A propos de la visite de Chirac en Algérie


www.fis-info.net, 3 mars 2003

Il est indéniable que la visite qu’effectue le président français, Jacques Chirac, en Algérie revêt une importance certaine. Elle présente l’avantage d’intervenir dans un contexte où la position de la France par rapport au traitement de la crise irakienne a été favorablement accueillie par les peuples arabes et musulmans qui ne comprennent par ailleurs pas les positions de leurs gouvernements outrageusement vassalisés aux extrémistes de l’administration Bush.

On peut aisément comprendre que les buts, côté français, d’une telle visite sont multiples. Sur un plan de géostratégie il s’agira pour le président Chirac de préserver, voire de renforcer, l’influence de la France dans la région. Il y a bien entendu aussi de gros intérêts économiques en jeu. Les sujets en relation avec la francophonie auront également leur place.

Côté pouvoir algérien, il y a bien évidemment les dividendes que compte récolter Bouteflika, candidat à sa propre succession. Il sera aussi question d’intérêts économiques, rimant malheureusement parfois avec intérêts personnels d’une caste de privilégiés. Il ne faut pas oublier l’aspect folklorique de la visite qui se manifestera tant par l’embellissement circonstanciel d’Alger que par la réaffirmation de « l’appui total et inconditionnel de l’Algérie à la lutte contre le terrorisme ».

Le peuple algérien, lui, reste divisé entre l’illusion et l’indifférence. Il y aura ceux qui attendront vainement que Chirac leur distribue des visas d’entrée en France, et il y aura ceux, les plus nombreux, qui ne se sentiront pas concernés par cette visite, leur quotidien se résumant à la misère et au désespoir. Car il est un fait que personne ne peut nier : depuis le coup d’Etat de janvier 1992, le peuple algérien vit sous le joug d’une dictature militaire. Plus de 200 000 morts, plus d’un million de blessés, des dizaines de milliers de prisonniers politiques, la généralisation et l’institutionnalisation de la torture, 15 000 disparus, plus d’un million de personnes déplacées à l'intérieur ou exilées, le verrouillage des champs politique, médiatique et associatif, la restriction drastique des libertés individuelles et collectives, le militarisme exacerbé qui asservit les institutions de l’Etat, tel est le bilan terrifiant de la guerre menée depuis plus de onze ans contre notre peuple.

Est-ce à dire que la visite du président Chirac est ainsi vidée de tout sens ? Bien au contraire. Elle pourrait même avoir un effet positif, même indirectement, sur le quotidien du peuple algérien, à condition que le président Chirac, qui affirme dans son livre ‘La France pour Tous’ que « quand le peuple perd l'espoir, sa colère finit toujours par s'exprimer », fasse le constat de la détresse de cette « Algérie d’en bas ».

La colère de cette Algérie des exclus, qui ne cesse de se manifester et de s’amplifier, notamment en Kabylie prise en tenailles et réprimée par diverses factions du pouvoir algérien, ne peut être ignorée par la France, comme ce fut le cas jusqu’à aujourd’hui, à cause notamment du chantage exercé par le régime algérien qui a tout fait pour exporter en France la « sale guerre » qu’il mène en Algérie. A ce sujet, ma conviction, soutenue par les preuves circonstancielles ainsi que les témoignages qui s’accumulent, indiquent indubitablement que les attentats perpétrés en France ainsi que l’assassinat ignoble des moines trappistes de Tibhirine, que les habitants de Médéa appelaient à juste titre « nos frères », ne sont que deux exemples parmi les nombreux messages envoyés par les services de la Direction algérienne de Renseignement et de Sécurité (DRS) aux autorités françaises pour les contraindre dans leur expression, comme l'avait reconnu à l'époque l'ex-premier ministre français Lionel Jospin.

La visite du président Chirac doit aussi s’inscrire dans une démarche visant à dépassionner les relations algéro-françaises qui restent encore otages, des deux côtés, d’un passé douloureux. Il faudra d’abord prendre conscience d’un principe intangible : des relations algéro-françaises solides et durables ne sont envisageables que si elles sont façonnées et mises en œuvre par des représentants librement élus. A terme, seuls des gouvernants légitimes en Algérie pourront garantir les intérêts légitimes de la France dans ce pays, et tout accord de partenariat conclu avec un régime se légitimant par le seul moyen de la terreur exercé sur les citoyens est nécessairement voué à l’échec.

Monsieur de Villepin a récemment déclaré en Algérie que les Algériens «peuvent compter sur la France pour accompagner l'Algérie sur le chemin de la paix». En évitant de soutenir le pouvoir réel en Algérie, ce qui ne signifie pas pour autant un boycott de l’Algérie, la France pourrait effectivement rendre moins ardue pour les Algériennes et Algériens leur entreprise visant entre autres le démantèlement du système de domination de l’Etat, du gouvernement, de la société et des richesses nationales par une certaine hiérarchie de l’armée, assurant ainsi le transfert réel du pouvoir au peuple.

Une solution à la crise algérienne ne peut avoir une chance d’aboutir que si elle inclut les représentants réels de la société algérienne, reconnaît d’emblée la nature politique de cette crise et ne fait pas fi des devoirs de vérité, de justice et de mémoire. Il est à ce titre inconcevable d’accepter une solution boiteuse au problème épineux des kidnappés par les forces de sécurité et portés « disparus ». Tout aussi inacceptable serait la non libération des prisonniers politiques.

L’opposition algérienne a pu démontrer par le passé, notamment par la signature du Contrat National à Rome en janvier 1995, qu’elle pouvait, tout en tenant compte de sa diversité, jeter les bases d’un système politique consacrant la légitimité populaire réelle à travers le suffrage universel.

Des millions de citoyennes et de citoyens algériens ont accueilli favorablement les récentes déclaration du président Chirac, notamment sa «condamnation sans faiblesse de toutes les formes de prise illégale du pouvoir», son affirmation que les auteurs de crimes contre la personne humaine «ont désormais à craindre d'être sanctionnés par la Cour pénale internationale qui étend sa protection à tous les citoyens du monde», et qu’enfin «il est fini le temps de l'impunité, le temps où l'on justifiait la force. Doit venir maintenant le temps où l'on fortifie la justice.» Nul doute que ces millions de citoyennes et de citoyens et le Front Islamique du Salut émettent le vœu que le président Chirac réaffirmera sans complaisance ces principes à Alger.

M. Dhina

 

   
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