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INSTITUTIONS,
OPPOSITION, PRESSE ET ARMÉE
Bouteflika
fixe les règles du jeu
L'Expression,
10 août 2004
Fort de son plébiscite populaire, le Président prépare
d’importantes décisions pour la rentrée sociale.
Les Algériens, qui suivent avec beaucoup d’attention les
changements en train d’intervenir à tous les niveaux, ne
sont pas au bout de leurs surprises. Loin s’en faut. Des sources
au fait de la stratégie présidentielle indiquent en effet
que «Bouteflika compte, diplomatiquement, mettre fin aux fonctions
d’au moins trois autres généraux dans un délai
maximum de trois mois». La démarche, indique-t-on de mêmes
sources, vise à asseoir définitivement le pouvoir de l’institution
présidentielle sur l’Armée.
C’est un préalable à l’établissement
de l’ensemble des règles que l’institution présidentielle
se propose de mettre en place afin de régir les relations futures
entre les diverses institutions du pays, mais aussi l’opposition
et les médias, tant publics que privés. De par son très
long parcours de ministre des Affaires étrangères, le chef
de l’Etat procède par à coups, sans jamais brusquer
les choses. Nos sources, qui précisent que «les quelque
85% des suffrages obtenus lors de la dernière présidentielle,
atout historique entre les mains du président, le poussent à envisager
de réformer la société de fond en comble, en commençant
même par les mentalités».
C’est dans cet ordre d’idées, au demeurant, que le
chef de l’Etat a mandaté son chef du gouvernement afin d’aller
vers des rencontres intensives avec les partenaires sociaux dès
le mois de septembre prochain. Du lest assez important doit être
lâché en matière de régimes salariaux, faisant
passer le Snmg (salaire national minimum garanti) à 12.000 DA
avant la fin de cette année. Il faut dire que l’embellie
financière exceptionnelle, alliée à un retour des
investissements nationaux et étrangers fort importants, permet
aux pouvoirs publics d’envisager ce genre de «petits cadeaux» face à un
pouvoir d’achat extrêmement érodé, sur fond
de contestation sociale violente et toujours recommencée.
Alors que dans des démocraties séculaires les émeutes
sont assimilées à des crimes passibles de très lourdes
peines, chez nous on descend dans la rue et on casse tout pour les plus
anodines raisons. Il faut dire quand même que c’est le seul
moyen, admet-on à contrecoeur, qu’a trouvé le peuple
pour se faire écouter face à une administration sclérosée,
bureaucratisée à outrance, autiste et bien souvent corrompue.
C’est dans le but d’y parer, au reste, mais aussi pour redéfinir
les relations entre l’administration et le citoyen, qu’un
vaste mouvement dans les collectivités locales est également
programmé alors que la réforme de la justice se poursuit
tant bien que mal et celle de l’Etat, de l’aveu du chef de
l’Etat lui-même, demeure une entreprise de très longue
haleine, nécessitant bien plus qu’un mandat présidentiel,
quand bien même les principaux jalons en seront définitivement
posés.
Les raisons du «pacte
social»
C’est sur la base de ces concessions, ainsi que d’autres
dont nous avions fait état dans de précédentes éditions,
notamment le statut général de la Fonction publique, que
Bouteflika compte décrocher auprès de l’Ugta un «pacte
social» de trois années au moins qui lui garantisse la stabilité dont
il a besoin pour mener à bien l’ensemble des réformes
qu’il a en tête.
Car, à n’en point douter, comme le martèlent avec
force nos sources, «Bouteflika, qui a assisté, impuissant, à nombre
de dérives durant son précédent mandat, a l’intention
de fixer de strictes règles du jeu, dans lesquelles les bases
d’une véritable République seront jetées,
quitte à ce que la Constitution soit Révisée chemin
faisant, puisqu’elle est située dangereusement à cheval
entre les régimes présidentiel et parlementaire».
Les articles 77 et 78 de la Constitution, pour ne citer que ces deux
textes, énumèrent les très importantes prérogatives
du président en matière de nominations et d’exercice
de son pouvoir sur le restant des institutions, à commencer par
l’Armée elle-même.
Un remaniement gouvernemental, assez vaste et fort significatif est également
prévu avant la fin de cette année. Bouteflika, qui ne trouvait
pas encore ses marques au lendemain de sa réélection, s’était
contenté de reconduire le plus gros de son ancienne équipe
en attendant que son bras de fer avec le haut commandement militaire
soit tranché.
Ainsi, le départ du général de corps d’armée,
Mohamed Lamari, a-t-il été, comme nous l’écrivions,
le prélude à toute une série de «mises à la
retraite» de l’ensemble des officiers supérieurs qui
s’étaient distingués aussi bien dans le cadre de
la lutte antiterroriste que dans les ingérences de l’institution
militaire dans les questions strictement politiques. Cela ne sous-entend
pas que la lutte antiterroriste doive être interrompue, même
si la priorité sera accordée à la réconciliation
globale.
Entendre par ça le règlement définitif des dossiers
liés au terrorisme, aux disparitions forcées, à la
presse, à la Kabylie et même à l’éradication
des circuits de la corruption et des détournements, notamment à travers
la réforme bancaire ainsi que le fameux projet de loi contre le
financement du terrorisme et la fuite des capitaux dont notre journal
avait fait état en exclusivité.
Parallèlement, il faut le dire, Bouteflika donne l’air de
vouloir aider les autres «secteurs» à initier leur «devoir
d’inventaire». Il s’agit aussi bien de la presse que
de l’opposition politique.
Pour la première, la mise en place par le ministère de
la Communication d’une commission chargée de plancher sur
un nouveau code de l’information vise à codifier le travail
d’une presse, bien souvent ouverte au tout venant, et sujette à des
dérives ne servant en rien la noblesse et les missions d’un
pareil métier.
Du devoir d’inventaire
Quant à l’opposition, véritablement tétanisée
au lendemain de ce 8 avril, elle donne l’air de chercher désespérément
ses marques. Entre un FFS qui fait face à la plus grave de ses
crises, un RCD qui ne sait plus à quel discours se vouer et un
Islah dont le président oeuvre à contrer la réédition
du scénario Ennahda, il ne fait aucun doute que l’opposition
politique, qui a un rôle primordial de contre-pouvoir et de contre-proposition à jouer,
fait face à un tournant décisif durant lequel elle devra
soit constituer l’alternative viable, soit disparaître et
céder la place à des courants plus porteurs et plus proches
des aspirations citoyennes.
Dans cette véritable «révolution» n’épargnant
aucune institution, ni parti politique, seul le PT donne l’air
de tirer son épingle du jeu avec un discours cohérent,
proche des bases citoyennes, et d’une stabilité qui le met
hors de portée de toutes ces mutations profondes. Le mouvement
Wafa, qui a satisfait à toutes les conditions légales,
et qui a eu un comportement exemplaire durant toute la campagne électorale,
a préféré donner un délai de quelques mois
au président depuis sa toute première déclaration,
dans laquelle il affirmait vouloir être le président de
tous les Algériens, et prôner une réconciliation
globale et juste envers tous et toutes.
Il apparaît ainsi que les changements qui ont eu lieu, notamment à la
tête de l’APN et du FLN au lendemain du 8 avril, ne sont
eux aussi que le prélude à des mutations autrement plus
importantes dans un avenir assez proche.
Si une rumeur persistante fait état de la possible dissolution
de la chambre basse du parlement algérien, il semble que, le cas échéant,
le plus grand perdant en serait le FLN. Un parti jusque-là majoritaire,
mais qui est en train de payer très cher son opposition à Bouteflika.
Après les bilans, l’heure de solder les comptes ne saurait
tarder à sonner.
Mohamed ABDOUN
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