Le premier ministre algérien Ali Benflis est reçu à Paris en possible successeur d'Abdelaziz Bouteflika


Effacé, se gardant d'afficher ses ambitions, le chef du gouvernement, fort de deux succès électoraux et du redressement du FLN, pourrait devenir un concurrent de l'actuel président.

Au fur et à mesure que s'accélère sa carrière politique, l'image d'Ali Benflis, 58 ans, se brouille, paradoxalement. Jusqu'où ira l'actuel chef du gouvernement algérien ? Cet ancien magistrat, devenu avocat, aura-t-il les moyens de ses ambitions ? Celui qui est souvent présenté à Alger comme le dauphin du président Bouteflika a-t-il la carrure de la destinée qu'on lui prête ? A plus d'un an de l'élection présidentielle de 2004, nul ne le sait, d'autant que l'intéressé adopte un profil particulièrement effacé.
Quand il s'exprime, car il est l'un des rares hauts responsables algériens à ne pas se retrancher dans un silence hermétique, Ali Benflis sait tour à tour être direct ou faire usage d'une remarquable langue de bois. Il est en tout cas le "chouchou" des médias algériens. Rares sont ceux qui s'en prennent à lui dans la presse quotidienne, alors que le président Bouteflika est la cible d'un acharnement systématique.

Ce traitement de faveur rend Ali Benflis presque suspect. Ceux qui tentent de percer l'opacité du régime algérien ne voient pas là un signe de popularité, mais un indice supplémentaire de jeux d'ombre se déroulant en coulisses. Pourquoi cette "bulle de protection" autour du chef du gouvernement ? N'est-ce pas le signe que la hiérarchie militaire mise sur lui ?

Ali Benflis, lui, a toujours fait preuve d'une loyauté sans faille à l'égard de l'actuel président. Après avoir été, en 1999, son directeur de campagne, il devient directeur de cabinet quand M. Bouteflika accède à la fonction suprême. En août 2000, il est nommé chef du gouvernement.

En septembre 2001, il prend la casquette supplémentaire de secrétaire général du FLN, parti en déclin continu. Quatre ans plus tôt, la formation héritée de la guerre d'indépendance a été supplantée par un clone sans assise populaire, le RND (Rassemblement national démocratique), ayant les faveurs de l'administration et de l'armée.

FILS ET FRÈRE DE MARTYR

Au cours de l'année 2002, Ali Benflis va conduire le FLN à la victoire à deux reprises. D'abord aux législatives de mai, lors desquelles son parti remporte la majorité absolue, puis en octobre, lors des municipales.

Si le parti doit ce succès en bonne partie à Ali Benflis, à sa réputation d'homme intègre ainsi qu'à sa campagne de terrain sur le thème de "la moralisation de la vie publique", il le doit également à deux autres facteurs moins glorieux.

D'une part, le taux très élevé d'abstention (un peu plus de 50 %), signe d'une désaffection profonde de la population à l'égard de la politique. D'autre part, le fait qu'une partie de l'électorat traditionnel du FLN, après avoir opté un temps pour le FIS (Front islamique de salut) par dépit, est "rentrée au bercail", épouvantée par la violence terroriste.

Reste aujourd'hui à Ali Benflis à rénover le FLN. Or le secrétaire général paraît bien seul. A cet égard, le Congrès du parti, en mars prochain, sera déterminant. En réussissant ou non à écarter les vieux caciques et à insuffler une véritable ligne politique au parti – sans se contenter de le rajeunir et de le féminiser –, Benflis prendra l'exacte mesure de son pouvoir. Car le FLN, seule formation implantée à travers tout le pays, capable de réactiver à sa guise des liens tribaux et communautaires, est un outil de taille.

Outre le FLN, Ali Benflis dispose de plusieurs atouts maîtres. Il est originaire de l'est de l'Algérie – comme beaucoup de hauts dignitaires de l'armée – et plus particulièrement de Batna, capitale des Aurès, le pays des "chaouïs" (berbères). Il est d'autre part fils et frère de "chahid" (martyr).

Né dans une famille d'agriculteurs, ce sixième de douze enfants a perdu, à l'âge de 13 ans, son père et son frère aîné, enlevés par l'armée française, puis portés disparus. Après l'indépendance, il apprendra, de la bouche d'un témoin, que Touhani et Amar Benflis sont morts, l'un sous la torture, l'autre au cours d'une "corvée de bois" (exécution sommaire).

Qui se cache derrière le personnage discret, réservé bien que souriant, à l'opposé de la figure flamboyante du président Bouteflika ? "Une énigme", répond un ancien secrétaire général du FLN, le réformateur Abdelhamid Mehri, évincé du parti en 1996 à la suite d'un "putsch" interne. Benflis, qui n'a alors pas secouru son ami, mérite-t-il le qualificatif de traître ? "Non", répond Mehri, soulignant, sibyllin, que "d'autres membres éminents" du comité central ont eux aussi cédé à l'appel de sirènes "manipulatrices".

L'opposant tunisien Khemaïs Chammari, quant à lui, voue de la reconnaissance à "l'avocat Benflis" venu assurer sa défense alors qu'il se trouvait dans les geôles de Bourguiba. Pour lui, il y a d'un côté le Benflis cofondateur de la Ligue algérienne des droits de l'homme (LADH) et le ministre de la justice démissionnant, en juillet 1991, quand un décret allait permettre d'envoyer des islamistes par milliers dans des centres de détention. De l'autre, le bras droit du président Bouteflika, composant pour l'instant avec "un système qui est ce qu'il est", mais sachant sans aucun doute où il va.

En l'accueillant aujourd'hui, les autorités françaises n'ignorent pas qu'elles reçoivent autant le présidentiable que le chef du gouvernement algérien.

Florence Beaugé


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Les réformes économiques à l'ordre du jour


La visite officielle qu'effectue Ali Benflis à Paris, les jeudi 16 et vendredi 17 janvier, est la première d'un chef de gouvernement algérien depuis 1994. Elle intervient à la veille de la visite d'Etat du président Jacques Chirac en Algérie, prévue les 2, 3 et 4 mars, et au tout début de l'Année de l'Algérie en France. Une douzaine de personnes, dont le ministre des affaires étrangères, celui des finances et le ministre des ressources en eau, accompagnent Ali Benflis pour ce déplacement à fort caractère économique. A l'ordre du jour des discussions : les réformes économiques en Algérie – hydrocarbures, privatisations, modernisation du système bancaire et amélioration des conditions d'accueil des investisseurs étrangers – qui marquent le pas.

Vendredi, le chef du gouvernement algérien devrait être reçu à l'Elysée par Jacques Chirac. Il rencontrera aussi son homologue Jean-Pierre Raffarin, François Loos, ministre délégué au commerce extérieur, et Jean-Louis Debré, le président de l'Assemblée nationale.

• ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 17.01.03

 
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