Le commissaire du commerce extérieur à Alger

Les reproches de l'envoyé spécial européen

par Ghania Oukazi, Le Quotidien d'Oran, 5 février 2008

«L'Algérie est trop en retard pour se permettre une attitude timorée», constate l'Union européenne par la voix de son commissaire au commerce extérieur.

La visite, à Alger, du commissaire européen au commerce extérieur semble vouloir être une sorte de mise au point que l'Union européenne avait à coeur de faire à l'Algérie. Que ce soit les termes, les propos ou le ton employés par Peter Mandelson, au cours de la conférence de presse qu'il a animée, hier, à la résidence «El-Mithak», tout le laisse entendre et transparaître.

A un moment, il donnera même un coup sur la table à laquelle il était assis pour montrer probablement son mécontentement. C'était quand il a été interrogé sur le retard que prend la signature de l'accord bilatéral entre l'Algérie et l'Union européenne. «Il n'y a pas eu d'accord bilatéral parce qu'il y a des problèmes qui n'ont pas été réglés, notamment, pour ce qui est de l'énergie et des services, il faut tout faire pour qu'ils le soient», a-t-il répondu en tapant sur la table mais en demandant, avec un sourire, à son interprète de ne pas imiter son geste.

Venu à Alger pour deux jours, l'envoyé spécial de l'UE a tenu à faire savoir que «je ne suis pas ici pour négocier des questions techniques mais pour mettre les jalons et les bonnes bases pour une coopération entre l'Algérie et l'Union européenne». S'il affirme avoir eu une rencontre «informelle et amicale avec les hommes d'affaires algériens», il ne doit pas en penser autant à propos de ses entrevues avec le chef du gouvernement et les ministres des Affaires étrangères et du Commerce. Hier, en début d'après-midi, il devait être reçu par le président de la République. Il l'a, dit-on, su à la dernière minute.

«Dépasser cette mentalité socialiste démodée»

D'ailleurs, son attaché de presse l'a presque fait entendre en s'excusant auprès des journalistes du retard de la conférence de presse. «Ce n'est pas de notre faute, rien ne nous a été précisé, tout se fait à la dernière minute», a-t-il lancé avec un sourire qui ne trompe pas l'embarras des représentants d'une entité -l'UE- qui montre insidieusement qu'elle a envie d'en finir avec un pays duquel elle doit penser qu'il ne sait, peut-être, pas véritablement ce qu'il veut.

Pour Peter Mandelson «l'Algérie a entrepris des réformes importantes, il s'agit, pour elle, de maintenir cette dynamique pour que le progrès se poursuive et apporte tous ses fruits». Cette phrase, le commissaire européen l'a eue comme introduction à ce qu'il allait dire sur ce que l'Algérie n'a pas fait.

Ses premières remarques «l'Algérie a besoin d'une croissance économique et une création d'emplois, il faut ouvrir les opportunités et augmenter les possibilités pour les jeunes. Il faut que tout se conjugue, capacités de réforme, opportunités d'investissements, pour créer, véritablement, des possibilités d'emploi et assurer le développement économique et social». Il estime que «l'Algérie dispose d'une potentialité: le pétrole, c'est ce qui lui permettra de dépasser cette mentalité socialiste démodée». Il reconnaît, au passage, que le terrorisme l'a gênée pour avancer et développer son économie et sa société. Il dit aussi que «l'UE doit accroître son soutien pour l'aider à atteindre son progrès». Pour affirmer de suite que «l'Algérie peut déjà compter sur l'UE, c'est un soutien déterminé». Il promet «à l'avenir, on fera un peu mieux». Il remarque que «l'Algérie a l'occasion de diversifier son économie si elle arrive à progresser sur les négociations avec les différents organismes». L'énergie et les services tiennent à coeur les Européens. Il s'agit pour l'UE d'arriver à un accord sur ces deux dossiers et sur d'autres comme les services juridiques, l'audiovisuel, l'environnement. Enfin, les dossiers qui ont toujours suscité un grand nombre de questions de la part des pays membres de l'OMC.

«Je ne pense pas que l'accord fonctionne suffisamment bien»

C'est pour cela que le commissaire européen a eu à préciser que «ce n'est pas l'UE qui a des problèmes avec l'Algérie mais c'est l'OMC qui les a avec elle, comme elle les a avec d'autres pays». Et s'il y a progrès c'est, selon lui, lorsqu'elle aura conclu son adhésion avec cette organisation. «La priorité n°1: qu'elle reprenne ses négociations économiques et commerciales avec Genève». Et comme pour atténuer un peu ses reproches, il indique «l'Algérie a posé le pied sur l'accélérateur, elle doit le garder et l'UE l'aidera dans ce processus qui doit être conclu cette année». Les Européens veulent faire d'une pierre deux coups: pousser l'Algérie à conclure son adhésion avec l'OMC pour qu'elle soit obligée de régler tous les dossiers qu'ils ont avec elle, en suspens. Pour ce qui est des services, Mandelson a indiqué «nous voulons que des investissements étrangers soient faits en Algérie, ce qu'il lui permettra d'avoir une solide et forte base productive et économique. Nous voulons qu'elle saisisse cette occasion et qu'elle en profite pleinement». Il reprendra tout de suite ses reproches mais cette fois-ci pour ce que fait l'Algérie dans le cadre du partenariat euroméditerranéen.

«Ce partenariat a une priorité importante: développer l'économie algérienne pour créer après une zone de libre échange». L'Algérie peut, selon lui, «être leader pour profiter du partenariat euroméditerranéen».

Il considère l'accord d'association qu'elle a conclu avec l'UE comme «une bonne base pour nos liens économiques».

«Ce n'est qu'un début», dit-il. Il est, ajoute-t-il «impatient de voir cet accord mieux fonctionner parce que je ne pense pas qu'il fonctionne suffisamment bien».

Il tient à ce que «avant 2010, il faudra revoir et renouveler cet accord pour approfondir le volet commercial». Il dit pour cela vouloir «voir davantage d'investissements européens dans l'économie et davantage d'ouverture pour le déploiement du secteur privé, c'est une occasion unique pour l'Algérie pour rattraper ses retards et avancer».

«L'Algérie doit accélérer ses réformes»

N'êtes-vous pas satisfait de ce que fait ou ne fait pas l'Algérie? Lui avons-nous demandé après qu'il ait fait état de toutes ses insuffisances. En référence à la clause contenue en annexe de l'accord d'association, nous l'interrogeons: «pourquoi l'UE n'a-t-elle pas aidé l'Algérie dans son processus d'adhésion à l'OMC puisque c'est prévu par cet accord? «Je suis satisfait de ce que fait l'Algérie», a-t-il répondu. «Mais je voudrais que ça soit plus fort, plus profond et plus rapide», a-t-il précisé. Il explique que «l'économie mondiale subit des mutations profondes, si l'Algérie doit trouver sa place, elle doit accélérer ses réformes». Mandelson estime «si on est trop lourd et trop timoré, on va se faire doubler par ceux qui sont mieux». Selon lui «le moment est venu pour ne pas manquer de courage et marquer une détermination». Sa sentence: «l'Algérie est trop en retard pour se permettre une attitude timorée». Il indique la piste à suivre pour réussir «l'adhésion à l'OMC, l'UE lui est un soutien fort et constant pour qu'elle le fasse». Sa condition: «il faut faire l'effort de travailler dur et s'engager dans une collaboration multilatérale». Entre un propos et un autre du commissaire européen au commerce extérieur, le ministre du Commerce a eu à déclarer que «nous avons souligné notre option irréversible d'aller vers l'OMC et en toute souveraineté, nous faisons de l'UE notre partenaire stratégique».

Hachemi Djaâboub a indiqué que «nous devons aplanir quelques difficultés qui existent encore, espérons que nous pourrons, après, signer un accord bilatéral».

Le ministre a déclaré que «la question de l'énergie se pose en terme de transit et de double prix, des progrès ont été enregistrés, on est à la phase finale». Il affirme que «nous comptons beaucoup sur l'UE pour négocier le dernier virage pour l'accession à l'OMC, c'est ça le deal que nous avons conclu avec elle».

Interrogé sur l'importation des véhicules de moins de trois ans, le ministre du Commerce a répondu: «c'est un point technique parmi tant d'autres, nous en discutons avec les experts et nous allons trouver des solutions pour arriver à un accord avec l'UE».


Les échos de coulisses algériens

par G. O.

Qualifiant la visite à Alger du commissaire européen au Commerce extérieur d'éminemment politique, des responsables algériens n'ont pas caché «qu'il y a beaucoup de difficultés et qu'il faille trouver des points d'accord sur diverses questions».

Il est évident que ceux qui le pensent le disent tout bas, en coulisses et dans l'anonymat. «Nous avons sur la table les services, l'énergie dans son volet gaz et son double prix, les services juridiques, l'audiovisuel, l'environnement et même la loi sur les hydrocarbures.»

L'on souligne que «les Occidentaux que ce soit au niveau des Européens ou d'autres comme les Américains par la voie de l'OMC demandent des clarifications sur les raisons qui ont poussé l'Algérie à revoir la loi sur les hydrocarbures. Ce sont, selon les échos de coulisses, «des questions qui sont posées par l'UE et par d'autres pays membres de l'OMC».

A propos de la révision de l'accord d'association évoquée par Peter Mandelson, des responsables algériens rappellent que «c'est une clause contenue dans l'accord qui fixe un rendez-vous à 2010 pour la réouverture de négociations de certaines questions». Il s'agira pour les deux parties, selon nos sources, «de négocier de nouvelles mesures en matière de libéralisation de l'agriculture, la pêche et surtout les services». Les Algériens expliquent que «les services ont le plus d'importance chez les Européens, plus que les marchandises parce qu'ils les quantifient en volume d'affaires et d'investissements». Mais il est souligné que «l'Algérie ne pourra pas ouvrir les négociations en 2010 si elle n'aura pas encore adhéré à l'OMC, ce n'est pas concevable ! C'est inimaginable !» Nos sources précisent que «nous devons conclure le processus d'accession avant 2010».

L'on note «qu'il y a beaucoup de questions des pays membres de l'OMC qui sont sur la table, aucune n'est réglée».

Les questions posées par les Etats-Unis sont autant nombreuses. A ceux qui avancent que les Américains et les Européens pourraient soutenir l'Algérie dans ses négociations avec l'OMC, nos sources disent «les soutiens n'existent pas, c'est le business, ce sont les affaires, c'est donnant, donnant !». Ces responsables restent cependant convaincus que «l'Algérie doit prendre des engagements clairs». Ils qualifient de «manque de sérieux» le fait que l'Algérie ait suspendu ses négociations avec l'OMC pendant plus de deux ans et demi. «Il faut qu'elle sache exactement ce qu'elle veut, qu'elle tranche !», disent-ils. Par exemple pour ce qui est de l'annulation ou non du double prix du gaz (intérieur et extérieur), ils affirment que «tout est négociable !». Et à ceux qui disent que l'Algérie attend la Russie pour voir ce qu'elle va faire en matière d'énergie avec l'OMC, la réponse est vite donnée «les Américains attendent aussi la Russie». Quant à l'échéance que se fixe l'Algérie pour conclure son adhésion, ils répondent sans hésiter «il y a énormément de questions auxquelles elle n'a pas donné de réponses et elle va en recevoir d'autres».

 

 

 

Politique européenne

 
www.algeria-watch.org