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Ces
Algériens disparus : un dossier explosif
Algeria-Watch,
4 mars 2003
Le quotidien français
Le Monde a récemment publié un dossier important (le 8 janvier
2003) et un article (le 14 janvier) sur la question des disparus en Algérie.
Au vu du mépris et de l’oubli dans lequel sont tenues les
dizaines de milliers de victimes (ainsi que leurs familles) de ce crime
contre l’humanité, on ne peut que se réjouir de cet
intérêt pour un drame qui dure depuis plus de dix ans. D’autant
plus que jusque-là, Le Monde, qui avait pourtant consacré
des articles courageux en 2000 et 2001 aux vio-lations des droits de l’homme
perpétrées par les forces de sécurité algériennes,
n’avait guère évoqué cette question.
C’est bien pourquoi on doit s’étonner que la pièce
essentielle du dossier du 8 janvier soit une interview de l’avocat
Farouk Ksentini, président de la « Commission nationale consultative
de promotion et de protection des droits de l’homme », proposée
sans guère de recul critique aux lecteurs du quotidien parisien.
L’amnistie générale : l’objectif numéro
1 des généraux d’Alger
Le « message » que celui-ci, par Le Monde interposé,
tient à faire passer auprès de l’opinion occidentale
témoigne en effet d’un cynisme absolu : « Je n’ai
rien contre la vérité. Mais mon souhait est de soulager
les familles et de leur venir en aide au plus vite, car il y a urgence.
La majorité d’entre elles sont prêtes à accepter
une indemnisa-tion. Quant à établir la vérité,
ce sera difficile, d’autant plus qu’il s’agit de faits
qui remontent à des années. » Et à la question
de la journaliste sur sa « préférence pour une amnistie
générale », il n’hésite pas à
répondre : « Les premiers bénéficiaires de
cette amnistie seraient les gens qui appartiennent aux institutions accusées
d’avoir pro-cédé à ces disparitions. Une telle
mesure aurait pour effet d’entraîner la cessation de toutes
les recherches. Bien sûr qu’une amnistie profiterait à
un certain nombre de cri-minels, mais elle serait dans l’ordre des
choses, et c’est ce qu’on peut souhaiter de mieux à
l’Algérie pour tourner la page et aller de l’avant.
L’amnistie générale, à mon avis, est inéluctable,
toutes les guerres se terminent ainsi, mais c’est une décision
poli-tique qui sera prise au moment voulu. »
Ce « message », assurément, est celui des véritables
« décideurs ». Ceux qui ont mis leur pays à
feu et à sang depuis 1992, et qui savent trouver des relais d’une
parfaite bonne foi pour faire comprendre qu’ils sont prêts
à « passer la main » pour autant que leurs crimes ne
soient jamais poursuivis.
Pendant cette longue guerre, la position des autorités algériennes
sur la question des disparus s’est en effet résumée
à interdire toute démarche qui permettrait de faire la vérité
et la justice sur ces crimes. Ainsi, depuis des années, les rapporteurs
spéciaux de l’ONU sur la torture et sur les exécutions
extrajudiciaires, comme le groupe de travail sur les disparitions forcées
ou involontaires de la Commission des droits de l’homme des Nations
Unies ne sont pas autorisés à se rendre en Algérie.
Et l’idée même d’une commission d’enquête
internationale, depuis longtemps réclamée par l’opposition
et les ONG de défense des droits de l’homme, est toujours
farouchement écartée par le pouvoir et ses relais médiatiques.
Quant à une commission d’enquête nationale, tout a
déjà été dit sur une justice algérienne
totalement dépendante du pouvoir militaire.
Si le dossier du Monde du 8 janvier témoigne d’un changement,
c’est d’abord dans l’annonce, par une « source
autorisée », qu’« il n’y a plus un seul
détenu au secret dans les locaux contrôlés par l’État
». Lorsqu’on parle de disparus, il s’agit de personnes
arrêtées illégalement et rayées de toute liste
officielle de détenus. Doit-on alors com-prendre que les disparus
sont tous morts ? D’une violence inouïe pour les familles qui
se battent pour la vérité et la justice, cette affirmation
fait voler en éclats tous leurs espoirs.
Mais la nouveauté est aussi que l’on parle des responsabilités.
Aux preuves déte-nues par les familles de l’implication de
l’État dans la disparition des leurs, les « responsables
» anonymes cités par Le Monde opposent une enquête
de la gendarme-rie (jamais rendue publique) : sur la base de témoignages
d’islamistes « repentis » ayant reconnu avoir tué
des disparus, ainsi que de l’identification des morts par le re-cours
aux tests d’ADN, elle aurait élucidé environ 2 600
cas où les principaux respon-sables ne seraient pas les forces
de sécurité, mais les groupes armés islamistes ou
les disparus eux-mêmes, parce qu’ils auraient rejoint les
maquis. Mais quelle crédibilité accorder à une enquête
réalisés dans le cadre de la Gendarmerie nationale, alors
que celle-ci est partie prenante de la confrontation ? Dans ce type de
conflit, où sont mises en cause les autorités d’un
pays à leur plus haut niveau, le recours à l’expertise
scienti-fique (tests d’ADN, mais aussi autopsies, examens balistiques,
mesures topographi-ques…), de même que les interrogatoires
de suspects (mais également de rescapés et de témoins),
s’ils sont nécessaires à l’enquête et
à la reconstitution précise des faits (en particulier pour
la recherche et l’identification des milliers de corps jetés
dans des charniers ou enterrés « sous X »), n’ont
de valeur que si cela se déroule dans le strict cadre d’une
commission d’enquête rigoureusement indépendante, conformément
aux normes du droit international. Et le recours à l’expertise
étrangère ne change rien à l’affaire, car la
science ne peut en aucun cas se substituer au droit.
Les autorités algériennes sortent en tout cas de leur silence.
Et c’est pour faire clai-rement entendre que le droit ne ramènera
pas les morts, que la justice ne trouvera pas de coupables, et donc qu’il
serait plus utile pour l’avenir d’accepter et d’oublier
cette tragédie. Comme le suggère Me Ali Yahia Abdennour,
président de la Ligue algé-rienne de défense des
droits de l’homme, il s’agit d’une guerre psychologique
visant à amener les familles de disparus à « se replier
sur elles-mêmes, à se réfugier dans l’attentisme,
puis à se rallier ».
Quel est l’objectif poursuivi, à quoi faut-il se rallier
? À une amnistie, répondent les autorités par la
voix du président de la très officielle Commission nationale
consulta-tive de promotion et de protection des droits de l’homme.
Me Ksentini fait cette géné-reuse proposition : l’État
reconnaîtrait ses fautes, les familles seraient indemnisées
(el-les sont dans un besoin extrême, précise-t-il) et on
irait vers une amnistie générale, présentée
comme « incontournable ». Bien sûr, dit-il, il serait
souhaitable que celle-ci intervienne après le rétablissement
de la vérité, mais il est plus probable qu’elle se
fera avant, puisqu’il faut souvent « des décennies
pour que les langues se délient » et la « recherche
de vérité est difficile puisque ces disparitions on eu lieu
à une époque où l’Algérie était
en “état de chaos” ».
Farouk Ksentini oublie bien à propos que l’Algérie
est toujours en état de chaos à l’heure où
il parle, que les enlèvements et les disparitions continuent, et
enfin qu’il ne s’agit pas uniquement d’établir
la vérité, mais aussi de qualifier pénalement les
crimes afin de pouvoir juger les coupables.
La question des disparus est devenue un enjeu absolument majeur pour le
régime d’Alger. Il ne lui suffit plus de reconnaître
des « maladresses », un « déficit de com-munication
», voire quelques « bavures » dans le but d’effacer
l’image négative qu’il a donnée dans la gestion
de ce dossier.… Trop d’éléments, en effet, prouvent
l’implication systématique et à large échelle
des cercles les plus élevés du pouvoir mi-litaire dans ces
crimes. Récemment encore, les révélations d’un
cadre dissident des services secrets algériens, Abdelkader Tigha,
sur l’affaire des moines de Tibérihine (« assassinés
par les GIA » en mai 1996), sont venues confirmer la thèse
d’une opéra-tion montée par la Sécurité
militaire dans le but de discréditer les islamistes et de ral-lier
l’opinion occidentale à ses affabulations (voir Libération
du 23 décembre 2002 et Le Monde du 24 janvier 2003). Et cette affaire
est loin d’être isolée. D’autres, nom-breuses
et bien documentées, lui ressemblent. Il est vrai qu’à
ce jour, la justice n’en a tranché aucune. Mais jusqu’à
quand ?
Une bombe à retardement pour les décideurs militaires
Depuis que des plaintes ont été déposées contre
certains d’entre eux, les généraux ont compris que,
tôt ou tard, ils auront à comparaître devant la justice
universelle. Le choc du 11 septembre et le recul des droits de l’homme
qui s’en est suivi leur a accor-dé un sursis, sans plus.
Mais la lutte contre l’impunité continue et progresse, et
le droit se met en place de manière irréversible.
Dès lors, l’enjeu pour les généraux d’Alger
est de se protéger de la menace d’éventuelles poursuites
individuelles devant des juridictions internationales ou étran-gères
(fondées sur les règles de la « compétence
universelle », applicables dans de nombreux pays). Plusieurs sources
privées témoignent que c’est là leur obsession
prin-cipale. Ils n’ignorent rien, bien évidemment, des atrocités
qu’ils ont soigneusement organisées : la torture à
échelle industrielle, la liquidation sans jugement de dizaines
de milliers de civils, la manipulation de la violence islamiste à
un degré qui dépasse l’entendement, la désinformation
systématique pour effacer leurs crimes à mesure qu’ils
les produisaient.
C’est bien pourquoi l’amnistie générale, reconnaît
M. Ksentini, aurait cet avantage : elle devrait surtout bénéficier
« aux gens qui appartiennent aux institutions [étatiques]
accusées d’avoir procédé [aux] disparitions
». Elle entraînerait la « cessation de toutes les recherches
». Car il est une bombe à retardement que les décideurs
militaires dési-rent à tout prix désamorcer : si
l’on devait un jour ouvrir des enquêtes sérieuses sur
tous les crimes attribués de manière certaine aux islamistes,
on risquerait bien, dans de nombreux cas, de remonter aux mêmes
responsables que ceux des disparitions forcées. Là encore,
des éléments existent, de nombreuses preuves ont été
rassemblées.
Ce qui manque encore aujourd’hui, c’est un cadre juridique
pour l’enquête et le procès. Mais l’opposition
entre familles de victimes du terrorisme et familles de dispa-rus, sur
laquelle le pouvoir a jusqu’à ce jour fondé sa stratégie
de division, de hiérar-chisation et de clientélisation des
victimes, n’est-elle pas elle aussi dépassée ? C’est
sans doute pourquoi — et c’est peut-être la dernière
énigme du message délivré par Le Monde interposé
— se dessine une nouvelle stratégie visant à mettre
en scène un rap-prochement entre les victimes, non pas sur la base
de leur dénonciation commune des coupables, mais sur celle d’une
angélique réconciliation : grand seigneur, le pouvoir algérien
propose de reconnaître ses fautes et d’indemniser les victimes
en échange d’une amnistie…
Mais le droit précise que les disparitions forcées sont
un « crime continu », échap-pant de ce fait à
la prescription. Ni les indemnisations, ni l’usage de la science
non comme adjuvant à la justice mais pour s’y substituer,
ni l’amnistie, ne pourront chan-ger la nature de ce crime. Ils serviront
seulement à repousser encore une fois l’échéance
d’un règlement du conflit algérien et d’une
sortie de la guerre civile.
Et au regard du droit international, aucune amnistie ne mettra les auteurs
de ces crimes à l’abri des poursuites. C’est ce qu’a
rappelé un arrêt décisif de la Cour de cas-sation
française en date du 23 octobre 2002, relatif à la plainte
déposée par la Fédéra-tion internationale
des ligues des droits de l’homme contre un tortionnaire mauritanien
arrêté en France : « L’exercice par une juridiction
française de la compétence univer-selle emporte la compétence
de la loi française, même en présence d’une
loi étrangère portant amnistie. »
Certes, l’Algérie souffrante est souvent révoltée
et découragée par la lenteur et la lourdeur avec laquelle
le dispositif de la lutte contre l’impunité s’ébranle.
Mais le plus important est que, malgré des situations d’extrême
dénuement, la majorité des familles de disparus a jusqu’à
présent dignement refusé le marchandage qui lui est proposé
et a tenu à distinguer le principe d’une aide qu’elles
s’estiment fondées à exiger de l’État,
de celui d’une indemnisation dont la contrepartie serait de renoncer
à la vérité et à la justice.
Cette résistance porte l’Algérie de demain, celle
d’un retour à la justice et la paix civile. Il est du devoir
de tous ceux qui ont l’Algérie au cœur de la soutenir.
Pour le Comité
international pour la paix, la démocratie et les droits de l’homme
en Algérie (affilié au Réseau euro-méditerranéen
des droits de l’homme) : Lahouari Addi, Yahia Assam, Patrick
Baudouin, Madjid Benchikh, Kamel Daoud, François Gèze, Salima
Ghezali, Mohammed Harbi, Jeanne Kervyn, Salima Mellah, Véronique
Nahoum-Grappe, Fatiha Talahite.
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