agite la
société française ? A l'adresse des Algériens
de France et des Français d'origine algérienne, voire maghrébine
lorsqu'il dit que «la société arabo-islamique est
en débat intense et parfois enfiévré avec elle-même
et avec les autres sociétés humaines. Il est nécessaire
que ces débats, aux enjeux capitaux, se développent dans
le respect de chaque être et de chaque ensemble.»
La conférence-discours d’Abdelaziz Bouteflika est-elle circonstancielle
? Annonce-t-elle un programme électoral ? Il évoque un «tafsir»,
un «ijtihad» et un «tajdid» auxquels devraient
se livrer les oulémas, théologiens, docteurs de la foi
et spécialistes du fiqh pour «aider la vaste communauté du
milliard de musulmans à épouser son temps et à ne
plus rester sur le quai, alors que le train du progrès et du développement
s'ébranle». Abdelaziz Bouteflika a-t-il prononcé ces
mots en pensant aux députés de l'Assemblée nationale
qui ont voté, contre toute attente, l'interdiction de la commercialisation
des boissons alcoolisées ? Pense-t-il au code de la famille, entorse
majeure à la loi suprême de la République et violation
flagrante des droits de la moitié de la société.
Difficile de parler d'ouverture, de modernité avec de pareilles
tare. «Seul un travail d'approfondissement et d'explication pacifiques,
un travail courageux et patient, peut venir à bout de nos difficultés
dans la nécessaire et inéluctable marche en avant vers
la modernité et la démocratie», a ajouté le
président Bouteflika. Même si c'est du bout des lèvres,
même avec des conditions, il a lâché le mot longtemps
tabou en Algérie, voire considéré comme profane
par les tenants de la religiosité et du conservatisme, celui de «laïcité».
Le dialogue des civilisations suppose donc que le monde du Nord tempère
le caractère excessivement matérialiste de sa civilisation,
et que le monde du Sud vienne à bout de son sous-développement économique
et s'ouvre à la démocratie et aux droits de l'homme. Il
est, dès lors, clair que le monde arabo-musulman doit se réformer
et faire face à une tâche colossale de réhabilitation.
Pour affronter le dialogue avec le succès mutuel escompté,
il doit relever ces difficiles défis des temps modernes, qui s'appellent «modernité», «démocratie»,
voire «laïcité». Il ne peut pour cela attendre
exclusivement de l'étranger son salut. Son renouveau sera avant
tout son œuvre, ou ne sera pas. Voilà qui laisserait rêveurs
tous ceux qui, en Algérie, militent pour une société résolument
ancrée dans la modernité, partageant les valeurs universelles
de libertés individuelles, de démocratie de progrès
et de citoyenneté. Bouteflika envisagerait-il d'inclure la laïcité,
les droits de l'homme et la modernité dans son programme électoral
?
Est-ce à dire que ce que le président de la République
n'a pu concrétiser, le candidat envisage de le faire ? Ces valeurs,
ce projet de société ne se décrètent pas,
ni par des discours circonstanciels, ni par de bonnes intentions. La
volonté et le courage politique en sont une nécessité impérieuse,
une condition indispensable.
Par Nadjia Bouzeghrane
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