Elections législatives en Algérie dans un climat de fin de règne

Florence Beaugé, Le Monde, 17 mai 2007

Jamais peut-être une consultation électorale n'aura laissé les Algériens aussi indifférents. Jamais le divorce entre le peuple et ses dirigeants n'aura paru aussi criant. Jeudi 17 mai, près de 18 millions d'électeurs, sur une population de 33 millions d'habitants, sont appelés à renouveler les 389 députés de l'Assemblée populaire nationale (APN). La principale inconnue concerne le taux d'abstention, qui promet de battre des records.

Chômage, paupérisation, insécurité, pénurie de logements... Le quotidien des Algériens est empli de nombreuses préoccupations. Un peu plus d'un mois après le double attentat-suicide du 11 avril qui a fait officiellement 30 morts et près de 220 blessés dans la capitale - attentat revendiqué par la branche Al-Qaida au Maghreb (ex-GSPC) -, les autorités et les partis politiques espéraient faire de ces élections législatives "un référendum contre le terrorisme".
Pari sans doute perdu. S'ils condamnent ces actes de violence qui leur font redouter un retour des "années de sang" (la décennie 1990), les Algériens ne semblent pas avoir l'intention de se déplacer dans les bureaux de vote. La plupart ont une image désastreuse de leurs députés en qui ils ne voient que des profiteurs. L'amertume est d'autant plus grande que les caisses de l'Etat sont pleines comme jamais : plus de 70 milliards de dollars (près de 54 milliards d'euros) de réserves de change.
La quasi-concomitance de l'élection présidentielle en France ne fait que renforcer le désenchantement général. Beaucoup soulignent qu'ils ont "goûté à la démocratie par procuration", ces dernières semaines, et ne se privent pas de comparer les campagnes électorales des deux côtés de la Méditerranée. Avec ses débats, ses empoignades, et, disent-ils avec envie, "sa transparence", la présidentielle française a avivé leur sentiment de frustration.
Dans les grandes villes comme Alger et Oran, où l'on parle encore souvent le français, les Algériens ont passé leurs soirées branchés sur les chaînes françaises captées par satellite. Ils ont suivi le débat entre Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal avec passion. Ce qui se passe en France les intéresse davantage que ce qui se passe en Algérie.
La maladie du président Bouteflika renforce le sentiment d'incertitude. Bien qu'il ait fait le déplacement d'Annaba, mardi, le chef de l'Etat est de moins en moins visible. Sa voix est faible. Son regard est celui d'un enfant perdu. Ses apparitions à la télévision se font rares. Dans un système politique où le président est au centre de tout, ses absences - pour des soins à l'étranger, murmure-t-on - suscitent des commentaires inquiets et, déjà, des supputations sur son éventuel successeur.
Dans un tel contexte, l'élection législative de jeudi ne suscite guère d'intérêt. A priori, aucun changement majeur n'est d'ailleurs à attendre du scrutin. Bien qu'en crise depuis deux ans, le Front de libération nationale (FLN), conduit par le chef de gouvernement, Abdelaziz Belkhadem, devrait conserver la première place à l'Assemblée. Il sera sans doute suivi par le Rassemblement national démocratique (RND), de l'ex-premier ministre, Ahmed Ouyahia, puis par le Mouvement pour la société de paix (MSP, islamique modéré), mené par Bouguerra Soltani.
Réunies au sein de l'Alliance présidentielle et siégeant au gouvernement, ces trois formations se réclament de M. Bouteflika. Aucune réelle compétition ne les a donc opposées lors de ces trois dernières semaines de campagne électorale. Aucun débat, aucune confrontation d'idées. La télévision d'Etat est restée aussi morne que d'habitude.
Vingt et un autres petits partis participent à ce scrutin et devraient se répartir les sièges restant, en particulier le Parti des travailleurs (PT, trotskiste), de Louisa Hanoune, qui navigue entre soutien au chef de l'Etat et critique du libéralisme.
Le Mouvement de la réforme nationale (MNR ou El-Islah, islamique) risque, quant à lui, d'être réduit à la portion congrue. Il est de la compétition mais souffre de l'absence de son chef charismatique, Abadallah Djaballah, écarté par le ministère de l'intérieur. Après avoir boycotté les législatives de 2002, le Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD, kabyle), du docteur Saïd Saadi, a décidé de revenir dans l'arène politique.
Le frère ennemi du RCD, le Front des forces socialistes, (FFS de Hocine Aït Ahmed), a choisi, quant à lui, de bouder une nouvelle fois les urnes. "Le vrai pouvoir s'exerce en dehors de cette façade démocratique, dénonce Karim Tabbou, premier secrétaire du FFS. Comme la population, nous refusons de participer à la gestion du pays par le mensonge, la ruse et le bricolage".



Al-Qaida au Maghreb appelle au boycottage du scrutin

Les groupes islamistes armés ont appelé au boycottage du scrutin. Chef de l'organisation Al-Qaida au Maghreb islamique (ex-GSPC), Abdelmalek Droukdal a appelé les Algériens à boycotter le scrutin de jeudi 17 mai, dans un enregistrement audio diffusé, lundi, par la chaîne de télévision Al-Jazira. "Ces élections ne sont qu'une comédie qui ne diffère en rien des autres comédies que connaît l'Algérie (...). Prenez position contre elles (...). Il vous suffit de les boycotter", a déclaré la voix attribuée à Abdelmalek Droukdal. En revanche, l'ancien commandant de la branche armée du Front islamique du salut (FIS), Madani Mezrag, a appelé les Algériens à participer au scrutin. "Ma recommandation première est de voter pour un candidat islamique. Ma deuxième recommandation est de voter pour le FLN [Front de libération nationale]", a-t-il indiqué. Interdit de se présenter aux élections législatives, Madani Mezrag avait négocié dès 1997 la reddition de son groupe armé.


Reportage

"On n'a pas besoin de députés, ça fait longtemps qu'on a appris à se débrouiller seuls"

Saoula, Florence Beaugé, Le Monde, 17 mai 2007

C'est une commune rurale de quelques dizaines de milliers d'habitants, située dans les collines du Sahel, à moins de 20 kilomètres au sud d'Alger. Ici, pas de barres de béton qui défigurent le paysage. Saoula se situe en pleine campagne. Les problèmes y sont les mêmes que partout ailleurs en Algérie : chômage, pénurie de logements, transports insuffisants, rues défoncées, hygiène défaillante, etc.

Et pourtant, les habitants de Saoula n'ont pas l'intention d'aller voter, jeudi 17 mai. "Un peuple ignoré par le pouvoir doit ignorer ce même pouvoir !", clame un homme d'une cinquantaine d'années, au nez et à la barbe d'un policier, tandis que son meilleur ami précise qu'il ne croit "en aucun parti" et "interdira même à [sa] femme et à [ses] enfants d'aller déposer leurs bulletins dans l'urne, si jamais l'idée leur en venait".

Ici comme à Alger, Oran ou Constantine, un reproche majeur est fait aux députés de l'Assemblée populaire nationale (APN) : ils viennent "une fois tous les cinq ans", en période électorale, "boire un café, nous promettre monts et merveilles le temps de rafler nos voix", puis disparaissent sans avoir tenu parole.

Deux jeunes passent dans la rue, en jeans et baskets. Ils ont tout juste dix-huit ans. "On n'ira pas voter. On s'en fout !", lâchent-ils. A la pharmacie, propre et bien achalandée, le patron déclare que lui non plus ne bougera pas. "A quoi bon ?", soupire-t-il, en désignant les ordures aux alentours de son officine et les graffitis sur le mur d'en face. "Moi aussi, je m'abstiendrai", décrète un client en écho. Pour lui, comme pour tant d'autres, les députés ne pensent "qu'à toucher leur salaire et à tirer le maximum d'avantages de leur situation". Ce sont "des bandits" inutiles, "tout comme les sénateurs", ajoute-t-il. Quant au scrutin, c'est "du gâchis, de l'argent perdu". "Nous, les Algériens, on n'a pas besoin de députés, assène-t-il. Ça fait longtemps qu'on a appris à se débrouiller tout seuls".

"LE CHANGEMENT NE VIENT PAS"

Une trentaine de kilomètres plus loin, Blida ne semble pas plus motivée. Dans cette ville de 160 000 habitants, souk permanent à ciel ouvert où l'on vient d'Alger pour acheter des trousseaux de mariée autant que des chaussures et des bijoux en or, chacun vaque à ses occupations, comme si de rien n'était. "Les élections ? Quelles élections ?", lâchent les gens avec un petit sourire. "C'est tous des voleurs ! Je ne voterai jamais", décrète Yasmine, le visage entouré d'un foulard.

Ce qui manque à cette jeune employée dans un pressing ? "Un meilleur salaire qui me permettait d'avoir un logement indépendant et me marier. Et j'en ai marre de la bureaucratie", répond-elle sans hésiter. Rêve-t-elle de partir en Europe, comme tant d'autres de ses compatriotes ? Pas du tout. Elle "adore" son pays et surtout sa ville, y trouve les gens "merveilleux", mais se désespère de voir que "le changement espéré" ne vient pas.

Au café Chalane, sur la place centrale de Blida, les hommes discutent en fumant cigarette sur cigarette. Ils disent tous qu'ils ont fait confiance "une fois, deux fois, trois fois", mais que maintenant, c'est fini. "Les députés ? Ils sont contre le peuple ! Comme tous les élus, d'ailleurs. Alors on n'ira pas voter. Tout augmente : l'eau, l'électricité, et en plus, ces derniers temps, il y a une pénurie de lait ! On en a ras le bol", fulmine le patron. Il s'arrête un moment et reprend, l'air désolé : "Quel dommage que les Algériens n'aient pas pu voter le 6 mai avec les Français. Avec nous, c'est Ségolène qui serait entrée à l'Elysée !"

À Alger, pendant ce temps, les chefs de partis politiques répètent que seule "la capitale boude traditionnellement les urnes" et qu'en milieu rural, au contraire, "c'est l'engouement". Blida et Saoula constitueraient-elles des exceptions ?


 
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