Première sortie de Hocine Aït Ahmed à partir de Paris

La France, «une bouée de sauvetage pour le régime algérien»

par Mohamed Khellaf , Le jeune Indépendant, 30 juin 2004

Hocine Aït Ahmed s’est défendu, lundi à Paris, de se mettre en retrait de la vie politique. Interrogé, en marge d’une conférence autour de l’Algérie sur son mutisme relatif, le leader du FFS a balayé de la main une telle interprétation.

«Si je ne cours pas vers les télés et médias, c’est parce que je n’aime pas les gesticulations, le spectacle inutile», a-t-il dit à un aparté de jeunes et de journalistes, dont celui du Jeune Indépendant. Le fondateur du plus vieux parti d’opposition participait, dans les locaux de l’Assemblée française, à un débat sur la «Françalgérie, un tabou au cœur de la République».

Organisée à l’initiative de Noël Mamère, député-maire (Vert) de Bègles, et des éditions La Découverte, la rencontre a été animée par neuf conférenciers français et algériens. Depuis juillet 2000, date à laquelle il avait témoigné au procès du général Khaled Nezzar, le chef du FFS a plutôt brillé par son absence du débat public français.

Ce retrait a été rompu à deux reprises seulement : une première fois en janvier 2003, lors d’un débat devant les étudiants de l’université de Nancy, et une seconde en octobre à l’occasion d’une conférence à l’Institut du monde arabe sur les «porteurs de valise» et les militants français de l’indépendance algérienne.

Une fausse alerte à la bombe, attribuée à des «partisans de l’Algérie française», en a fait avorter le déroulement. La présence d’Aït Ahmed était d’autant plus opportune que, selon des informations de presse, il s’apprêterait à lancer une importante initiative politique dans les prochains jours.

Journalistes et présents dans la salle pensaient en savoir un peu plus. Sur ce point, ils n’ont pu obtenir plus que ce qui a été rapporté dans la lettre au dernier Conseil national. En revanche, l’opposant de toujours s’est emparé de la question d’un intervenant dans la salle pour démonter l’image supposée d’un adepte de la chaise vide, de quelqu’un qui s’exerce à la politique par à-coups.

«Je refuse de faire de l’artisanat. Je ne peux pas m’engager sur n’importe quoi», a-t-il dit. Plus tôt, dans la séance publique, il a puisé dans l’histoire récente du pays pour battre en brèche l’étiquette d’un chef de parti en retrait de la scène politique.

Au début des années quatre-vingt-dix, «je suis allé voir Mohamed Boudiaf pour l’inviter à rentrer au pays à l’effet d’ouvrir une brèche. J’y suis revenu pour faire de la politique». Au lendemain de l’interruption du processus électoral, «j’ai passé six mois à jeter des ponts en direction du pouvoir pour obtenir une ouverture du champ».

Faute d’y parvenir, il reprend le chemin de l’exil début juillet 1992 au lendemain de l’assassinat du président du Haut Comité de l’Etat. Questionné sur ce qu’il y a lieu de faire, le fondateur du FFS a répondu tout de go : «Il faut lutter.» Comment ? l’a interpellé un jeune.

«Je ne peux pas m’engager sur n’importe quoi. Il faut aller vers un forum démocratique mobilisé autour d’une initiative forte», se garder de «faire dans l’artisanat», ne pas succomber aux illusions comme la dernière présidentielle.

«Le FFS est le seul à avoir dit que Benflis [le scénario, ndlr] c’était un écran de fumée», une manœuvre du pouvoir pour accréditer l’idée d’une élection ouverte. S’ils sont restés sur leur faim au sujet de l’initiative politique évoquée par la presse, les invités de Noël Mamère et des éditions La Découverte ont vu un Aït Ahmed très critique à l’égard de Paris.

Expressions imagées et rappels à l’appui, il s’en prend avec véhémence à la France, «bouée de sauvetage pour le régime algérien», «gardienne du temple» par ses coups de main au sein de l’Union européenne. Quarante-deux ans après l’indépendance, Paris, a-t-il encore chargé, est toujours «otage» de la «Françalgérie».

Sa «culpabilité» par rapport à la guerre d’Algérie «hante ses rapports» avec le pays. Sa vieille revendication, la souveraineté populaire, ne sera possible que «si la France sort de ce piège et recouvre son indépendance par rapport à l’Algérie».

«Tant que la France n’apporte pas de réponses sur la colonisation et la brutalité de la décolonisation, cette mémoire vive aura des conséquences sur la société française. Tant que nous n’avons pas travaillé la fracture coloniale, on aura des problèmes», a souligné, avant lui, Noël Mamère.

Le député-maire a expliqué qu’il était parfaitement dans son rôle en initiant une rencontre comme celle-ci. «Il est dans l’intérêt du député de dénoncer les relations douteuses» et de montrer comment, en France, «nous ne sommes pas encore sortis» de la «Françalgérie».

Les autres conférenciers se sont relayés pour mettre l’accent sur le rapport de la «Françalgérie» à la crise algérienne. Lounis Aggoun, coauteur du livre Françalgérie, crimes et mensonges d’Etats, affirme que «le soutien du pouvoir algérien se trouve en France».

François-Xavier Verschave, écrivain, et Nicole Chevillard, journaliste et consultant économique, parlent de «connivences et de rapports de réseaux» qui pèsent sur les relations franco-algériennes. Sur le plan économique, les rapports fonctionnent selon un schéma propice à la «prédation».

Selon lui, l’épisode Khalifa illustre «jusqu’à la caricature» cet état de fait. Le détournement qui en a résulté a été rendu possible «avec la complicité de responsables» en Algérie et une «passivité» en France. M. K.

------------------

Aït Ahmed appelle la presse à des «révisions déchirantes»

par R.N

Hocine Aït Ahmed a appelé les journalistes algériens à faire des «révisions déchirantes». Interrogé sur la situation de la presse après l’incarcération de Mohamed Benchicou et de Hafnaoui Ghoul, il a déclaré : «Malheureusement, la plupart des titres ont fait des campagnes d’intox et ont répercuté les vues du pouvoir.» Le chef du FFS a déploré le fait que ces médias s’en soient pris aux tenants du «qui tue qui ?» au lieu de s’interroger «pourquoi ça va mal».

Il s’est également demandé pourquoi ces médias – dont il n’a pas cité le nom – «ne disent pas la vérité», pourquoi ils ne font pas valoir «la paix au détriment de la guerre». «Il ne faut pas qu’ils les [journalistes] deviennent les instruments du pouvoir».

Par sa teneur, cette prise de position tranche quelque peu avec celle de Mustapha Bouhadef. Dans un entretien publié hier par le Matin, le nouveau secrétaire national du FFS a affirmé que son parti se tenait aux côtés «des journalistes qui se battent et ne cèdent pas au chantage».

Voir aussi:
La « Françalgérie », tabou de la République française (Conférence-débat, Paris le 28.06.04)
Hocine Ait-Ahmed: Pourquoi l’omerta sur la Françalgérie ? (28.06.04)
L’Algérie franchit les murs de l’Assemblée française (QO, 30.06.04)

La France, «une bouée de sauvetage pour le régime algérien» (JI, 30.06.04)
La "Françalgérie" ou la culture de l'omerta (Le Soir d'Alg., 30.06.04)

 

   
www.algeria-watch.org