Le Nord regarde à l’Est et le Sud est insatisfait

On assiste à un essoufflement criant du partenariat qui fait qu’au bout de dix ans les objectifs stratégiques ne sont pas encore réalisés.

Par Yasmine Ferroukhi, La Tribune, Lundi 18 Juillet 2005

1995-2005. Dix années seront passées, le 27 novembre prochain, depuis la rencontre des gouvernements de 27 pays du Bassin méditerranéen, du Conseil de l’Union européenne et de la Commission européenne autour de l’idée de faire progressivement de l’espace euro-méditerranéen «une zone d’échanges, de dialogue, de paix et de stabilité», et ce, sur l’initiative de l’Union européenne au terme d’intenses consultations. Le consensus avait été atteint par l’adoption unanime de la Déclaration dite de Barcelone engageant les pays signataires à un partenariat d’abord multilatéral à la fois politique et de sécurité, économique et financier, enfin, culturel et social.
Si l’objectif le plus important est l’instauration d’une zone de libre-échange à l’horizon 2010, les pays signataires se sont également engagés à faire appliquer des principes tels que le respect des droits humains et des libertés fondamentales, le développement de l’Etat de droit et de la démocratie dans leurs systèmes politiques, notamment par le respect de la diversité et du pluralisme, ainsi que la culture de l’esprit de tolérance et la lutte contre le racisme et la xénophobie. Autre aspect essentiel, la promotion du rôle des sociétés civiles au sein de ces pays et leur contribution à la réussite du processus de partenariat euro-méditerranéen (le PEM) ainsi que l’intensification de leurs échanges. Ce sont là des objectifs stratégiques pour les générations à venir car il faut reconnaître que le PEM est la seule initiative multilatérale organisant à la fois les peuples et les gouvernements. Les 27 pays concernés par ces principes au niveau multilatéral sont l’Algérie, l’Allemagne, l’Autriche, la Belgique, Chypre, le Danemark, l’Egypte, l’Espagne, la Finlande, la France, la Grèce, l’Irlande, l’Israël, l’Italie, le Luxembourg, la Jordanie, le Liban, Malte, le Maroc, les Pays-Bas, le Portugal, le Royaume-Uni, la Suède, la Syrie, l’Autorité nationale palestinienne, la Tunisie et la Turquie. Au niveau bilatéral, entre l’Union européenne et ses partenaires méditerranéens, l’Accord d’association constitue un autre outil de ce partenariat.

Quel bilan à quatre mois du dixième anniversaire du lancement
du processus ?
Au plan économique multilatéral, il est à constater des progrès mitigés, un bilan très inégal de la coopération, des réticences des pays du Sud dans la mise en œuvre des réformes économiques et une fragmentation des marchés. Au niveau bilatéral, les accords d’association se déroulent globalement de manière relativement positive en dépit des craintes des pays du Sud de voir plutôt se creuser les écarts de développement.
Le processus de Barcelone avait, rappelons-le, préconisé des programmes centrés sur la démocratisation des institutions et sur le renforcement de la société civile. Or, ce n’est point un secret que, sur ces deux volets, le partenariat a échoué.
Une démocratisation très lente, voire inerte, et une société civile marginalisée tenue loin des décisions engageant les peuples. Autre frein au processus, la perpétuation des conflits sous-régionaux sur la rive sud compromettant les objectifs essentiels du PEM. Le conflit algéro-marocain sur la question du Sahara occidental, pour ne citer que cet exemple, en est une illustration. Faut-il faire remarquer, si besoin est, que l’unité maghrébine est une nécessité politique, économique et culturelle car un Maghreb démocratique, solidaire et ouvert n’est pas un impératif pour les seuls Maghrébins, mais pour tous ceux qui aspirent à fonder en Méditerranée un espace commun de prospérité, de solidarité et de paix, tel que rêvé et pensé dans la déclaration de Barcelone.
Est-il nécessaire de rappeler que c’est en 1964 que l’étude du projet de l’unité économique maghrébine a été lancée.
La première étape de cette coopération qu’est la zone de libre-échange n’est pas encore effectivement réalisée à ce jour.
Autre blocage et non des moindres, l’échec du processus de paix au Proche-Orient et l’intensification de la répression israélienne, la montée du terrorisme international comme seule réponse à l’exacerbation des disparités dans le monde, et la guerre en Irak ont donné en l’espace de dix ans un contexte mondial tout à fait nouveau. Enfin, une nouvelle réalité géopolitique : l’élargissement de l’Union européenne aux pays de l’Est impliquant une modification de ses frontières et une redéfinition de ses relations. Intervient alors la nouvelle politique européenne de voisinage pour tenter de conférer une relative cohérence à ses relations avec le Sud. Bref, on assiste à un essoufflement criant du partenariat qui fait qu’au bout de dix ans les objectifs stratégiques ne sont pas encore réalisés. Quant à la rive nord de la Méditerranée, en revanche, l’Association tunisienne Mohamed Ali pour la culture ouvrière et le réseau RECEPTIS (Réseau Euromed de confrontation et d’études prospectives sur travail, innovation et droits sociaux) qui organisent à Tunis du 21 au 24 juillet en cours une conférence sur «la construction régionale et le partenariat Euro-Med», font remarquer que, si la construction maghrébine n’a pas fini de trébucher, le processus d’élargissement de l’Union européenne a montré, en revanche, «la pertinence d’un partenariat de progrès permettant d’intégrer de manière pacifique et démocratique de nombreux pays naguère autoritaires, voire dictatoriaux», alors qu’en «quinze ans, l’UMA s’est affaiblie et perd de l’importance aussi par l’effet du lancement d’autres initiatives régionales qui ignorent l’existence du Maghreb, telles que le groupement COMESSA [Communauté des Etats sahélo-sahariens fondée sur l’initiative de la Libye en 1998]. Une telle initiative, poursuit le document de l’Association, devrait compléter le Partenariat euro-méditerranéen et être le point de départ d’une plus grande intégration politique et commerciale entre les pays méditerranéens, arabes et africains. Or, l’une et l’autre risquent d’aggraver la fragmentation du Maghreb». Ajoutez à cela les nouveaux projets extra-régionaux qui «ignorent la spécificité maghrébine : le Middle East Partnership Initiative [MEPI] lancé par les Etats-Unis en mai 2003 et le Partenariat pour le progrès et pour un avenir commun avec la région du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord, lancé par le G8 en juin 2004, font éclater le cadre maghrébin et méditerranéen sans renforcer les institutions proprement régionales ni les mécanismes de règlement des conflits. Cela alors que l’UMA représente le cadre idéal pour la résolution des problèmes politiques de la région que le seul libre-échange euro-méditerranéen ou arabo-américain ne peut résoudre par lui-même», poursuit le document. Serait-il pessimiste de parler d’un échec du processus face à un tel état des lieux par manque d’engagement et de non-respect par les pays signataires de la déclaration de Barcelone des principes contenus et que reste-t-il à faire ? Autant de questions que les pays signataires auront certainement à examiner au cours des rencontres prévues à l’occasion de ce dixième anniversaire et où il sera certainement question d’un recentrage des politiques et d’une adaptation au nouveau contexte mondial. A quelles conditions cet effort pourra-t-il rattraper les retards et les rigidités constatés dans les pays méditerranéens ? Quel pourrait en être l’impact sur le plan sous-régional, sur la coopération Sud-Sud et sur la paix et la concorde dans
l’ensemble de la Méditerranée ?

L’appréciation algérienne ?
A la veille de la conférence euro-méditerranéenne à Dublin, en mai 2004, l’ex-ministre des Affaires étrangères et actuel représentant personnel du président de la République, M. Abdelaziz Belkhadem, avait déjà déclaré que «la nouvelle politique européenne de voisinage […] ne correspond pas à une vision commune du futur des relations entre les Etats de l’UE et les pays de la rive sud de la Méditerranée […] Nous regrettons, a-t-il poursuivi, le fait d’être perçus comme de nouveaux voisins». Il a ajouté à propos de l’Accord d’association que «l’Algérie n’est pas pressée, et prendre le temps qu’il faut pour engager cette opération procède nullement d’une volonté d’entraver le processus de Barcelone», a-t-il dit avant d’ajouter que l’Algérie «veut s’assurer des plans d’action de l’UE relatifs à la politique de voisinage avant de soumettre l’Accord d’association au Parlement pour sa ratification». Autant dire que l’Algérie a déjà plaidé en faveur d’un réajustement de la politique européenne pour un partenariat «qui tienne compte des intérêts mutuels des Etats partenaires» tout en tenant à faire aboutir le processus jugé comme étant le seul «cadre de concertation politique et de coopération qui réunisse à la fois des pays du Nord et du Sud, industrialisés et en développement s’attachant ensemble à prouver par le dialogue et la coopération que les lignes de fracture entre le Nord et le Sud ne sauraient être vues comme une fatalité, et qu’aujourd’hui, plus que jamais, le dialogue et la coopération doivent pouvoir se substituer à la méfiance, voire à l’hostilité, particulièrement à un moment de résurgence des crises et des conflits dans le monde». Plus récemment encore, M. Mohamed Bedjaoui, nouveau ministre des Affaires étrangères, présent à la conférence ministérielle de l’Euromed tenue en mai dernier, a reçu, fin juin à Alger, Mme Ferrero Waldner, commissaire européenne chargée de la politique de voisinage et des relations extérieures, à la veille de l’entrée en vigueur de l’Accord d’association entre l’Algérie et l’Union européenne. Des entretiens de deux jours ayant permis un approfondissement des discussions sur les relations bilatérales.

Y. F.

 
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