|
|||||
| Grandeur sociale et indigence institutionnelle
Par Abed Charef, Le Quotidien d'Oran, 30 septembre 2004 L’Algérie bouge. Dans tous les sens. Seule l’Algérie officielle ne s’en rend pas compte. La descente aux enfers continue pour Ali Benflis. L’engrenage s’est emballé cette semaine, avec la publication de nouvelles informations faisant état d’une possible convocation de l’ancien chef du gouvernement par la justice, dans l’affaire Khalifa. L’homme qui apparaissait il y a un an comme un chef d’Etat potentiel, présenté comme le rival de Abdelaziz Bouteflika, risque ainsi d’être traîné dans la boue, après avoir côtoyé le sommet de l’Etat et flirté avec le Pouvoir. C’est le terrible verdict d’une politique sans règles, ou plutôt d’une politique gérée par des règles autres que celles codifiées dans la loi et la constitution. Mais à travers Ali Benflis, c’est en fait tout un pan du personnel politique qui se trouve mis en marge, exclu, parfois envoyé aux orties. Une aile entière de l’appareil du FLN s’est ainsi retrouvée «out», ainsi que des hommes possédant d’immenses fortunes acquises durant les troubles années 1990, des faiseurs d’opinion et des personnalités en vue de la vie algéroise. Tout ce monde se cherche, fait parfois semblant de résister, cherche le plus souvent à se rallier discrètement aux nouveaux maîtres du moment, ou fait le dos rond en attendant que le vent tourne. Après tout, se disent-ils, Abdelaziz Bouteflika a bien attendu vingt ans pour rebondir et prendre le pouvoir, tout le pouvoir. La roue peut encore tourner. Rares sont ceux qui ont accepté leur sort et admis que l’Algérie peut continuer à vivre sans leur présence au pouvoir. Mais précisément, la roue tourne. Elle tourne même très vite. Si vite que le pays, condamné à faire face aux urgences et à gérer l’immédiat, n’a pas pris la mesure de ce qui lui est arrivé. Il ne s’est pas encore rendu compte des formidables bouleversements qui ont eu lieu durant les années écoulées. Entrée dans le sanglant engrenage du terrorisme au lendemain de la chute du mur de Berlin, l’Algérie en est partiellement sortie après le 11 septembre. Dans l’intervalle, il y a eu la première guerre du Golfe, la chute des Taliban, l’invasion de l’Irak, l’OMC et l’altermondialisme, l’émergence de la Chine comme superpuissance économique, alors que le terrorisme devenait le premier phénomène médiatique mondial. En Algérie, les bouleversements sont encore plus importants. C’est désormais un pays qui compte plus d’habitants dans les villes que dans les campagnes, plus de personnes alphabétisées que d’analphabètes. Deux à trois millions de personnes ont été déplacées du fait du terrorisme, pour venir s’entasser dans des zones suburbaines surpeuplées. Au sein du personnel politique, la génération qui a fait la guerre de libération est presque inexistante en nombre, même si elle détient encore les principaux leviers de commande au sommet de l’Etat. L’islamisme politique, en plein essor au début des années 1990, est politiquement défait et moralement discrédité. Le nationalisme mobilise peu et la démocratie reste un rêve. Quant au personnel politique, il a largement perdu son crédit et son aura, accentuant ce sentiment de résignation qui s’est emparé de la société. En économie, la part du secteur privé, hors hydrocarbures, a largement dépassé le secteur public dans le PIB et la part des services croît à un rythme nettement plus soutenu que celle de la production. Toujours en économie, l’Algérie est aussi un pays qui connaît une grande nouveauté: la baisse des prix d’un certain nombre de produits, ou au moins une certaine stabilisation, du fait de l’ouverture du marché. C’est un constat valable par exemple pour une grande partie des secteurs de l’électroménager et de l’informatique. Mais le constat le plus amer réside dans ce paradoxe: l’Algérie a trop d’argent, mais elle reste relativement pauvre. Elle ne sait que faire de son argent, alors qu’il y a dix ans elle était contrainte d’aller négocier avec le FMI un rééchelonnement de sa dette extérieure. Beaucoup d’argent, cela signifie beaucoup d’appétits et une concurrence très rude pour accéder à ces pétrodollars: malgré l’affaire Khalifa, les gaspillages, les vols et les détournements, l’Algérie possède 38,6 milliards de dollars de réserves de change, selon le ministre des Finances Abdelatif Benachenhou, un chiffre qui donne le vertige, mais qui prouve, une fois encore, qu’un pays ayant de l’argent n’est pas forcément un pays riche. Et c’est justement sur ce terrain que l’Algérie n’a pas changé. L’argent est mal géré, comme il l’a toujours été. Pire encore, les derniers rapports d’organismes crédibles, comme Transparency International et la Banque Mondiale, tendent à prouver que la situation se dégrade. Non seulement cet argent est peu productif, mais en plus il génère une corruption qui s’étend, s’élargit et se généralise, au point où elle devient un frein à la croissance. Comme l’Etat reste le principal pourvoyeur de fonds, la concurrence ne s’exerce pas dans la recherche de création de nouvelles richesses, mais dans le transfert de cet argent public vers le privé. Sous de multiples formes, qu’il s’agisse de corruption, de rente, de prédation, ou de ces marchés faramineux accordés dans des conditions douteuses. C’est là que le besoin de changement était le plus
pressant. Il n’a pas eu lieu. Et il n’aura pas lieu, car
son préalable, le changement politique, n’a pas eu lieu.
L’Algérie officielle, tel un hérisson, continue de
s’enfermer, d’ignorer les formidables bouleversements qui
ont secoué le pays. Elle refuse de s’adapter, malgré un
discours de changement devenu très à la mode.
|
|||||
|
www.algeria-watch.org
|
|||||