Voeux politiques et voeux pieux

Par Abed Charef

Le Quotidien d'Oran,  30 décembre 2004

Une année de désillusions s'achève. Quelques voeux pour la nouvelle année...

Entre George Bush et Abdelaziz Bouteflika, 2004 aura été l'année des réélections. Celles de deux hommes très mal élus pour leur premier mandat, mais qui ont pris leur revanche sur le sort pour entamer leur second mandat dans des conditions plus confortables. Ils auront donc, chacun à sa manière, marqué cette année qui s'achève, et, qu'on le veuille ou non, il faudra bien envisager l'année 2005 avec eux. Au moment de présenter les voeux, il ne faudra donc pas les oublier. Ou au moins tenir compte de leur poids, car leurs décisions et leur action seront déterminantes pour favoriser ou contrer nos voeux.

Il suffit d'un exemple pour s'en convaincre. Ceux qui présentent des voeux pour que l'année prochaine fasse avancer la démocratie dans le pays peuvent d'ores et déjà s'en abstenir. George Bush et Abdelaziz Bouteflika sont d'accord sur ce point. La démocratie n'est pas pour nous. L'empressement avec lequel le président américain a félicité Bouteflika et la politesse que lui a rendue le chef de l'Etat montrent bien l'accord des deux hommes sur ce point.

Pour George Bush, l'Algérie est un pays du tiers-monde, qui peut se contenter d'une façade électorale, particulièrement si elle montre du zèle dans le libéralisme économique. D'ailleurs, les seules réserves américaines concernant l'Algérie, réaffirmées cette semaine encore par l'ambassadeur américain à Alger, concernent la lenteur de la libéralisation. Le message que Bush a adressé aux Algériens est simple et clair: ouvrez votre marché, supprimez tous les contrôles économiques, mais renforcez les contrôles politiques autant que vous voulez, pour peu que vous soyez en mesure d'organiser une messe électorale.

Sur ce terrain, George a joué et gagné. Pas seulement en Algérie, mais dans tout le monde arabe. Il a lancé son célèbre programme de réforme du Grand Moyen-Orient, mais ce sont les pays arabes qui ont rejeté la proposition. Bush a désormais la conscience tranquille. Il aura essayé. Même si la réforme qu'il propose peut amener un Iyad Alaoui au pouvoir et si la démocratie à l'américaine ressemble à Falloudja, il peut dormir tranquille. Il peut dire, et il aura raison, que les pays arabes sont réfractaires aux réformes.

Ce que promet Bouteflika est différent. 2005 sera en Algérie l'année de l'amnistie générale. Donnera-t-elle lieu à un débat ? Tous les éléments disponibles montrent que non. L'amnistie est d'ores et déjà décidée. Il reste simplement à l'habiller par un référendum, dont le résultat ne fait aucun doute. Ceux qui sont contre l'amnistie, ou qui sont contre cette forme d'amnistie, auront-ils voie au chapitre ? Pourront-ils s'exprimer librement ? La réponse paraît évidente. Bouteflika le voudrait qu'il ne pourrait le faire, car le pays n'a plus l'assise institutionnelle nécessaire pour engager un débat démocratique.

A défaut de démocratie, Bush et Bouteflika proposent la «bonne gouvernance». Injectez l'argent de l'argent dans les circuits économiques, créez les conditions favorables pour l'activité économique, et le peuple en récoltera forcément les retombées. La recette américaine est connue. L'Algérie tente de l'appliquer mais n'y arrive pas. Aucune ville, aucune région du pays n'est arrivée à dégager des terrains en quantité suffisante susceptibles d'accueillir des projets industriels.

A défaut de jeter les bases d'un nouveau tissu industriel et économique, le débat est centré sur ce qui existe déjà, avec un thème dominant, la privatisation. Tout le monde veut sa part du butin. Cette culture de la razzia et de la prédation détruit toute idée d'investissement. Et si les Algériens eux-mêmes refusent d'investir les immenses fortunes qui se sont bâties ces quinze dernières années, pourquoi un Américain, un Italien ou un Français viendrait-il s'aventurer pour investir à M'sila ou Mécheria?

Les dirigeants algériens ont beaucoup parlé, mais peu agi sur ce terrain. Il n'y a pas encore d'infrastructure, parfois même pas le téléphone, pas de terrain, les textes restent compliqués, la bureaucratie est toujours aussi envahissante, la corruption omniprésente, les bénéfices peu garantis et les conditions de transfert encore difficiles. Seule la téléphonie mobile a connu un boom, car elle nécessite une infrastructure légère et peu coûteuse.

Il n'y a donc rien de passionnant en vue sur le plan interne. On regardera donc vers l'extérieur. Pour admirer encore une fois comment les Américains enterreront la feuille de route, comme ils ont enterré Oslo. On admirera ces Palestiniens et ces Irakiens qui iront voter librement sous l'occupation. Le drame infini des Palestiniens et les bilans sanglants de l'occupation de l'Irak monopoliseront toute notre compassion. Notre impuissance face à ces drames n'aura d'égal que notre impuissance collective à changer l'ordre des chez nous.

Ce sera le voeu de cette année: que cesse la résignation, que prenne fin cette impuissance à influer sur le cours des évènements. Qu'un espoir, même lointain, se dessine pour que l'Algérie sorte de cette «régression dynamique» et puisse, enfin, s'assumer pleinement. Car la démocratie et le progrès social ne sont pas des voeux, mêmes pieux, mais un projet politique qui se conçoit, se gère et se concrétise dans un parcours de lutte, de défaites parfois, mais aussi de victoires.


 

   
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