Abdelhamid Djouadi, Général major à la retraite :

«Nous avons hérité de pratiques coloniales»

El Watan, 2 mars 2003

Général major à la retraite, Abdelhamid Djouadi reste un observateur attentif de la scène politique nationale et internationale. Il rejoint les maquis de l’ALN en 1956 et combat en Kabylie et dans les Aurès. A l’indépendance, en 1962, il suit une formation dans l’ex-URSS et en France (Ecole d’état-major). Il sert ensuite dans la formation et le commandement des troupes. Il a successivement dirigé les 6e, 4e et 5e régions militaires jusqu’en 1996.

A l’occasion de la visite du président Chirac en Algérie, comment entrevoyez-vous le futur des relations entre la France et l’Algérie ?

40 ans, c’est le nombre d’années écoulées depuis la fin de l’occupation française. 40 années c’est aussi, pour certains historiens, la durée d’une résistance armée (en discontinu) du peuple algérien pour se libérer du joug colonial français. En tant d’années, les Algériens ont subi toutes les formes de spoliation, de massacres, de tortures, d’exil intérieur, d’humiliations, de servitude. Mais dans le même temps, ils se sont abreuvés aux sources de la révolution de 1789 et des grands idéaux universels de liberté et de modernité. Quand le mouvement de libération a entrepris l’étape décisive de son accomplissement, il s’est fixé comme principe de base : abattre le système colonial tout en excluant toute haine raciale, religieuse, linguistique envers le peuple français et les pieds-noirs. La proclamation du 1er Novembre, explicitée par les décisions du congrès de la Soummam, a posé les bases d’un accord avec la puissance occupante. Mais la France coloniale, aveuglée par l’arrogance que lui procuraient sa supériorité matérielle et le soutien direct des Etats-Unis et de ses alliés, n’a cédé que lorsqu’elle a compris que les capacités de lutte et de sacrifice des Algériens étaient inépuisables. Au cours de cette confrontation, chacun des deux belligérants est allé jusqu’au bout de sa logique : d’un côté la résistance et le sacrifice pour une cause juste, de l’autre l’entêtement dans la répression, le massacre, la torture et la terreur pour perpétuer un système colonial qui n’avait aucune raison d’être. L’indépendance acquise, le peuple algérien était tout disposé à faire table rase du passé pour peu que l’autre partie abandonne toute forme de politique dictée par des relents néocolonialistes et toute velléité de mainmise indirecte. A défaut d’une explication franche et d’une élaboration conjointe d’une coopération nécessaire pour nous et utile pour eux, nous nous sommes trouvés devant une situation d’attirance-répulsion peu propice au traitement serein de l’ensemble de nos relations politiques, économiques, humaines et culturelles. La visite du président français est une bonne opportunité pour débattre de toutes ces questions, mais il serait illusoire de croire à une percée déterminante dans les relations entre les deux pays à l’heure actuelle. Toutefois, des créneaux de coopération mutuellement bénéfique peuvent être identifiés et exploités pour peu qu’on soit modeste et pragmatique (éducation santé, administration locale, PME)

Les conditions d’une «réconciliation» entre les deux pays existent-elles ?

En l’état, ces conditions n’existent pas, ce sont le dialogue et le débat qui peuvent les créer. La France n’a jamais tenu le peuple algérien comme acteur de son histoire et par voie de conséquence qu’il pourrait avoir le droit d’exprimer son opinion. La seule fois où il a pu se déterminer ce fut lors du référendum de juillet 1962. Mais bien vite les tenants de l’«Algérie française» et les pieds-noirs chassés d’Algérie par l’OAS ont constitué un lobby influent dans la politique générale de la France. Au plan géopolitique et géostratégique, une tendance persistante pousse la France officielle à vouloir régenter la vie des nouveaux peuples émancipés, en créant parfois de façon artificielle des tensions entre voisins en les jouant les uns contre les autres. Il semble que les Français n’aient pas encore pardonné à l’Algérie, d’une part, sa volonté d’indépendance, et d’autre part, le soutien ferme apporté aux autres peuples colonisés dans leur lutte de libération. Il est nécessaire que la France cesse de vouloir être un tuteur et qu’elle devienne un partenaire sur une base d’égalité. Pour nous, il n’y a pas de petits et de grands Etats régis par l’exercice du rapport de force.
Au contraire, nous pensons que l’Algérie de par ses potentialités et sa situation géographique peut apporter à la région et au monde un surcroît de stabilité, de paix et de développement pour peu que notre pays cesse d’être perçu pour ce qu’il n’est pas, c’est-à-dire un foyer de déstabilisation. En ce sens, c’est à la France de réviser sa politique de grande puissance dominatrice et de tenter d’apporter sa contribution à l’émancipation des territoires encore sous occupation étrangère. De même, elle doit considérer que les citoyens des pays du tiers monde ont aussi soif de liberté et de développement que ceux des autres pays.

L’existence d’un parti français «hizb frança» est-elle une fiction ou une réalité ?

Faut-il comprendre par cette question un «parti» inféodé à la France ou faut-il y voir l’existence d’un complexe du colonisé. Dans les deux cas en tant qu’Algériens, nous devons reconnaître que notre pays s’est beaucoup fragilisé depuis l’indépendance et qu’il n’a pas su prendre un chemin irréversible vers la liberté et le développement. Dans l’administration des affaires du pays, il y a eu une tendance exagérée à une forme de domination des citoyens de la part des responsables par héritage des pratiques de l’administration coloniale. Nous aussi, nous avons assisté à une obsession sécuritaire des pouvoirs en place au lieu et place de l’édification d’un Etat adapté aux exigences des citoyens et à leur service exclusif. Ces pratiques et archaïsmes n’ont pas encore cessé et constituent un risque majeur pour la pérennité de l’Etat et la cohésion nationale et sociale. Enfin l’économie algérienne s’est trouvée dépendante de la France qui y a trouvé sans effort un débouché pour ses produits finis. Certains dirigeants de notre économie ne se sont-ils pas trouvés pris dans un engrenage d’intimidation, de pression, de tentation et de corruption et ne sont-ils pas devenus des instruments d’exécution des politiques de l’ancienne puissance coloniale ? Il y a là matière à une étude approfondie et exhaustive pour une information aussi complète que possible des citoyens.

Existe-t-il une coopération militaire entre l’Algérie et la France depuis le début du terrorisme et l’embargo ?

A ma connaissance, non seulement il n’existe pas de coopération militaire, mais les intégristes ont trouvé refuge et assistance en France. Par ailleurs, nous nous souvenons tous de la position officielle de la France et de ses médias quand nos citoyens étaient massacrés par les terroristes. Les voix officielles ont porté des accusations graves contre l’ANP et la France a voulu s’ériger en tuteur, en défenseur des Algériens. Quant aux médias, j’ai encore en mémoire les véritables appels au meurtre lancés par les chaînes de télévision et une certaine presse écrite. Il est vrai que c’étaient nos insuffisances dans la prise en charge d’une lutte antiterroriste efficace qui ont donné l’occasion aux autres de nous accabler.

Par A. S.

 

   
www.algeria-watch.org