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APRÈS LE DÉPART DU GÉNÉRAL
LAMARI
La
classe politique tétanisée
L'Expression,
29 juillet 2004
Une reconfiguration totale de la scène politique est-elle à prévoir
dans un proche avenir?
Ce qui n’était que rumeur semble se confirmer de jour en
jour. Le chef d’état-major, le général Mohamed
Lamari, semble avoir bel et bien déposé sa démission.
La rumeur, toutefois, ne va pas jusqu’à dire si le ministre
de la Défense, chef suprême des armées, Abdelaziz
Bouteflika, l’a acceptée ou pas. Elle n’en annonce
pas moins de profondes mutations qui ne s’arrêteront pas à l’état-major
militaire. Dans tous les cas de figure, le sort en est jeté. Il
n’est que de se rappeler le silence parfois gêné,
souvent perplexe de toute la classe politique par rapport à cette
question pour se convaincre que chacun a senti souffler très fort
le vent de la mutation. Déjà, l’on évoque
une offensive de la part du camp présidentiel, qui n’attend
que la tenue du congrès du FLN avant d’entamer une grande
offensive. Le fait même que l’UDR ait demandé la dissolution
de l’APN, rejoint en cela par le PT dans le cas où il faudrait
satisfaire les desiderata des archs, renseigne sur le fait que la reconfiguration
peut se faire bien plus tôt qu’on ne le pense. Sans le concours
des officines classiques sous nos cieux, il est fort à parier
que les résultats en étonneront plus d’un. Le président,
qui n’a jamais caché son «hostilité» pour
la présente Constitution, pourrait même profiter de sa «bonne étoile» électorale
afin d’aller vers un référendum de révision
du texte fondamental de la nation. Des sources bien informées
indiquent que le chef de l’Etat, officiellement patron des forces
armées, a désormais les coudées franches pour s’octroyer
plus de pouvoirs à travers le passage vers un régime présidentiel.
Ouyahia l’a bien annoncé implicitement lorsqu’il avait
dit, dans une conférence de presse, qu’il faudrait à l’Algérie
deux siècles de pratiques démocratiques avant d’arriver
vers un régime parlementaire. Ainsi, les craintes et l’expectative
de la classe politique sont-elles amplement justifiées si l’on
se réfère, également, à la manière
dont a eu lieu le départ inattendu du général Lamari.
Est-il besoin de rappeler que le «clash» final entre le «patron» de
l’armée et l’institution présidentielle aurait
ainsi eu lieu quelques jours avant la visite à Alger de la ministre
de la Défense française, Mme Alliot-Marie. L’absence
de Lamari, mais aussi la découverte qu’il y avait un chef
d’état-major intérimaire et, enfin, le fait que ce
soit Yazid Zerhouni, le ministre de l’Intérieur, qui ait
fait office de vis-à-vis avec la responsable hexagonale, ont suffi
pour conclure que quelque chose d’anormal, d’inédit
se déroulait en direct. Zerhouni, qui ne voulait sans doute pas
provoquer de vagues en présence d’une si importante «invitée»,
s’était contenté, sans convaincre personne, d’annoncer
que Lamari était en congé. Partant du constat que les «vacances» ne
sont pas quasi «interdites» à un si haut poste de
responsabilité, car chacun d’eux reste joignable H24, que
même si tel était le cas, elles devaient être interrompues
le temps que finisse cette visite et, qu’enfin, le MDN (ministère
de la Défense nationale), n’avait qu’à annoncer
officiellement ce congé via un communiqué afin de couper
court à la rumeur.
Or, point de rumeur ne fut. Le général Mohamed Lamari,
comme il l’annonçait lui-même dans un entretien accordé au
journal français Le Point, a préparé sa retraite
et s’attendait à raccrocher son treillis d’une manière
ou d’une autre après la présidentielle d’avril
2004, et une fois que l’institution dont il «avait» la
charge eut respecté la neutralité qu’il n’avait
eu de cesse de promettre lors de l’ensemble de ses sorties médiatiques.
Quinze jours après le «départ de la mèche» de
cette rumeur, elle est encore loin de s’éteindre. Le départ
du tout puissant Lamari, qui a trôné à la tête
de l’armée pendant plus de dix années, et qui a été l’une
des figures de proue de la lutte antiterroriste, risque fort de s’accompagner
d’autres «démissions» ou «mises à la
retraite» d’office. Indéniablement, le président
qui exerce maintenant les charges constitutionnelles de ministre de la
Défense dès sa réélection à la tête
de l’Etat avec l’écrasante et confortable majorité de
84,99 %, a cherché par tous les moyens à exercer son contrôle
sur la seule institution dont la direction lui aurait, en partie, échappé durant
son premier mandat. Les prémices d’une pareille «reprise
en main» ne manquaient pas, qui faisaient déjà dire à Bouteflika
qu’il ne voulait pas être «un trois quarts de président»,
et qui lui ont fait décorer personnellement les dix généraux
et quatre généraux-majors promus le 5 juillet dernier, à l’occasion
de la Fête de l’indépendance. A ces promotions nouvelles
viendront forcément s’adjoindre des départs d’officiers
supérieurs actifs dans le cadre de «l’homogénéisation» des
rangs de l’ANP, ainsi que de sa professionnalisation. Cette dernière,
insistent des sources très au fait des questions militaires, «ne
peut raisonnablement être menée à bien que grâce
aux générations post-indépendance, qui ont fait
les grandes écoles militaires et qui connaissent parfaitement
les défis et besoins de la guerre moderne». Mais tout cela
n’est rien face aux profondes mutations qui guettent la classe
politique, ainsi que le mouvement associatif, qui ont tous deux été plus
ou moins gérés «indirectement» par l’institution
militaire durant la décennie passée pour les besoins de
la lutte contre l’islamisme politique. Les observateurs avertis,
très au fait des pratiques du sérail, annoncent malicieusement
de «véritables bouleversements qui n’épargneraient
aucun secteur névralgique de l’Etat», lui aussi en
pleine mutation. Il est ajouté que «ce serait faire montre
d’une grande ingénuité politique que de croire que
le départ d’un homme comme Lamari ne sera pas sans conséquence
sur tout l’édifice institutionnel, y compris sur les circuits
décisionnels informels». Il est vrai que le «plébiscite» dont
a bénéficié Bouteflika le 8 avril passé a
amorcé un tournant décisif dans les relations chaotiques
depuis le fameux congrès de Tripoli, qualifié à juste
titre d’«été de la discorde», entre les
pouvoirs politique et militaire. Nous n’en sommes qu’au début
d’une nouvelle ère. Celle-ci, s’annonçant sous
la forme d’un tournant, historique s’il en fût, impose
d’éviter les «dérapages». La survie de
la nation en dépend...
Mohamed ABDOUN
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