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Par la porte ou la fenêtreBichara KHADER*, "la Libre Belgique", 28 novembre 2005 Empêcher la liberté de circulation dans u! n espace aussi contigu que la Méditerranée ? Même si les portes officielles ont été cadenassées, les fenêtres sont restées entrouvertes. Les 28 et 29 novembre 2005 se tient, à Barcelone, un sommet entre les 25 pays de l'Union européenne (UE) et 10 pays de la Méditerranée du Sud pour célébrer le 10e anniversaire de ce que, désormais, on appelle le «Partenariat euro-méditerranéen». Le moment se prête naturellement aux bilans et tout le monde se livre bien volontiers à cet exercice. Les appréciations diffèrent, mais globalement, on souligne l'opportunité du projet, voire son urgence, mais en même temps ses insuffisances au regard des ambitions affichées dés le départ: créer en Méditerranée les conditions d'un développement économique et politique susceptible d'endiguer les instabilités multiples afin de stabiliser la jeunesse bouillonnante sur place et donc de diminuer la pression migratoire. Ainsi la question migratoire est au coeur des préoccupations, surtout de! l'UE, même si elle apparaît de manière marginale dans la Déclaration de Barcelone. Surtout dans le troisième volet portant sur le «Partenariat dans les domaines social, culturel et humain: développer les ressources humaines, favoriser la compréhension entre les cultures et les échanges entre les sociétés civiles». Ce volet, pour rappel, compte 14 recommandations parmi lesquelles figurent 4 questions liées à l'immigration illégale, au terrorisme, à la criminalité internationale, au trafic des drogues... Cette inclusion de l'immigration «illégale» parmi les risques internationaux, au même titre que le terrorisme et la criminalité organisée, laisse perplexe car elle aboutit à une criminalisation du «fait migratoire» et confère aux politiques européennes un cachet non seulement irréaliste sur le plan politique, mais particulièrement inhumain. Si la question migratoire interpelle l'UE, de manière générale, et la force à multiplier les textes normatifs la concernant, la migration d'origine méditerranéenne, et surtout maghrébine, suscite en Europe une préoccupation toute particulière: le différentiel démographique entre les deux rives, les différentes structures par âge et le faible potentiel de création d'emploi accroissent les désirs de migration. Or, en Méditerranée, on ne circule pas à sa guise. Et c'est bien la critique légitime adressée au partenariat euro-méditerranéen où le souci de protéger les Etats européens l'a emporté sur le souci humaniste de protéger les personnes. Non seulement cela est attesté tous les jours, par les «espaldas mojadas» des côtes espagnoles mais surtout par la proposition si insensée d'organiser des camps et des sélections des demandeurs d'asile en dehors de l'UE dans les pays d'origine ou à proximité des pays d'origine (proposition italienne d'installer des camps en Libye). Ainsi, sous couvert de gestion rationnelle, l'extra-territorialisation de l'examen des demandes d'asile à la source plutôt qu'à l'arrivée,! déplace le problème en amont et permet comme le dit J-Y. Carlier, «d'éloigner des opinions publiques les réalités vivantes du monde». Aujourd'hui, le plus gros contingent d'immigrés en provenance de la Méditerranée du Sud est composé de «clandestins» comme le révèlent les régularisations organisées périodiquement par l'Espagne, l'Italie, la Belgique et d'autres pays. Pour réprimer ce type de migration et le tarir à la source, la législation européenne a multiplié des mécanismes de sanction ou de contrôle: sanctions à charge des transporteurs qui acheminent des personnes non munies de visa, transmission de données relatives aux passagers, expulsions individuelles ou collectives, accords de réadmission conclus avec le pays d'origine. Certes, dans le troisième volet de la Déclaration de Barcelone, les 27 pays signataires font la différence nette entre les migrations et les «immigrations illégales» mais, le constat est là, aveuglant. Dans les années 2000, l'immigration lé! gale en provenance des partenaires méditerranéens représente seulement 8 à 10pc du total de l'immigration en direction des pays de l'UE. Si donc, les 27 partenaires reconnaissent dans la Déclaration de Barcelone «le rôle important que jouent les migrations dans leurs relations», c'est pour ajouter qu'ils conviennent de coopérer pour «réduire les pressions migratoires». Ainsi, en dépit des voeux pieux et des discours lyriques sur la fraternité euro-méditerranéenne et le «co-développement», la logique d'une «Europe aux Européens» semble l'emporter sur la liberté de circulation. Dans ces évolutions, «les frontières perdent leur sens territorial dans la mesure où le contrôle des flux transnationaux suppose d'un côté, une projection à l'extérieur et de l'autre, une surveillance des populations jugées à risque, installées dans l'espace européen». Rarement la question de «l'identité européenne» n'a été posée dans des termes aussi conflictuels entre «Nous» et «Les Autres». Que les «! Autres» soient «la banlieue externe» de l'Europe ou ses banlieues internes. J'en veux pour preuve la vigueur des débats sur l'admission de la Turquie à l'UE. En réalité, le problème que pose la Turquie à l'Europe ne relève pas de la géographie physique mais bien davantage de la géographie mentale où des «limes» imaginaires tendent à séparer l'Europe de ses «étrangers intimes». Le problème que pose l'immigration sous toutes ses formes à l'Union européenne est donc fondamentalement d'ordre culturel: il était légitime de la voir figurer dans le volet «social et culturel» du partenariat euro-méditerranéen. Mais, malheureusement, elle y figure en mauvaise compagnie: trafic de drogue et criminalité organisée, qui sont, eux, des risques transnationaux. Le partenariat euro-méditerranéen a été fondé sur une illusion: empêcher la liberté de circulation dans un espace contigu. L'observation des faits de 1995 à 2005 démontre l'inanité d'une telle approche. Même si les portes officielles! de l'immigration avaient été cadenassées, les fenêtres sont demeurées entrouvertes. Comme le dit si bien Giuseppe Sciortino: «La «forteresse Europe» n'a jamais réellement relevé ses ponts-levis». C'est dire l'écart persistant entre un discours politique restrictif - à finalité électoraliste - et des pratiques politiques pragmatiques de régularisation. Le vrai problème ne réside donc pas dans la question migratoire elle-même, mais dans la manière dont celle-ci est regardée par les Etats européens et leurs citoyens. L'interprétation sécuritaire qui en est faite est le résultat empoisonné de stratégies de partis politiques enclins à instrumentaliser la question migratoire selon des tendances caractérisées par l'exclusion et le repli sur soi. Cette crispation sécuritaire sur l'Etranger, surtout le plus proche, comme c'est le cas des Maghrébins, non seulement se heurte à la pérennisation du fait migratoire mais est aussi le symptôme de la perte des repères. Ceci explique les! écarts entre discours et politiques, entre logique sécuritaire et logique économique, qui conduisent les Etats à évoquer tantôt «des centres de rétention», tantôt des «centres de tri» et tantôt des «portails d'immigration»... Ainsi, en Méditerranée comme ailleurs, un processus social (l'immigration) qui s'est toujours produit, depuis la nuit des temps, est devenu une question collective, puis un problème public, un enjeu politique enfin. Ce n'est pas étonnant, dès lors que l'immigration agit dans le cadre du partenariat euro-méditerranéen, comme un «révélateur politique» de toutes les ambiguïtés (l'immigration vue comme «risque transnational» au même titre que le trafic de drogues) et de toutes les incohérences (discours restrictifs et politiques pragmatiques de régularisation). C'est dire combien il est urgent non seulement d'expurger le langage des mots qui tuent (killing words), mais aussi les textes, si on veut appréhender l'immigration comme un fait social, norm! al, légitime et global, et non comme un risque, voire une menace. C'est pour cela qu'il est primordial de préserver le 3e volet de Barcelone de «l'acharnement et obsession sécuritaires» qui contaminent toute l'approche, et repousser, dans le premier volet les propositions strictement sécuritaires, comme la lutte contre le terrorisme, le trafic de drogue ou la criminalité organisée. En ce qui concerne l'immigration clandestine, le syndrome sécuritaire structure la position européenne sans apporter de solution véritable à un problème qui n'est pas nouveau, pas connu et complexe. Aussi, au lieu de s'échiner à se braquer sur une lecture alarmiste du phénomène, convient-il d'en étudier les causes afin d'y remédier ou, du moins, d'en atténuer les effets, et cela de manière humaine et coopérative. Le partenariat euro-méditerranéen ne peut plus se limiter à gérer les «contraintes» qui découlent des phénomènes migratoires. Il faut aller au-delà pour penser une relation d'échange,! où la mobilité devient un atout et non un risque. C'est pour cela qu'une politique de visa flexible (comme le suggère d'ailleurs le Parlement européen), voire même la suppression du visa d'entrée, doit être envisagée. Même après l'adhésion des pays PECO (Europe orientale et centrale), on n'a pas assisté à l'invasion massive tant redoutée. Pourquoi les Polonais, les Tchèques ou les Hongrois émigreraient-ils, sur une large échelle, quand les perspectives économiques sont bonnes? C'est pour cela que le développement en Méditerranée du Sud, sans être un antidote à la migration, est sans doute un antidote, ou du moins un frein, à l'installation définitive que les opinions publiques européennes semblent craindre. Les restrictions actuelles et les multiples contrôles n'éradiquent jamais le désir de migrer: ils rendent sa réalisation plus coûteuse, plus dangereuse et plus juteuse pour les filières de passeurs. Comprendre tout cela, c'est sans doute le premier pas vers l'intégratio! n de la problématique migratoire comme une composante essentielle de la politique extérieure européenne de proximité. * professeur à l'Université catholique de Louvain, directeur du Centre d'études et de recherches sur le monde arabe contemporain (Cermac). |
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