Le politologue Chafik Mesbah revient sur le faible taux de participation :

C’est le gouvernement qui vient d’être déjugé

par Youcef Brahimi, Le Jeune Indépendant, 22 mai 2007

Les résultats des élections législatives de jeudi dernier ont été abondamment commentés par la presse. Nous avons donné la parole à un politologue, ancien journaliste, pour compléter votre lecture de ce qui a pu nous échapper.

Le Jeune Indépendant : les acteurs politiques ne semblent pas vouloir ou pouvoir tirer des leçons du très faible taux de participation des élections du 17 mai puisque aussi bien les partis que l’Administration se rejettent la responsabilité ?!

Chafik Mesbah : l’attitude de l’Administration reflète deux aspects essentiels de la mauvaise gouvernance.

D’abord une perte de compétence avérée, ensuite une perte de légitimité confirmée par le résultat du scrutin. Peu importe que des rouages de l’Administration se rejettent mutuellement la balle. Ce qui est important c’est bien le signal d’alarme émis par le peuple algérien.

Sommes-nous face à un conflit de génération où la majorité des Algériens se retrouvent exclus du jeu politique ?

La question peut être examinée de cette manière. Plus de 70 % de la population a moins de 40 ans alors qu’elle est sous-représentée dans les assemblées élues et encore plus dans les sphères de décision réelle.

Cependant, d’un point de vue sociologique, l’approche la plus pertinente consiste à mettre en relief ce fossé immense qui sépare, d’une part, la société virtuelle, institutions, partis et mouvement associatif et, d’autre part, la société réelle, tous les déclassés de la société et ceux qui sont en voie de déclassement.

Le taux d’abstention réel, apparemment plus important que celui annoncé, est le signe d’une très forte défiance vis-à-vis des pouvoirs publics. En tant que politologue, êtes-vous étonné par la nature de ce vote ?

En tant que politologue et en tant qu’intellectuel organique, je n’ai jamais douté de la maturité politique du peuple algérien.

Durant la période coloniale, le suffrage censitaire n’a jamais constitué un frein à la progression souterraine du mouvement national au sein du peuple algérien. Ce scrutin est une illustration parfaite de la conscience politique de nos concitoyens.

D’après vous, le FLN est-il le grand perdant ?

Hélas, oui. Je suis militant du FLN et je regrette que mon parti n’ait pas encore effectué sa mue pour devenir ce parti nationaliste au programme social démocrate capable de réformer la société et de gérer le pays dans la durée.

A votre avis, les Algériens rejettent-ils le programme du Président ou les acteurs chargés de son exécution ?

Un scrutin législatif c’est un moyen de juger, d’abord, l’équipe gouvernementale censée émaner d’une majorité parlementaire.

De manière stricte, c’est le gouvernement qui vient d’être déjugé. Compte tenu du caractère fortement présidentialiste du système institutionnel tel qu’il fonctionne en Algérie, le message s’adresse, incontestablement, au chef de l’Etat.

«Changez d’équipe de gouvernance», c’est la lecture la plus évidente qu’il faut faire… Quelle lecture pouvez-vous faire si, demain, l’ossature de l’actuel gouvernement n’est pas modifiée ?

Certains observateurs étrangers ont, volontiers, parlé d’un régime qui refuse de procéder à sa transformation.

Il est évident que les véritables enjeux se situent, désormais, en dehors de la sphère virtuelle. Une réponse appropriée, à travers un projet et une équipe, c’est une nécessité absolue pour prévenir ce choc frontal qui risque d’opposer société réelle et société virtuelle.

Comme vous le savez, «la nature a horreur du vide», la rue va être à portée de tous les aventuriers qui peuvent canaliser le mouvement de mécontentement qui se manifeste à travers les émeutes sporadiques qui affectent tout le territoire national et dont porte témoignage, justement, le taux d’abstention de ce dernier scrutin législatif.

Pensez-vous qu’il soit encore possible de parler de nouvelle transition ?

Ce n’est pas de transition qu’il faudrait parler mais de mutation du système. Vous savez, au fond, les systèmes sociaux se comportent exactement comme le corps humain qui a une durée de vie biologique déterminée.

Il n’existe pas d’alternative à cette mutation de système. La vraie question c’est de savoir si cette mutation va être conduite de manière rationnelle, graduelle et pacifique ou si c’est la rue, avec peut-être une impulsion étrangère, qui l’imposera par la violence avec un coût politique et social gravissime.

Y. B.

 
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Elections 2007  
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