ANP

Les non-dits d’une démission

Le Quotidien d'Oran, 5 août 2004

Tout le monde s’y attendait quelque part. Bien avant avril 2004, le général de corps d’armée, Mohamed Lamari, devait claquer la porte. Les relations avec le président étaient devenues difficiles, sinon conflictuelles.

L’homme, au charisme très prononcé, l’avait annoncé, mais de manière feutrée, dans une singulière conférence de presse où il avait avancé l’idée de l’éventualité de son départ, passé presque inaperçu.

La presse parlait souvent des rapports tendus entre Bouteflika et ce militaire qui tient les rênes de l’état-major de l’armée depuis 1993, année où trop peu de responsables algériens acceptaient les responsabilités. Il projetait, avec Khaled Nezzar - et Liamine Zeroual à un certain moment -, de professionnaliser l’armée tout en la retirant de la vie politique, laissant le soin aux civils de gouverner un pays qui depuis le FLN-ALN était réellement aux mains de l’armée trop puissante devant des «politiques», jouant parfois les faire-valoir. On se souvient du coup de gueule de Belaïd Abdeslam, alors Premier ministre, en conflit avec le président du HCE (Haut Comité d’Etat), déclarant qu’il avait été désigné à son poste par l’armée et qu’il ne pouvait partir qu’une fois que l’ANP le décidera. Ce qui fut fait peu de temps après.

Mais après avril 2004, les choses étaient devenues intenables. Fallait-il une solution à la turque ou à la chilienne ? Lamari qui reste, malgré son charisme, nous semble-t-il, très lié à l’émergence d’une armée républicaine, prend la décision de partir, lui qui, lors de la dernière élection présidentielle, a opté pour une certaine neutralité de l’armée et au rejet implicite des deux voies. Le général-major Gaïd Salah, l’actuel chef d’état-major, aurait pris position pour la candidature de Bouteflika. Il y avait déjà des risques de fortes susceptibilités.

La personnalité charismatique du Président qui veut dominer tous les appareils n’est pas étrangère au départ de ce général qui a évité un sérieux conflit pouvant peut-être avoir de fâcheuses incidences. Lamari n’est pas Benbitour, Benflis ou Rahabi. Il représente l’armée, la détentrice du véritable pouvoir, avec le Président. Son remplacement par le général-major Gaïd Salah permettra-t-il au Président de diriger réellement ce corps, au même titre que les autres institutions de l’Etat ? La réponse n’est pas du tout simple, d’autant plus que l’armée a sa propre histoire, son propre itinéraire. Le chef d’état-major, nouvellement désigné, dont l’âge est quelque peu avancé, est-il chargé d’une mission ponctuelle avant d’être remplacé par un général plus jeune et plus représentatif de la nouvelle génération des cadres de l’armée ? Trop de questions restent en suspens.

Ce n’est pas sans raison que l’information sur le départ de Lamari a été donnée plus d’un mois après qu’il eut déposé sa démission. Nous avons eu affaire à une série de démentis de nombreux responsables (chef du gouvernement, ministres de l’Intérieur et des Affaires étrangères) qui déversaient tout simplement des propos dénués de vérités, donnant ainsi à la presse la possibilité de ricaner sur des hommes politiques incapables de gérer ce type de situations et confirmant ainsi l’absence de transparence de la gestion de la vie publique et politique. Le ridicule rôdait autour de cette affaire.

Aujourd’hui, de nombreuses interrogations pèsent sur le quotidien et sur la culture de gouvernement: le départ de Lamari marque-t-il le début d’une nouvelle manière de gouverner ? Le choix de Gaïd Salah ne répond pas réellement à la question et la laisse ouverte. Bouteflika aura-t-il aujourd’hui les mains plus libres et jouira-t-il des pleins pouvoirs effaçant ainsi les autres institutions ? La chose reste relativement peu sûre, même si certaines de ses déclarations incitent à confirmer cette hypothèse. Trop de non-dits et d’ambiguïtés marquent le territoire de cette démission annoncée en 2002 et devenue effective en 2004.

Quand il s’agit de l’armée et de ses relations avec le président de la République, le dialogue est à huis clos, excluant le plus souvent les autres détenteurs du pouvoir formel, mais convoquant parfois des personnalités en dehors des lieux apparents de la responsabilité. Beaucoup de responsables nationaux ignoraient ce qui se tramait dans les coulisses, découvrant tardivement dans la presse et par ouï-dire les rumeurs du vrai pouvoir.

Ahmed CHENIKI

 

   
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