Voyage dans l’archipel de la faiblesse

Par El-Kadi Ihsane, Le Quotidien d'Oran, 6 mars 2003

Dans quelques décennies, lorsque les historiens voudront illustrer l’état de l’Algérie après dix années de «guerre intérieure», ils trouveront dans le voyage d’Etat que vient d’y effectuer le Président Chirac la meilleure description du moment. L’Algérie, Etat et société, n’a jamais été dans un tel état de faiblesse.

L’Algérie est un pays lessivé. A l’âme fourbue. Ni son Etat, presque indigne à son sommet, ni sa société, éreintée et lasse, n’ont encore pris la mesure de cette dépression. Nous l’avons vu finalement s’étaler durant les trois jours de l’historique visite d’Etat de Jacques Chirac. Lui, en instinctif de la politique, l’avait entraperçu en décembre dernier. A Bab El-Oued, face à une population fragile, frappée d’un deuil différent. Il savait qu’il venait en territoire psychologiquement défait. L’Algérie d’aujourd’hui n’est ni l’Allemagne de Konrad Adenauer ni la France du général De Gaulle. Et la référence au traité d’amitié franco-allemand de 1963 - qui a tant flatté le Président Bouteflika - est une faute de goût pour évoquer la réconciliation algéro-française. En à peu près 16 ans, depuis la dernière visite officielle d’un chef d’Etat français à Alger, François Mitterrand en l’occurrence en mars 1987, l’Algérie a perdu tout ce qui pouvait alimenter chez elle une relation équilibrée avec la France. Et fonder une réconciliation par le désir et non par le besoin. Tout. Elle a perdu l’innocence d’un jeune Etat indépendant, fort de ses utopies. Et de son dinar engraissé qui valait encore plus d’un demi-franc sur le marché parallèle. Tout perdu. Dès Octobre 88. La conscience de son statut de victime majeure de l’ère des colonies, la foi en un destin économique prospère, la fierté d’être politiquement un pays souverain. Elle a abrité le théâtre de toutes les horreurs. celles qui ont rapproché les répressions d’hier et d’aujourd’hui. Effacées les culpabilités coloniales sur le mode confortable du «vous voyez bien, ils n’ont pas fait mieux que nous». L’Algérie officielle a abandonné tout discours sur la vérité de la colonisation et de l’effort militaire français pour la perpétuer après 1954. Le silence sur l’affaire Aussaresses en avait donné un aperçu. Les exécutions sommaires, les disparitions forcées, la torture sont le fardeau partagé de l’Etat colonial et de l’Etat indépendant. De même la décennie perdue a provoqué une «fracture dans le développement», pour parler comme Chirac. L’Algérie de 2003 n’est pas l’Allemagne de 19 ans de croissance sous la social-démocratie redistributrice ni la France des 30 Glorieuses, reconstruite, bourgeoise et insouciante. Elle est oisive en bonne partie, larguée sur le terrain des infrastructures, et débordée par ses îlots grandissants de pauvreté. Un pays en situation totale de demande à l’égard de son puissant partenaire français. Rien qui ressemble à une relation équilibrée. Demande de reconnaissance, demande de capitaux productifs, demande de visas.

La refondation de la relation Algérie-France ainsi engagée entre un Etat aussi faible et un Etat par ricochet délesté sans frais de la pesanteur de son histoire coloniale, pose le problème du long terme. Elle s’appuie trop sur un échange subtil de services - «Je vous amnistie, vous m’amnistiez. Parlons d’autre chose» - pour espérer tenir la route de retrouvailles définitives entre les deux peuples. Trop sur une conjoncture particulière qui ne garantit pas un champ clair au-delà des circonstances. La France n’utilisera pas son veto aux Nations unies contre la guerre contre l’Irak et n’accordera pas plus de visas aux Algériens. Il faut rechercher dans un rayon plus large le combustible d’une véritable refondation.

Attention, il ne faut pas se laisser tromper par le petit Timisoara francophile des médias internationaux qui ont annoncé un million cinq cent mille personnes dans les rues d’Alger pour accueillir le Président Chirac. Grossier. Il y a une grande partie du peuple algérien qui a observé de loin ces retrouvailles. Et qui s’est étonnée de la tournure des événements.

Les centaines de milliers de pieds-noirs qui se sont exilés en 1962 et les centaines de milliers d’Algériens qui sont morts durant la guerre ne mettent pas un trait d’égalité entre les deux destins que le Président Chirac a nivelés dans «une douloureuse histoire commune». Les Algériens ont été agressés. C’est le point de départ de la vérité. Et de la réconciliation, l’authentique, qui repose sur la reconnaissance de sa mauvaise part de l’Histoire. Pour leur part, les Algériens son prêts. Les jeunes en particulier, les plus nombreux sur le parcours de Jacques Chirac, ont dit leur amour spontané de l’amitié entre la France et l’Algérie. Quel magnifique réconfort pour un pays que l’on avait donné pour être entièrement islamiste il y a si peu longtemps. Quel soulagement pour un peuple trahi par ses passions les plus violentes, et qui se découvre si émouvant de générosité dans l’élan vers l’Autre.

Les Algériens ont de moins en moins de problèmes avec la France. Parce qu’ils sont en état de faiblesse extrême ? La France ne devrait peut-être ne pas attendre pour le savoir. Dans l’histoire des nations comme dans celles des hommes, il n’y a pas de meilleur moment pour demander pardon que lorsque nous nous sentons fort et que l’autre est faible.

 

   
www.algeria-watch.org