Le Président du Parlement européen au Quotidien d'Oran

Un partenariat stratégique en discussion avec l'Algérie

par Interview Réalisée Par M. Abdou BENABBOU, Le Quotidien d'Oran, 28 octobre 2007

Réponses diplomatiques à des questions voulues précises ? Sans doute que la complexité de la situation de l'Union européenne, coincée entre l'Union-Etat et l'Union-communauté, n'offre pas la facilité de commenter les actions et les politiques de chaque pays qui en fait partie. Pourtant, le Président du Parlement européen Hans Gert Pöttering, en parlementaire d'expérience, sait choisir les réponses propices avec la profondeur et le poids des mots. Pour peu que l'on sache bien l'écouter pour mieux le déchiffrer.


Le Quotidien d'Oran: Dans quel cadre intervient votre visite aujourd'hui en Algérie ?

Hans Gert Pöttering: Je me rendrai en visite officielle en Algérie du 28 au 31 octobre, à l'invitation conjointe de Messieurs Abdelkader Bensalah, Président du Conseil de la Nation, et de Abdelaziz Ziari, Président de l'Assemblée Populaire Nationale.

Ma visite en Algérie est la première au Maghreb, et je souhaite par-là d'une part, montrer au peuple algérien la solidarité du Parlement européen dans la lutte contre le terrorisme, et d'autre part discuter avec mes interlocuteurs algériens d'un certain nombre de défis communs.

Au début de mon mandat comme Président du Parlement européen, j'avais pris l'engagement de visiter un à un les pays partenaires de l'Union européenne dans le bassin méditerranéen, et ce, afin de promouvoir le dialogue interculturel et de témoigner concrètement de l'intérêt prioritaire du Parlement européen pour cette région de notre voisinage.

Q.O.: Si vous aviez à définir l'Algérie, comment la définiriez-vous ?

H.G.P.: Vous me posez là une question très subjective, et je vais tâcher d'y répondre en toute spontanéité. L'Algérie est un grand pays, c'est une réalité. J'entends par-là que l'Algérie est un pays partenaire essentiel pour l'Union européenne, tant en Méditerranée que sur le continent africain. Son potentiel est multiple. L'Algérie dispose certes de ressources naturelles considérables, mais elle se caractérise aussi et avant tout par le courage de son peuple, la volonté de ce dernier d'aller toujours de l'avant, sa détermination à surmonter les années noires, l'énergie employée à développer l'économie, et enfin le souci réaffirmé d'une volonté de vivre ensemble au sein d'une nation démocratique et oeuvrant au bien-être de tous ses citoyens.

Q.O.: L'Union européenne et l'Algérie sont partenaires dans le cadre d'un accord d'association. Les ressources énergétiques sont une des priorités des pays européens aujourd'hui. Leur approvisionnement en gaz notamment semble être une de leurs préoccupations. Quelles sont les perspectives de la coopération dans ce cadre avec l'Algérie ?

H.G.P.: Il est vrai que les questions d'approvisionnement énergétique constituent aujourd'hui un élément important des relations qu'entretient l'Union européenne avec ses différents partenaires internationaux. Il en va donc de même avec l'Algérie, et c'est une très bonne chose. Plus précisément, dans ce contexte, il est envisagé la signature d'un Protocole d'Accord sur l'établissement d'un Partenariat stratégique dans le domaine de l'énergie. Ce projet de Partenariat stratégique est actuellement en discussion.

Cela étant dit, les questions énergétiques, aussi importantes soient-elles, ne sont pas l'unique lien entre l'Union européenne et l'Algérie, bien au contraire, elles n'en sont qu'un aspect. L'accord d'association que vous évoquez est entré en vigueur en 2005; il constitue un instrument extraordinaire de coopération dans la mesure où il structure tout à la fois les aspects économiques, commerciaux, politiques et culturels de notre partenariat. Ses potentialités sont nombreuses, et à ce jour largement inexploitées. Le Parlement européen est un fervent tenant d'une politique euro-méditerranéenne renforcée; nous avons des instruments conjoints, utilisons-les ensemble et au maximum, et allons plus loin lorsque c'est à la fois nécessaire et souhaitable.

Q.O.: Le Président français insiste sur une nouvelle forme d'association entre les pays euro-méditerranéens. Quelle est votre appréciation à ce sujet ?

H.G.P.: Le projet de Nicolas Sarkozy est ambitieux, mais c'est précisément d'une grande ambition dotée d'une réelle volonté politique dont nous avons besoin pour sortir le processus Euromed de l'ornière. En principe, toute initiative qui vise à promouvoir un partenariat renforcé entre les deux rives de la Méditerranée, tant au niveau bilatéral que sous-régional, est bienvenue. Veillons toutefois à ne pas réinventer ce qui existe déjà: de nombreuses politiques et projets, notamment au niveau communautaire, existent déjà et obtiennent de bons résultats. Il s'agit donc avant tout de donner une nouvelle impulsion à notre partenariat, en canalisant les apports de chacun afin de progresser ensemble. Ceci ne saurait avoir lieu qu'en y associant intiment tous ceux qui le souhaitent, en n'excluant ni les institutions communautaires, ni l'ensemble des états membres.

L'enlisement du processus de Barcelone montre clairement les limites d'une stratégie exclusivement intergouvernementale. Une politique euro-méditerranéenne gagnante est une politique vivante, une politique qui non seulement s'adresse à nos sociétés, mais qui également les implique activement au cours de son élaboration. Nous nous devons d'être davantage à l'écoute de nos citoyens afin de répondre à leurs préoccupations. Le projet du Président Sarkozy identifie plusieurs secteurs prioritaires, comme l'environnement, l'immigration, la sécurité, où tout un chacun est concerné. Au niveau de l'Union européenne, ces domaines relèvent de la compétence conjointe des Etats membres et du Parlement européen. Il va donc de soi que les Parlements des deux rives de la Méditerranée devront être pleinement associés à la prise de décision. La création il y a quatre ans de l'Assemblée parlementaire euro-méditerranéenne (APEM), qui regroupe le parlement européen et les parlements nationaux tant de l'Union européenne que des pays partenaires, témoigne de cette vitalité politique par le biais de ses multiples activités et initiatives, à nous de l'encourager et de la faire progresser !

Le Président Sarkozy a clarifié un certain nombre de choses lors de son discours à Tanger, et le Parlement européen se réjouit de pouvoir en débattre le moment venu avec la Présidence française de l'Union européenne au deuxième semestre 2008.

Q.O.: Quelle serait la place du problème de l'émigration dans cet éventuel dispositif ?

H.G.P.: Comme nous l'avons évoqué, les questions d'immigration figurent déjà au centre de notre partenariat, mais elles méritent toute notre attention. L'immigration est un phénomène complexe qui nécessite une approche globale et à long terme, basée non seulement sur la lutte contre l'immigration illégale, mais aussi sur des mesures visant à faciliter l'intégration des immigrants et à promouvoir le développement des pays d'origine. La politique d'immigration ne peut se concevoir comme une politique à sens unique : elle doit être traitée conjointement avec les pays d'origine et de transit.

Q.O.: Vous qui êtes un fervent et grand défenseur des droits de l'Homme pensez-vous que la récente initiative prise par le gouvernement français concernant l'exigence de tests génétiques d'ADN pour le regroupement familial des émigrés ne contrarierait plutôt pas la recherche d'une sérénité dans les nouveaux rapports avec les pays du sud de la Méditerranée ?

H.G.P.: Il ne revient pas au Président du Parlement européen de se prononcer sur les initiatives prises par tel ou tel Etat membre dans le cadre des compétences qui sont les siennes. Mais il est vrai aussi que toute décision politique demande tact et doigté, et surtout qu'elle se fasse dans le respect de l'autre et de la dignité humaine.

Pour sa part, le Parlement européen, co-législateur européen en la matière, est favorable à une «immigration contrôlée»; il demande pour cela la mise en place d'une vraie politique européenne de l'immigration et la création d'instruments légaux visant à décourager l'immigration illégale. Il insiste également sur l'importance d'intégrer les immigrants dans les sociétés européennes. Le Parlement européen est d'avis que la mise en place d'une politique commune d'immigration efficace, tenant compte des impératifs dictés par le respect des droits fondamentaux et des droits de l'homme, est un objectif prioritaire.

Q.O.: Les pays du Maghreb donnent l'impression de prendre langue avec l'Union européenne en rang dispersé, estimez-vous que le problème du Sahara Occidental est l'élément central de cette discordance ?

H.G.P.: Forte de sa propre expérience et de son histoire récente, l'Union européenne a toujours préconisé l'intégration régionale, gage de stabilité et de prospérité. Des tentatives ont existé au niveau du Maghreb, elles n'ont malheureusement pas abouti. Il est clair qu'une union des pays du Maghreb, dans le cadre des relations euro-méditerranéennes, est un objectif dans l'intérêt de tous. Il est incontestable qu'une résolution de la question du Sahara occidental négociée et acceptée par toutes les parties faciliterait considérablement la concrétisation d'un tel projet d'intégration sous-régionale.

Je tiens toutefois à préciser que le cours des relations de l'Union européenne avec les pays du Maghreb est nettement distinct de la question du Sahara occidental. La politique euro-méditerranéenne est pour l'heure essentiellement bilatérale, c'est ainsi qu'elle est conçue et qu'elle opère, mais je suis confiant qu'elle saura se développer davantage vers une politique multilatérale efficace.

Q.O.: Le dialogue euro-arabe est souvent perturbé par la situation actuelle au Moyen-Orient. Quelle est la solution qui permettrait de régler définitivement le problème israélo-palestinien ?

H.G.P.: Je crois au contraire que le dialogue euro-arabe fonctionne bien, et ce, à tous les niveaux, y compris au niveau parlementaire. Il est une composante essentielle dans la quête d'une solution de paix durable au Proche-Orient. Le Parlement européen entretient des relations de travail suivies avec de nombreux dirigeants et parlementaires des pays arabes, ainsi qu'avec le Secrétaire général de la Ligue arabe. Depuis le début de mon mandat en janvier dernier, S.E. Amr Moussa s'est rendu au Parlement européen à deux reprises. J'ai, pour ma part, tenu à effectuer en mai dernier au Proche-Orient mon premier voyage officiel en dehors de l'Union européenne. J'ai pu rencontrer S.E. le Président Mahmoud Abbas à Gaza, sa Majesté le Roi Abdallah II de Jordanie à Amman, le Premier ministre israélien Ehoud Olmert, et j'ai eu le privilège de m'exprimer solennellement devant la Knesset. J'y ai prononcé un discours qui a été perçu à la fois comme équilibré et engagé, et qui pose les jalons de mon engagement en tant que Président du Parlement européen en faveur d'un engagement accru de l'Union européenne dans la mise en oeuvre effective d'une solution de deux Etats. La dignité des Palestiniens n'est guère moindre de celle des Israéliens. Humanité et courage politique, voilà ce qu'il nous faut à tous pour avancer, Israéliens comme Palestiniens.

Sous mon impulsion, le Parlement européen a décidé de prendre un certain nombre d'initiatives à cet égard, parmi lesquelles l'organisation à Bruxelles au premier semestre 2008 d'une conférence internationale visant à renforcer la contribution active de l'Union européenne, mais aussi d'autres partenaires dont les pays arabes, vers un processus de paix durable.

Q.O.: Souscrivez-vous à l'idée partagée par certains milieux américains pour une partition de l'Irak ?

H.G.P: Le Parlement européen s'est exprimé à différentes reprises sur la nécessaire intégrité territoriale de l'Irak. Je crois pouvoir dire que cette position reflète celle de la grande majorité du peuple irakien. J'ai eu tout récemment le privilège de m'en entretenir avec le Président du Parlement irakien, S.E. Mashadani, lors de la visite de ce dernier à Bruxelles.

Il est vrai que la situation en Irak est tragique. Il est du devoir de la communauté internationale d'aider et d'encourager les leaders irakiens démocratiquement élus à surmonter les divisions qui peuvent exister entre les différentes communautés. La réconciliation est ici le maître mot. Ce qui unit les Irakiens est bien supérieur à ce qui les divise. A cet égard, une fois de plus, l'expérience européenne peut servir de référence.

Q.O.: Président du Parlement européen, un des 6 députés continuellement élus depuis 1979, quelle place voudriez-vous pour l'Europe vis-à-vis du reste du monde notamment les Etats-Unis d'Amérique, la Russie et les grands pays d'Asie ?

H.G.P.: L'Europe est incontestablement un des grands acteurs sur la scène internationale, et ce rôle est voué à se renforcer, qu'il s'agisse du commerce, de l'économie, mais aussi et surtout de la promotion d'un système de valeurs et d'un modèle de société. Le pouvoir de l'Union européenne ne réside pas dans son armée, même si cette dimension est appelée à se développer, mais dans sa capacité d'action en termes d'aide humanitaire et de développement. En cela, l'Union européenne est complémentaire d'autres partenaires internationaux, des Etats-Unis par exemple. L'Union européenne repose sur les valeurs de respect, de dignité et de solidarité. C'est en cela que l'Europe occupe une place à part. La promotion de la démocratie, des droits de l'homme et des libertés fondamentales sous-tend notre action extérieure, qui s'inscrit dans le cadre d'une coopération internationale multilatérale efficace et active.

Q.O.: Le traité européen dit simplifié retenu dernièrement à Lisbonne répond-il à cette vision ?

H.G.P.: Tout à fait. Par la création d'un Haut Représentant pour la politique étrangère, par ailleurs vice-président de la Commission européenne, par la nomination d'un Président de l'Union, et par la mise en place d'un service d'action extérieure de l'Union, le nouveau traité confère à l'Europe la capacité à parler d'une seule voix sur la scène internationale de façon plus cohérente et efficace.

Q.O.: Quel est votre avis sur l' »AFRICOM » décidé par les autorités américaines ?
H.G.P.: Il s'agit là d'une question bilatérale entre l'Algérie et les Etats-Unis. Il ne me revient pas en tant qu'européen de me prononcer là-dessus.

Q.O.: Comment pensez-vous que l'Algérie que vous visitez aujourd'hui puisse s'intégrer dans ce qui semble être le coeur de vos préoccupations ?

H.G.P.: Il faudra me reposer votre question à l'issue de mon voyage mercredi ! Je puis toutefois vous dire que je suis très optimiste. Je note de la part de mes interlocuteurs algériens une réelle volonté de renforcer leur coopération avec l'Union européenne; il nous reste parfois à en affiner les mécanismes. Je suis frappé par la vitalité de l'économie et de la société algériennes. Des réformes sont engagées, il faut les poursuivre avec courage et détermination. L'Algérie et l'Europe sont des partenaires; le partenariat n'est pas un processus à voie unique. En agissant de concert, une Algérie démocratique et une Europe attentive peuvent aller loin, qu'il s'agisse des relations bilatérales ou de leur influence conjointe sur les dossiers multilatéraux que nous avons évoqués.


   
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