M. Luccio Guerrato, représentant de la Commission européenneà propos de l’accord d’association :

«L’accord deviendra ce que nos gouvernants en décideront»

Par Samira Imadalou, La Tribune, 16 mai 2005

La Tribune : Quelle évaluation faites-vous des relations entre l’Algérie et l’Union européenne ?

M. Lucio Guerrato : Structurellement, les relations entre l’Algérie et l’Union européenne ne peuvent être que très bonnes pour la simple raison que l’histoire et la géographie ont fait de nous des voisins. Donc, il existe et il existera toujours un fort intérêt réciproque à coopérer dans les meilleures conditions possible.Bien évidemment, dans ce cadre à long terme, il est tout à fait normal qu’il y ait, comme dans tout rapport de voisinage, des moments de haute conjoncture et des moments où les relations sont moins faciles. Mais nous vivons maintenant un moment de haute conjoncture parce que nous venons juste de ratifier l’accord d’association. Il faudra en profiter.

Justement, le décret portant sur la ratification de l’accord d’association entre l’Algérie et l’Union européenne sera prochainement signé par le président de la République. Quelle évaluation faites-vous des différentes étapes de l’accord depuis le processus de Barcelone ?

Je n’ai pas assisté personnellement aux négociations sauf dans leur phase finale. Je crois que le départ avait été assez laborieux et complexe. Il ne faut pas oublier qu’à ce moment, l’Algérie avait à affronter une grave période de terrorisme et les problèmes internes occupaient toute l’attention du gouvernement. Je suis arrivé en février 2001, et lors de l’entretien qui a suivi la présentation des lettres de créances, le président Bouteflika avait souligné fermement sa volonté de conclure les négociations, ce qui a été fait peu après. Avant et après la signature, beaucoup d’acteurs politiques et économiques se sont interrogés sur la portée et les conséquences de cet accord, parfois exprimant des critiques et des réserves, ce qui est tout à fait naturel et légitime. Mais l’engagement politique du gouvernement algérien n’a jamais fait défaut, ce qui est, pour nous, un signe politique clair et positif pour l’avenir de nos relations.

Où en sont les contacts entre les deux parties pour la mise en œuvre de l’accord ?

Pour bien comprendre la mécanique de l’accord, il faut savoir que celui-ci ne prévoit pas uniquement la création de la zone de libre-échange à travers l’abattement progressif des barrières douanières. Je sais que dans les mois passés, on n’a parlé pratiquement que de cela. Mais l’accord d’association est quelque chose de beaucoup plus complexe. N’oublions pas qu’il vise quelque chose qui va bien au-delà des questions d’échanges, de la création d’un espace économique et de sécurité commun entre l’Algérie et l’Union européenne où services et marchandises auront la liberté d’accès et d’installation. La politique de voisinage envisage également, à terme, la libre circulation de personnes. Tout cela ne pourra se faire que d’une façon évolutive et par rapprochements progressifs.L’accord prévoit la création de deux instruments institutionnels clés pour réaliser ce programme : le Conseil d’association au niveau des ministres, et le Comité d’association au niveau des fonctionnaires des deux parties. C’est à l’intérieur de ces deux structures que seront examinées normes et situations susceptibles de concrétiser un lien plus étroit entre les deux parties. Et il ne s’agira pas uniquement de discussions abstraites : le Conseil d’association a le pouvoir de décision.Nous venons maintenant de lancer le dialogue économique : une réunion préparatoire a eu lieu il y a deux semaines à peine et elle s’est déroulée dans d’excellentes conditions.La poursuite du dialogue économique, le début du dialogue politique, la création des deux organes institutionnels sont les prochaines étapes de la mise en œuvre de l’accord.

De quoi dépend, à votre avis, la réussite de l’accord ?

Sans aucun doute et tout d’abord de la volonté des deux parties : l’accord sera ce que nos gouvernants en décideront.Mais si l’accord donne des objectifs généraux, il faut les concrétiser matériellement, et cela pourra être fait grâce au travail des juristes et des fonctionnaires des deux parties qui ont la charge de proposer aux politiciens les décisions à prendre.Donc, l’accord sera aussi ce que nous, les techniciens, serons capables d’en faire. Mais la volonté de nos concitoyens, qui doit stimuler les uns et les autres afin que ce grand projet se réalise, prime sur tout. En dernière analyse, l’accord sera donc ce que nos peuples voudront en faire.

Quel sera, selon vous, l’impact de l’accord sur l’économie nationale une fois entré en vigueur ?

Tout le monde s’est concentré au départ sur l’impact que pourraient avoir sur l’industrie algérienne l’ouverture du marché et la concurrence internationale.On a fait des prévisions sombres sur le nombre d’entreprises obligées à fermer à cause de la perte de la protection douanière. En réalité, la protection douanière est relativement faible en Algérie et sa disparition progressive, d’ici à 2017, n’affectera que les entreprises qui sont déjà en mauvaise situation. Rien de catastrophique n’est arrivé en Tunisie ni au Maroc qui sont presque au bout du démantèlement tarifaire. Les scénarios catastrophe qui ont été esquissés par certains me semblent plus pour défendre des points de vue idéologiques que la base d’un travail scientifique.On ignore souvent volontairement que la baisse des droits de douane et la concurrence feront baisser les prix à la consommation en augmentant le pouvoir d’achat des Algériens.Mais ce qui me paraît plus important, à terme, du point de vue économique, c’est l’harmonisation progressive du marché intérieur algérien aux règles du marché intérieur européen qui devrait amener les deux marchés à leur intégration en un seul espace commun. Cela rendra plus aisés et attractifs pour les investisseurs européens l’accès au marché algérien et surtout l’exercice de leur activité productive. Parce que si l’Algérie ne manque pas de réserves financières, elle a surtout besoin d’entrepreneurs qui investissent dans ce pays. Il faut que le marché soit stimulé par de nouvelles activités, de nouveaux produits, de nouvelles techniques. Il faut aussi que l’industrie algérienne établisse avec l’industrie européenne ces liens usine-usine qui représentent l’un des pourcentages les plus élevés du commerce international. Les accords d’association ne peuvent pas être évidemment l’instrument pour créer de l’investissement direct, mais s’ils sont bien utilisés, ils peuvent créer et baliser les chemins à travers lesquels passe l’investissement.

Quelle est actuellement l’évolution des échanges économiques entre les deux parties ?

Comme tout le monde le sait, les pays de l’Union européenne sont le principal partenaire commercial de l’Algérie. Votre principal produit d’exportation, les produits énergétiques, se dirige principalement vers l’Europe et vous achetez vos biens d’équipement et de consommation principalement sur le marché européen. Sur la carte, la situation est tout à l’avantage de l’Algérie étant donné que la balance commerciale est favorable à votre pays. Mais si l’on regarde cette situation sous un angle différent, elle nécessite un ajustement structurel. Il ne faut pas, comme tout le monde le dit, que les exportations algériennes soient limitées aux produits pétroliers mais bien autrement différenciées.Cependant, et c’est mon avis personnel, il ne faut pas non plus être si pressé d’exporter. Je crois que l’industrie algérienne devrait d’abord essayer de bien occuper son créneau naturel, c’est-à-dire son marché national. Le marché algérien a des caractéristiques propres en matière de prix et de qualité que les industriels nationaux connaissent. Il faut d’abord que les industriels algériens battent la concurrence étrangère sur le terrain sur lequel ils sont les plus avantagés, consolidant ainsi leur assise technologique et financière, et après s’aventurer sur les marchés internationaux. Cela n’empêche pas bien évidemment à l’une ou à l’autre entreprise d’essayer de vendre à l’étranger et réussir, mais je ne vois pas pour l’instant la possibilité d’un mouvement de masse en ce sens. L’exportation devrait donc rester pour l’instant un objectif à moyen terme. Mais on peut toujours avoir des surprises ; les prévisions trop prudentes sont faites pour être démenties.

Quel constat faites-vous des réformes économiques en Algérie ?

Voilà une question qu’on me pose tellement souvent que je commence à soupçonner qu’on ne s’intéresse pas tellement à mon opinion -parce que je répète à peu près toujours les mêmes choses- mais plutôt à comment l’interpréter. En réalité, il faut bien s’entendre lorsqu’on parle de réformes économiques. Si votre question se réfère à la législation, je dois dire que beaucoup a été fait et, à mon modeste avis, assez bien en matière de législation économique et commerciale.Ce pays est bien loin d’être immobile. Je viens de lire ce jeudi (le 12 mai 2005, NDLR) ce que la presse a rapporté des nouvelles lois en matière de marché intérieur et de concurrence déloyale. Ces normes, pour ce que je puisse en juger des informations dont je dispose, me paraissent techniquement appropriées. Par ailleurs, nous avons fait depuis longtemps une analyse de la législation algérienne en la matière. Tout est perfectible évidemment dans ce bas monde mais le cadre général est satisfaisant.Toutefois, comme chaque gouvernement le sait bien, il faut aussi mettre les normes, et c’est à ce moment que les choses pour tout Etat, et non seulement pour l’Algérie, peuvent devenir plus difficiles. Il est évidemment impératif de disposer d’une administration réactive et efficace, mais il faut aussi la coopération de tous les opérateurs, des associations professionnelles, des organisations économiques. Ce qu’on oublie trop souvent de dire, c’est que la mise en œuvre des réformes n’est pas l’affaire de l’Etat seul, mais l’affaire des tous.

Le président de la République a consacré une enveloppe financière de 55 milliards de dollars pour le plan de soutien à la relance économique. Dans l’une de vos sorties médiatiques, vous avez affiché un scepticisme par rapport à ce programme. Pourquoi ?

Je vous remercie de me poser cette question parce que je crois que lors d’une conférence, la presse avait un peu trop raccourci mes propos purement techniques, en me faisant dire, en dernière analyse, ce que je n’avais pas du tout dit. Heureusement que ceux qui me connaissent ont pu correctement interpréter mes propos. Tout d’abord, permettez-moi de souligner le côté paradoxal de la situation : tout le monde s’est lancé à commenter ce fameux plan, comme des sauterelles affamées sur un champ de blé, avant que ce plan ne soit publié. Moi, j’avoue mon ignorance : je ne connais pas le contenu de ce plan, sa philosophie, la liste détaillée des interventions, leur échelonnement dans le temps, etc. Comment alors juger quelque chose qu’on ne connaît pas ? La question correcte à poser serait alors : est-ce que, d’un point de vue théorique, un plan pourvu d’importantes dépenses publiques est utile pour l’Algérie ?Si, comme je le présume, ces fonds seront utilisés en grande partie pour financer des œuvres publiques, une telle opération me paraît souhaitable. La décision, par exemple, de financer avec des fonds propres le tronçon manquant de l’autoroute Est-Ouest est une très bonne décision non seulement du point de vue de l’utilité économique du projet mais aussi du point de vue financier. En effet, si le projet est rentable, pourquoi chercher des capitaux à l’étranger ? Et d’autre part, qui peut être défavorable à la construction de logements sociaux, à l’amélioration des voies de communication, à la modernisation de l’infrastructure en général ! Ces œuvres sont souvent génératrices d’économies au niveau global : un meilleur réseau de transport par exemple réduit les dépenses énergétiques, facilite ou même engendre des capacités productives. Un renouvellement des installations de distribution hydrique sauvegarde les réserves d’eau et rend la gestion moins chère, et ainsi de suite. A ce stade, l’économiste se pose aussi un autre problème important : comment les liquidités insérées dans l’économie vont-elles circuler ? Vont-elles avoir un effet multiplicateur sur l’investissement ? En termes simples, l’argent que l’Etat aura fait passer de ses caisses au secteur privé sera-t-il transformé par les entrepreneurs en nouveaux investissements, ce qui est, au fond, le but ultime de tout plan économique ? La réponse n’est pas simple car personne n’est dans la tête des opérateurs économiques, et «la propension à investir» d’un marché -pour employer un terme keynésien- on ne la connaît qu’après. Mais l’Etat peut faciliter ces réinvestissements via les instituts de crédit : la réforme du système bancaire, qui me semble être un souci du gouvernement, devient donc primordiale. Pour résumer et conclure, et afin d’être tout à fait clair, il me paraît extrêmement utile qu’un pays qui dispose d’importants stocks de liquidités les utilise pour moderniser son économe. En deuxième lieu, afin que cet argent inséré dans les circuits économiques privés puisse avoir le plus grand impact sur le développement du pays, un certain nombre de conditions est nécessaire. Parmi celles-ci, que l’Etat facilite leur action par la modernisation ou la création des instruments facilitant le crédit mais surtout que les agents économiques privés agissent d’une façon responsable, investissant, à leur tour, dans l’économie nationale. Bien évidemment, il y aurait encore beaucoup à dire mais je crois avoir circonscrit raisonnablement la substance du problème.

Pensez-vous que le système financier et bancaire reste le seul frein à l’investissement ?

Le système financier et bancaire n’est pas le seul frein à l’investissement. Vous connaissez les plaintes des investisseurs algériens : il y a la difficulté d’achat des terrains, les longueurs bureaucratiques et, depuis quelque temps, les pratiques illicites sur le marché (contrebande, contrefaçon, travail au noir…). Mais, certainement, les banques ont leur part de responsabilité : le système de paiement nécessite une solide réforme, les délais d’attente pour encaisser un paiement sont excessivement lents, le crédit ne fonctionne pas comme un véritable stimulant à l’investissement. Je rappelle que dans un pays qui n’a pas encore développé une Bourse, l’utilisation de l’épargne pour l’investissement ne passe en principe que par les banques. Je crois que les dirigeants des banques sont au courant, comme toute autre personne dans ce pays et comme moi-même, de ces problèmes et connaissent très bien les moyens de réformer et d’améliorer le système. Le problème est que les banques sont un organisme lourd, difficile à faire évoluer pour une série de raisons qui ne concernent pas les capacités individuelles du personnel mais la nature bureaucratique de leur structure. En tout cas, la question de la réforme bancaire me paraît bel et bien à l’ordre du jour du gouvernement depuis quelque temps, et d’après moi, les dernières décisions du ministre des Finances, M. Medelci, ont bien annoncé la direction dans laquelle on compte procéder.

Pour finir, un mot sur l’élection de Pascal Lamy, ancien commissaire européen au commerce, à la tête de l’Organisation mondiale du commerce…

J’ai eu l’occasion de travailler avec lui lorsqu’il était le chef de cabinet du président de la commission, M. Delors (à ce moment, je travaillais dans le cabinet du vice-président). C’est une machine intellectuelle remarquable. C’est un homme avec une grande capacité de travail et surtout pratiquant une logique lucide qui m’est parue, parfois, excessive. Nous, Méditerranéens du Sud, sommes davantage portés pour la nuance, moins pour la formule sèche. Mais ceci n’est pas une critique de ma part, j’ai voulu vous présenter un trait de couleur pour caractériser le personnage. En tout cas, je crois qu’on ne pourrait souhaiter mieux parce que Pascal Lamy est un homme qui a de l’expérience, ayant mené les grandes négociations internationales des dernières années. Il a surtout une vision des choses. Le choix d’un Européen à la tête de l’OMC est aussi significatif de l’importance qu’a l’Union européenne sur le commerce mondial.

S. I.

 
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