Bouteflika, l'instruction Ouyahia et Zerhouni

par Ghania Oukazi, Le Quotidien d'Oran, 29 juillet 2008

Entre le président de la République qui dénonce ceux qui accusent les riches d'avoir volé, et son chef du gouvernement qui exige «la rigueur et la probité les plus élevées» dans l'exécution des programmes et des budgets des communes, il y aurait comme un effritement dans les rangs des gouvernants.

Un intérêt particulier a été accordé à la refonte des finances et de la fiscalité locales, parce qu'elles sont une condition préalable à toute la réforme des collectivités locales», avait soutenu le président de la République lors de sa rencontre, samedi dernier, avec les personnels des collectivités locales. «Cette refonte, qui va permettre une augmentation appréciable des ressources communales, donnera à l'élu les moyens d'exercer pleinement ses missions et le rendra capable de plus d'initiatives», avait-il expliqué. Le président de la République veut donc donner plus de ressources financières aux collectivités locales pour qu'elles puissent, a-t-il dit, «prendre en charge la complexité de la gestion de la commune, privilégier l'efficacité des actions, instaurer la transparence et l'écoute, développer l'initiative locale ». C'est, cependant, par paraboles qu'il a à peine effleuré le sujet de la corruption. Bouteflika a simplement marqué son étonnement à l'égard de ceux qui commentent les grosses fortunes. «Regardez la voiture qu'il conduit ou la maison qu'il a construite, il a volé...», avait-il relevé accusant implicitement ceux qui font ce genre de remarque, d'être mauvaise langue voire jaloux. Au passage, il lancera «si on doit demander d'où détient-il cela, on doit le faire pour tout le monde». Sous-entendre sinon rien.

Ce discours du président est intervenu près d'une dizaine de jours après la signature, le 13 juillet dernier, par le chef du gouvernement, d'une circulaire instruisant les hauts cadres de l'administration publique à une rigueur dans la dépense des deniers de l'Etat. Pour rappel, l'instruction a été adressée à tous les membres du gouvernement avec des précisions particulières au ministre des Finances et celui de l'Intérieur et des Collectivités locales.

Les importantes recettes pétrolières engrangées par l'Algérie, écrit Ouyahia «ont également généré dans les administrations publiques, une mentalité de pays riche, entraînant une tendance regrettable aux dépassements dans la dépense publique voire même à des comportements qui ne peuvent manquer d'être assimilés à du gaspillage pur et simple». Si le chef du gouvernement note que «le seul budget de fonctionnement de l'Etat représente 247% des recettes budgétaires hors de la fiscalité pétrolière (...)», c'est pour rappeler «l'impératif de la rigueur dans la dépense des deniers publics ». Ouyahia précise que «il ne s'agit point d'une politique d'austérité à mettre en place : l'Algérie a tant de déficit à combler et elle doit y consacrer ses moyens dans la rationalité». Réputé exécuter les sales besognes, à savoir les décisions de l'Etat qui font mal aux citoyens, Ouyahia semble faire, aujourd'hui, dans le bon sentiment en soulignant dans son instruction que «la population fait face, dans sa grande majorité, aux conséquences sociales de la mutation économique en cours dans notre pays, elle mérite donc tout soutien public possible et notamment en direction des couches démunies».

Bouteflika, comme pour désavouer Ouyahia

«Plus de 110.000 opérations, liées à l'alimentation en eau potable et l'assainissement, à la réalisation d'infrastructures de jeunesse et sport, de culture, d'éducation, de santé et d'environnement et d'infrastructures administratives et de désenclavement», semble lui rétorquer le président. S'il souffle le chaud et le froid en disant une chose et son contraire, Bouteflika donne aussi l'impression de contredire son chef du gouvernement comme pour le désavouer. «Ceux qui disent nous n'avons rien fait, comparez tout ce qui a été réalisé avec ce qui existe dans les pays qui ont les mêmes moyens que nous, l'éducation, le logement, l'urbanisme, le PIB.. Notre tête est haute», a-t-il renchéri, samedi. Ouyahia voit autrement les choses quand, en parlant de rigueur, il lance «il s'agit en fait, de préserver la crédibilité de l'Etat aux yeux de la population et de préserver les deniers publics des dépenses injustifiées». Il ordonne aux membres de son gouvernement de «marquer par la rigueur » les dépenses de leurs services et des organismes placés sous leur tutelle. Il vise, par cela, les départements ministériels, les administrations décentralisées ainsi que tous les démembrements de l'Etat, y compris les sociétés de gestion des participations de l'Etat et l'ensemble des entreprises publiques. «Toute dépense excessive ou indue devra être bannie, y compris, par exemple, l'acquisition de véhicules de luxe pour les besoins des services et responsables de l'Etat. C'est le ministre des Finances qui, par les contrôleurs financiers, devra «veiller à la rigueur dans la dépense des crédits budgétaires, à objecter à toute dépense excessive ou injustifiée et, le cas échéant, à la rejeter ». Les membres du gouvernement doivent assurer un suivi permanent des comptes d'affectations spéciales. Ouyahia ordonne aussi la réduction «au minimum nécessaire» des conférences et séminaires organisés par les services de l'Etat. «Les excès actuels relevés par tous doivent connaître un terme», affirme-t-il. Exempts de cet ordre à la rigueur «la concrétisation des objectifs politiques du pays, y compris par la promotion de l'identité et de la culture nationales». Un bon point pour Khalida Toumi. La directive d'Ouyahia au ministère de Nouredine Yazid Zerhouni est, par contre, ferme. «Le ministère de l'Intérieur et des Collectivités locales (...) les walis (...à les autorités locales (...) doivent veiller davantage à l'exécution des programmes décentralisés et des budgets des communes, dans la rigueur et la probité les plus élevées». Il est curieux de savoir si, en précisant ce volet «culturel» des choses, Ouyahia aurait eu à l'esprit la querelle qui aurait opposé Toumi à Zerhouni au dernier Conseil du gouvernement présidé par Abdelaziz Belkhadem. L'on note que la ministre de la Culture aurait eu une prise de bec avec le ministre d'Etat, ministre de l'Intérieur et des Collectivités locales à cause de sa remise en cause de l'indisponibilité d'un wali à prendre convenablement en charge les activités culturelles organisées par ses services. Zerhouni aurait rétorqué que les walis «c'est moi, ils relèvent de mes prérogatives».

Anecdotes et énigmes

L'on raconte que Toumi n'a pas lâché Zerhouni. Elle l'aurait même poursuivi dans les couloirs de la chefferie du gouvernement pour lui crier dessus. Si ce genre d'assertions, vraies ou fausses, ou d'anecdote, est répandu dans les sphères décisionnelles, c'est qu'il confirme une certaine déliquescence dans les rangs des gouvernants. Zerhouni ne semble pas être, ces jours-ci, dans les bonnes grâces du pouvoir en place. Pour rappel, lors de la célébration, la semaine dernière, de la fête de la police à El Hamiz, il était comme chaque année attendu avec le patron de la DGSN pour animer la cérémonie dans la matinée. Il n'a pu le faire que dans l'après-midi, en plus flanqué du président du Conseil de la Nation et du chef du gouvernement. Il faut reconnaître que cette présence a dilué la personne du ministre de l'Intérieur au sein d'un ordre statutaire constitutionnel qui place Ziari suivi de Ouyahia bien au premier rang. Il y a quelques jours, l'on disait de Zerhouni qu'il était dans toutes les grandes discussions. L'on avait même avancé qu'il était contre une éventuelle révision de la Constitution au regard de ce qu'il avait eu comme informations sur les émeutes qui avaient secoué le pays. Il serait probable que cette mise en avant, certes difficile à prouver, lui nuirait en terme de positionnement.

Ouyahia a pris le soin de noter dans son instruction que le programme quinquennal d'équipements s'élève désormais à 14.000 milliards de DA dont 1.300 milliards (soit 10%) sont constitués de réévaluations des montants initialement inscrits». Il poursuit plus loin «l'actuel programme public d'investissements est susceptible, malheureusement, de connaître d'autres réévaluations avant sa clôture, et c'est là une situation qui interpelle chacun des membres du gouvernement». Le président de la République a toujours accordé des rallonges budgétaires aux wilayas qu'il visite. Et c'est toujours Zerhouni qui en fait l'annonce. Il serait, d'ailleurs, intéressant de savoir à quoi sert une loi de finances que le gouvernement a toujours appuyée avec une autre complémentaire. Au fait, l'interrogation du président «il faudrait demander à tout le monde d'où il détient ça» trouble les esprits les plus sereins. Y aurait-il une catégorie de personnes à qui cette question a été posée et pas à d'autres. Ou le président s'attend-il à ce qu'elle soit posée à d'autres qui ne devraient pas être concernées ? Décidément, Bouteflika aura géré le pays avec les énigmes les plus difficiles à résoudre. Comme celle qui, parfois, elle le prédispose à un troisième mandat et d'autres non. «A-t-il choisi Ouyahia ou lui a-t-il été imposé ?» se demandaient encore hier des hauts fonctionnaires de l'Etat. Le chef du gouvernement promet, en tout cas, dans son instruction que «l'examen du projet de loi de finances pour 2009 sera l'objet de mon implication directe aux côtés du ministre des Finances (...)». L'on dit dans son entourage qu'il avance une autre promesse, celle de changer ses ministres en octobre prochain...

 
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