Visite de refondation

Le Monde, 2 mars 2003

La première visite d'Etat d'un président de la République en Algérie depuis l'indépendance de ce pays en 1962 a officiellement pour but de "refonder" les relations franco-algériennes. C'est la deuxième tentative après la visite d'Etat que le président algérien Abdelaziz Bouteflika a faite en France en juin 2001. Les espoirs placés alors dans ce voyage avaient été largement déçus.

En ira-t-il autrement avec la visite que Jacques Chirac effectue, dimanche 2 et lundi 3 mars, à Alger puis à Oran ? Il reste des contentieux non vidés entre la France et son ancienne colonie d'outre-Méditerranée où le sous-lieutenant Jacques Chirac a participé jadis, comme beaucoup de jeunes gens de sa génération, à ce qu'on appelait par euphémisme le "maintien de l'ordre".
Certains concernent des sujets actuels très concrets, comme la délivrance de visas pour des Algériens qui ont 800 000 de leurs compatriotes en France ; d'autres sont des séquelles de la guerre d'indépendance, comme la possibilité pour les harkis - les anciens auxiliaires algériens de l'armée française - de voyager dans leur pays d'origine, ou l'entretien des cimetières français en Algérie.

"Surmonter le passé pour construire l'avenir", dit-on à l'Elysée. La formule a beaucoup servi mais elle n'en est pas moins pertinente. Les liens affectifs, passionnels même, tissés au cours d'un siècle et demi de colonisation et d'affrontements, pour le meilleur et pour le pire, entre la France et l'Algérie, embrouillent les efforts de réconciliation. Français et Algériens sont deux peuples séparés par leur histoire commune. Il est temps de l'appréhender ensemble, sans complexe ni mauvaise conscience, sans taire les heures sombres mais sans ignorer l'attrait qu'exerce sur les Algériens la culture française. La participation du président Bouteflika au dernier sommet de la francophonie est un signe de cette reconnaissance.

Du côté français, la volonté louable d'établir avec Alger des relations démontrant l'inanité de la théorie du choc des civilisations, ne doit pas conduire à absoudre les dirigeants algériens de toute responsabilité dans la guerre civile qui se poursuit depuis plus de dix ans dans ce pays et qui a fait plus de 150 000 morts. La lutte contre l'islamisme ne saurait justifier la répression aveugle, le recours à la torture, les enlèvements, les provocations de la part des forces de l'ordre, et la mise en coupe réglée du pays par une nomenklatura militaro-policière.

La démocratie ne résoudra pas tous les problèmes de l'Algérie du jour au lendemain. Elle est pourtant la seule voie pour mettre fin à la confiscation des richesses nationales par un petit clan, pour permettre l'épanouissement des divers groupes ethniques, pour développer l'économie quand plus de la moitié des citoyens au-dessous de trente ans - qui représentent 70 % de la population - sont au chômage ou vivent de petits boulots. Et, finalement, pour souder les Algériens derrière des dirigeants dont la légitimité ne serait plus contestée. En assumant tout son passé algérien, la France peut aider à tracer cette voie.


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France-Algérie, Jacques Chirac souligne une destinée commune


C'est la première visite d'Etat d'un président de la République française depuis l'indépendance de l'Algérie. Du 2 au 4 mars, Jacques Chirac sera à Alger puis à Oran pour sceller les retrouvailles entre les deux pays. Après des années de froid, après dix ans de guerre civile qui ont dévasté l'Algérie, M. Chirac devrait mettre en avant le destin commun des deux pays.
Accueil exceptionnel dès l'aéroport, marée humaine dans les rues d'Alger, puis d'Oran. La visite d'Etat de Jacques Chirac en Algérie – la première d'un président français depuis l'indépendance de ce pays – promet d'être spectaculaire.

Les autorités algériennes ont tout fait pour cela, acceptant d'avance, et de bonne grâce, que fusent des "Chirac président" quand le chef de l'Etat français prendra ses bains de foule. Car la popularité de Jacques Chirac est telle à l'heure actuelle en Algérie qu'Abdelaziz Bouteflika risque fort, pendant les trois jours de cette visite, de devoir tenir le rôle de figurant.

C'est officiellement dans un esprit de "refondation" que M. Chirac effectue ce déplacement du 2 au 4 mars. Le moment fort de ces trois jours devrait être la signature, dimanche en fin de journée, d'une "déclaration solennelle" par les deux chefs d'Etat.

Désormais, une fois par an, un sommet réunira les deux chefs d'Etat. Les ministres des affaires étrangères feront de même, au rythme de deux rencontres par an. L'Algérie devient donc un partenaire traité par Paris sur le même pied d'égalité que plusieurs pays de l'Union européenne ou... le Maroc, l'allié privilégié de la France dans la région. Pour Paris, il faut y voir la preuve que l'Algérie, saignée à blanc par une décennie de guerre civile, est revenue de plain-pied sur la scène internationale.

DEVANT LES JEUNES

D'autres rendez-vous ont été aménagés au cours de ces trois jours pour permettre à Jacques Chirac de délivrer des messages ciblés. Lundi, devant les deux chambres du Parlement réunies pour l'occasion – autre première —, le chef de l'Etat évoquera les destinées communes de la France et de son ancienne colonie. Il fera l'éloge de la démocratie et plaidera en faveur des difficiles réformes économiques en cours en Algérie.

Le lendemain mardi, changement de décor. A Oran, la ville la plus européenne d'Algérie à l'époque de la colonisation, c'est à la jeunesse que le président français s'adressera. Contre les tenants du "choc des civilisations", il célébrera le dialogue, devant des étudiants réunis à l'université.

Les autorités algériennes ont eu, tous ces derniers mois, le souci, presque l'obsession, d'une visite réussie. Question d'honneur autant que d'opportunisme politique, à un peu plus d'un an de l'élection présidentielle. M. Bouteflika paraît très tenté par un mandat supplémentaire, sans que l'on sache encore si l'institution militaire lui donnera son feu vert.

Depuis plusieurs jours, la capitale algérienne, que de fortes pluies ont transformée en pataugeoire, est quadrillée par les forces de sécurité. Toutes les habitations situées dans le quartier où le président français ira à la rencontre de la foule ont été soigneusement inspectées. La quasi-totalité des vieux immeubles coloniaux du front de mer ont par ailleurs été rafraîchis jusqu'à la dernière minute, à grands coups de peinture blanche, sous l'œil ironique des Algérois.

Dans la capitale comme à Oran, l'accueil sera à coup sûr enthousiaste, en particulier à Bab El-Oued, dimanche après-midi. Les Algérois n'ont pas oublié la visite éclair de Jacques Chirac, le 1er décembre 2001, dans ce quartier ravagé par une inondation et une coulée de boue meurtrières, qui avaient fait, trois semaines plus tôt, plus de 800 morts.

Les Algériens savent également que la France se pose en adversaire de la guerre en Irak face aux Etats-Unis. La position française est appréciée et Jacques Chirac perçu comme l'héritier du général de Gaulle.

"UNE PAGE TOURNÉE"

L'heure sera donc à la politique, pas à l'économie et à la signature de gros contrats, en dépit de la présence, parmi les invités du chef de l'Etat, de nombreux chefs d'entreprise. Il y aura le patron de Total, de Michelin, d'Airbus, d'Alstom, de Gaz de France, d'Aventis... Mais ne seront annoncées que trois conventions passées par l'Agence française du développement dans les domaines de l'eau, de l'habitat précaire et de l'aide à l'investissement des PME.

Si l'objectif, du côté français comme algérien, est de regarder l'"avenir", l'histoire et la mémoire ne seront pas absentes de ces trois jours. La question des archives de l'état civil d'avant l'indépendance sera évoquée, comme celle de la préservation des cimetières français.

Des gestes symboliques seront effectués, tel le dépôt d'une gerbe au Monument des martyrs algériens de la guerre de libération. Mais le président français veillera à équilibrer soigneusement chacun de ses gestes, pour son opinion publique, en France.

Du côté algérien, ces sept années de guerre n'ont pas laissé de ressentiment. Pourtant, les cicatrices de ce conflit sont toujours visibles. Le 18 février, le président Bouteflika a procédé, à Tébessa dans l'Est algérien, à la réinhumation des restes de quelque 600 cadavres datant de la guerre d'indépendance, découverts quelques mois plus tôt dans un charnier collectif. Son allocution fut sobre. "Le président Bouteflika a écrit et réécrit dix fois son discours. Ce qu'il voulait éviter par-dessus tout, confie un de ses proches collaborateurs, c'était de mettre la France dans l'embarras, à quelques jours de l'arrivée du président Chirac. Pour nous, la guerre d'Algérie est une page vraiment tournée."


Florence Beaugé et Jean-Pierre Tuquoi à Alger


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Trois jours de visite et un détour à Oran


Dimanche 2 mars, Jacques Chirac ira déposer une gerbe à la mémoire des victimes des inondations de novembre 2001 de Bab El-Oued, puis une seconde au Monument des martyrs – les victimes de la lutte de libération nationale – qui surplombe Alger. Jacques Chirac rencontrera Abdelaziz Bouteflika en fin de journée. Le lendemain, le président français se rendra au Palais des nations d'Alger puis au cimetière européen Saint-Eugène-Bologhine.

Mardi 4 mars, après la visite de l'usine Michelin, dont l'activité a repris en novembre 2002, M. Chirac gagnera Oran pour y visiter le Centre culturel français, rouvert en mars 2002, et l'université d'Es-Senia. Le président français déjeunera avec son homologue algérien avant son retour à Paris.

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L'argent du pétrole afflue, les réformes sont en panne


L'incapacité de l'Etat à privatiser des entreprises publiques tentaculaires illustre le mal algérien. Depuis des années, le débat est sur la place publique et alimente la grogne contre les gouvernements successifs.
Alger de notre envoyé spécial

"L'Algérie est dans la situation de l'avare de Molière : le pays a beaucoup d'argent, mais il le stérilise." C'est ainsi qu'un ancien premier ministre résume la situation économique algérienne.

Les caisses de l'Etat n'ont probablement jamais été aussi remplies. En théorie, le pays pourrait régler rubis sur l'ongle la totalité de sa dette extérieure. Envolée des cours du pétrole aidant, il a engrangé l'équivalent de près de deux années d'importations. Il y a dix ans, c'est en semaines d'importations, parfois en jours, que l'on comptait les devises.

Mais cette aisance retrouvée n'a pas donné jusqu'ici le coup de fouet attendu à l'économie. Elle devrait doper les investissements, faciliter la restructuration des entreprises publiques, nourrir la création d'un secteur privé... Rien de tout cela ne se passe. L'Algérie n'est pas le vaste chantier attendu après dix années d'une sale guerre. Un plan de relance de l'économie a été richement doté (l'équivalent de 7 milliards d'euros étalés sur trois années) mais tarde à porter ses fruits. "Les autorités ont confondu plan de relance et dotations budgétaires supplémentaires", ironise un ancien haut fonctionnaire. "Le plan de relance, c'est réaliser un trottoir, le détruire et le refaire", raille une autre personne.

L'incapacité de l'Etat à privatiser des entreprises publiques tentaculaires illustre le mal algérien. Depuis des années, le débat est sur la place publique et alimente la grogne contre les gouvernements successifs. Les responsables syndicaux le brandissent pour mobiliser leurs troupes. Sur le terrain rien ou presque ne se passe. La seule privatisation d'importance menée à ce jour – et qui s'avère être une réussite industrielle – est celle du complexe sidérurgique d'El-Hadjar, un des symboles de l'Algérie socialiste de naguère, désormais entre les mains d'Indiens.

Les autres dossiers n'avancent pas. Exemple caricatural, celui des Galeries d'Alger, magnifique magasin implanté dans le centre-ville sur un emplacement de rêve et fermé depuis des années dans l'attente d'un repreneur. Une vente aux enchères organisée dans la transparence par l'administration des domaines avait permis, pensait-on, d'en trouver un. En fait, l'acquéreur s'est rétracté tandis que le directeur général des domaines a perdu son poste. "Si une privatisation d'une société qui n'a plus de salariés est impossible, alors combien de décennies faudra-t-il pour céder au privé un groupe industriel avec des milliers d'emplois menacés ?", s'interroge un économiste.

ENTREPRISES RENFLOUÉES

Les – rares – firmes étrangères candidates à la reprise d'une entreprise publique se posent la même question. Le groupe français Castel en a tiré les conséquences. Candidat depuis cinq ans au rachat des Grandes brasseries algériennes (GBA), il a fini par jeter l'éponge, préférant construire une usine flambant neuve dans l'est du pays. Douze mois ont suffi.

La manne pétrolière permet cet attentisme. Alimentées par un Etat remis à flot, les banques publiques ignorent les problèmes de liquidités et elles peuvent continuer à renflouer les entreprises en difficulté. Le problème est que, pour résorber le chômage, en particulier celui des jeunes (60 % de sans-emploi), et sortir du sous-développement, l'Algérie a besoin d'un taux de croissance élevé, de l'ordre de 8 % l'an, selon les économistes. Or, depuis le milieu des années 1990, il ne dépasse pas 3 %.

Jean-Pierre Tuquoi

   
www.algeria-watch.org