Abdellah Djaballah, président du parti EL-ISLAH au Quotidien d'Oran

«Les jeux sont faits»

par Entretien Réalisé Par Z. Mehdaoui, Le Quotidien d'Oran, 16 février 2009

Présidentielles, mandats du chef de l'Etat, situation politique en Algérie... Le président d'EL-Islah, Abdellah Djaballah, qui a refusé de participer au scrutin du 9 avril prochain, revient dans cet entretien sur les raisons ayant motivé sa décision, se montrant peu complaisant à l'égard de la politique menée jusqu'ici par les gouvernants et prônant le changement en unifiant les courants.

 

Le Quotidien d'Oran.: M. Djaballah, vous avez refusé de vous présenter aux prochaines élections présidentielles arguant que les jeux sont déjà faits. Qu'est-ce qui vous fait dire cela ?

Abdellah Djaballah.: Il y a plusieurs indices qui montrent que les jeux sont faits et les résultats de ces élections tranchés. Parmi ces preuves, la candidature du chef de l'Etat. Ce dernier a réquisitionné pour lui les différents partis et les différentes organisations. Il existe une soixantaine d'organisations qui vont travailler pour lui. Il y a aussi l'argent public qui est utilisé pour sa campagne depuis les ministères en passant par les wilayas jusqu'aux daïras et aux APC. Sans oublier l'accaparation et l'utilisation des médias lourds, notamment la télévision et la radio au profit du président-candidat.

Cela est la plus importante preuve du manque de transparence de ces élections et confirme que le scrutin ne sera ni libre ni transparent.

Le deuxième élément, c'est la révision de la Constitution. Les élections présidentielles étaient définitivement fermées lorsqu'ils ont décidé de réviser la Constitution à la fin du mois de novembre 2008.

Il faut rappeler aussi, que bien avant cette date, ils ne parlaient pas de la candidature du président mais d'un troisième mandat. Leurs déclarations indiquaient clairement que l'actuel président sera le prochain président.

Le troisième élément, c'est la fermeture du champ politique sur laquelle s'appuie le régime depuis une décennie. Le pouvoir s'est attelé à casser toutes les forces politiques crédibles dans ce pays. Nous étions les premiers à subir cela. Les autres partis politiques ont été domptés et sont devenus des partis d'allégeance pour le pouvoir. Le rôle de ces partis était de cautionner les différentes politiques du pouvoir ainsi que de blanchir ses agissements devant l'opinion. En contrepartie, ces partis gagnent quelques postes subalternes au sein du pouvoir.

Les élections ne peuvent être de véritables élections sans un climat de liberté totale et sans le cadre du respect des droits des autres, notamment en matière d'expression, de l'exercice politique... En l'absence de cette liberté, il ne peut pas y avoir d'élections.

Pour moi, les élections qui se préparent sont superficielles. La participation à ces élections ne sera ni plus ni moins qu'une caution à des résultats préparés à l'avance. C'est désolant de voir une telle situation mais c'est au régime d'assumer les conséquences.

Q.O.: Le président de la République a pourtant promis, lors de son discours à la coupole du 5 Juillet, que le scrutin sera propre et transparent. Il a même invité des observateurs étrangers à surveiller ces élections. Est-ce que cela ne suffit-il pas ?

A.D.J.: Quelle est la valeur de ce discours puisque le président fait cavalier seul et joue tout seul. Le scrutin est dépourvu de candidats potentiels. Ceux qui ont décidé de participer à ces élections ne visent pas le fauteuil du président. Certains candidats sont en lice pour des considérations partisanes afin de se placer sur la scène politique et d'autres pour d'autres raisons.

En fait, ces élections sont dépourvues de véritables confrontations électorales. Il est possible que ce qui a été glissé dans l'urne ressortira sans modification. Mais le président est le seul cavalier, donc les résultats sont connus d'avance, ce qui est tout à fait naturel.

En ce qui concerne les observateurs étrangers, ils pourraient contribuer s'il y avait vraiment une véritable compétition entre les candidats, si le départ est le même pour tout le monde, si l'administration était impartial, si les média lourds et l'argent public n'étaient pas utilisés, s'il y avait de véritables garanties pour protéger contre les dépassements, mais aussi, s'il y avait assez d'observateurs pour surveiller le scrutin.

Combien d'observateurs seront présents ? Une centaine dans un pays qui a plus de 40 000 bureaux de votes. Que peuvent-ils faire ces observateurs si ce n'est faire de faux témoignages ?

 

Q.O.: Le secrétaire général du RND, Ahmed Ouyahia, a déclaré la semaine dernière, à l'occasion d'une rencontre de l'Alliance présidentielle, que ceux qui ont refusé de se présenter à ces élections ne peuvent pas rassembler les 75 000 signatures nécessaires pour se présenter et constituer le dossier de candidature. Est-ce que vous vous sentez concerné par cette déclaration ?

A.D.J.: Je ne sais pas à qui il s'adresse. Mais en ce qui nous concerne nous avons déjà participé à des élections présidentielles et nous avons rassemblés ces signatures, et Ahmed Ouyahia le sait très bien. Je dirais mieux, nous avons réussi à avoir ces signatures en un temps record.

Nous pouvons, pour ce qui nous concerne, rassembler plus de 75 000 signatures en deux jours, trois jours ou au maximum en une semaine.

Personnellement, je ne me sens pas concerné par cette déclaration et je ne pense pas également que c'est moi qu'il visait par ces propos.

 

Q.O.: Quelle est votre évaluation des deux mandats du président de la République ?

A.D.J.: Dans l'ensemble, les deux mandats sont négatifs, quand on regarde la scène politique dans le pays qui est totalement bloquée, et le comportement du pouvoir à l'égard des partis politiques dont certains ont été domptés et d'autres brisés par ce même pouvoir. Quand on regarde aussi les libertés, on remarquera qu'elles ont été énormément rétrécies. Quand on regarde l'aspect économique, on trouve que le chômage augmente, le nombre des recalés dans nos écoles est en hausse constante, la santé se détériore, les problèmes des jeunes s'accentuent et la dégradation continue. La meilleure preuve ce sont ces jeunes, en majorité des universitaires, qui préfèrent risquer leur vie en mer dans des barques, pour fuir clandestinement que de rester dans leur pays. Il y a aussi les classes défavorisées qui sont de plus en plus délaissées.

Quand on regarde la situation de la femme qui se dégrade. La débauche est de plus en plus importante parmi les filles. Ajouter à cela, les vols, les crimes et les fléaux sociaux, qui sont devenus également très importants ces dernières années. Quand on regarde l'aspect financier et la mauvaise gestion de l'argent public d'une manière flagrante et tout ce que révèle la presse en matière de scandales et autre détournement au niveau des banques et entreprises publiques, suffit pour dire que la situation est grave. La prolifération de la corruption qui n'a jamais atteint un tel degré parmi les responsables ici et là.

Quand on regarde la situation sécuritaire, malgré une amélioration palpable, les citoyens ne se sentent pas encore en sécurité du fait des crimes et des bombes qui explosent encore. Bien sûr, quand on passe en revue tout cela, on déduit que les deux mandats sont négatifs.

Pour ce qui est des grandes réalisations qu'on nous présente, notamment l'autoroute Est-Ouest, l'apparition de bâtiments ici et là, je dirai que cela est tout à fait normal. Ce sont les revenus du pays qui sont énormes du fait de la hausse des prix du pétrole.

Le problème ce n'est pas cette «activité urbanistique» constatée ces dernières années, mais il y a un décalage entre ce qui a été fait et le produit intérieur brut (PIB). Il n'y a pas eu réellement de véritables politiques de développement au profit des citoyens.

Les images détériorées reflétées par les dossiers liés à l'éducation, le social, la politique, le sécuritaire dont j'ai déjà parlé sont là pour nous dire clairement que les deux mandats du président de la République sont négatifs.

 

Q.O.: Certains observateurs soutiennent que depuis quelques années, l'opposition a été réduite à sa plus simple expression. Qu'en pensez-vous ?

A.D.J.: Nous en sommes un exemple vivant. Ils ont instrumentalisé la justice et les médias d'une manière illégale pour essayer de nous casser.

Qu'est-ce que vous pensez quand le ministre de l'Intérieur vous avoue qu'il s'est trompé dans sa position à notre égard, mais que le coup est parti et que la balle ne peut pas revenir en arrière.

Il y a une volonté délibérée et une politique bien définie pour briser les partis et des hommes politiques qui jouissent d'une crédibilité.

Ils ont poussé beaucoup de personnalités à se replier et à rester chez eux. C'est une page noire dans l'histoire de ce régime et qui a duré toute une décennie. A cause de cela, vous remarquerez une sorte de démission collective nationale pour tout ce qui touche à la politique, à l'activité partisane, et bien évidemment, une démission vis-à-vis des élections.

Nous sommes en train de vivre des élections mais en réalité, il n'existe pas de climat qui indique que nous vivons ces élections. A moins de deux mois du scrutin, il n'y a aucun engouement pour ces élections comme si elles n'existaient pas.

 

Q.O.: Comment vous voyez et imaginez l'avenir politique en Algérie ?

A.D.J.: Personnellement, je pense que le peuple est de plus en plus lointain de ses gouvernants comme s'il n'était pas concerné. Cette situation fait mûrir le sentiment qu'il faudrait absolument changer cette réalité. Pour cela, il faudrait l'émergence d'une force politique qui étudiera cette situation et préconisera les changements adéquats dans l'avenir.

 

Q.O.: Comment ?

A.D.J.: Il faudrait d'abord croire en ce changement et se dire que n'importe quel courant aussi fort soit t-il ne peut rien faire tout seul.

Pour cela, il faut que les différents courants s'entraident et s'unissent autour de la conviction de changer à travers bien évidemment des actions politiques pacifiques.

Je vous avoue que cette idée est en maturation chez certaines élites de cette nation. Le jour où cette idée sera mûrie complètement, elle déterminera le chemin à prendre pour le changement attendu.

 

Q.O.: M. Djaballah, on ne vous entend plus parler des dissidents de votre parti, ni les dissidents parler de vous. Est-ce que tous vos différends ont été aplanis et est-il vrai que vous avez retiré votre plainte contre vos anciens compagnons ?

A.D.J.: Effectivement, j'ai déposé une plainte en 2005 pour diffamation. Mais l'affaire a perduré et il y a eu entre-temps certaines personnes qui ont joué un rôle d'intermédiaires. J'ai décidé alors de retirer ma plainte, puisque la nouvelle loi permet à la personne diffamée de le faire. En ce qui concerne ces gens là (Les dissidents Ndlr), j'espère qu'ils vont revoir leurs positions et contribuer à aider leurs frères à se rassembler. J'espère que cela va se réaliser aujourd'hui avant demain, et demain avant après-demain.

 

Q.O.: Depuis le 11 septembre, les islamistes sont stigmatisés et tous les regards sont braqués sur eux. Est-ce que vous pensez parvenir un jour au pouvoir sachant que les conditions n'ont jamais été aussi défavorables, ces dernières années, pour la mouvance islamiste que vous représentez ?

A.D.J.: Effectivement, toutes les guerres sont menées ces dernières années contre le projet islamiste.

En réalité, c'est une guerre entre deux projets. D'un côté, le projet occidental mondialisé soutenu par les grands pays, à leur tête les Etats-Unis d'Amérique ainsi que certains pays arabes, et de l'autre côté, il y a le projet islamiste. Le premier projet est rejeté par le peuple. Il y a certes certaines franges qui soutiennent les idées d'un tel projet, mais en majorité, la nation le rejette parce qu'il est contraire à ses valeurs, ses constantes, sa religion et même ses intérêts. Et il y a le deuxième projet islamiste qui est embrassé par la nation dans sa globalité, parce qu'il glorifie sa religion et veut mettre un terme à l'injustice dont elle victime.

C'est justement cela qui fait peur et qui fait que les partisans du premier projet, notamment les USA et ses alliés, combattent le projet islamiste qui est fortement ancré au sein des populations. L'exemple le plus édifiant c'est ce qui se passe en Palestine et plus précisément à Ghaza, qui a été complètement cernée avant d'être bombardée dans une guerre monstrueuse. Malgré tout cela, je pense et reste convaincu que l'avenir appartient au projet islamiste.

 

Q.O.: Oui, mais vous n'avez pas répondu tout à fait à ma question qui est de savoir si vous pensez un jour parvenir au pouvoir en Algérie ?

A.D.J.: L'important ce n'est pas ma personne. Je fais seulement partie de cette nation qui veut défendre sa religion et ses droits. Ce qui m'intéresse, c'est d'engager un travail juste et non de récolter personnellement les fruits. Je n'y ai jamais pensé. Ce que je fais, je le fais d'abord pour Dieu, et cela me suffit amplement.

Mais, je reste persuadé que le projet islamiste gagnera un jour. Durant la prochaine génération ou plus loin encore, l'essentiel, le projet gagnera.


 
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Présidentielles 2009

 
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