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Les cartons jaunes de Lamari
Par Abed Charef, Le Quotidien d'Oran, 19 juin 2003
Bouteflika, Benflis et Ouyahia ont reçu des cartons jaunes, mais ils sont heureux. Il ne sont pas expulsés. La nouvelle fatwa de Mohamed Lamari est tombée. Sur les présidentielles, les déclarations du chef d’état-major de l’armée ressemblent aux précédentes, celles de 1999 et du début de cette année, selon lesquelles l’armée n’a pas de préférence pour les prochaines élections. Ultime coquetterie, l’armée serait prête à cohabiter avec un chef d’Etat islamiste, pourvu qu’il ne mette pas en cause les fondements républicains et démocratiques de l’Etat. Il est vrai qu’en termes de république et de démocratie, il reste très peu de choses, ce qui devrait susciter de vraies inquiétudes. Mais la démocratie n’est, visiblement, pas la première préoccupation dans la perspective de l’échéance de 2004. C’est même l’inverse qui se dessine, avec une régression forcenée de la pratique démocratique et un nivellement du discours vers le bas, qui donne le net sentiment que la vie politique du pays se passe plus près des égouts que de l’université. Le discours ordurier s’impose, les répliques de bar foisonnent et la crise autour du FLN a donné lieu à des échanges indignes de charretiers. Dans ce déchaînement, le traitement réservé à Ali Benflis rappelle étrangement celui subi par Tahar Benbaïbèche avant les présidentielles de 1999. Benbaïbèche était à la direction du parti majoritaire à l’Assemblée nationale et dans les assemblées locales, le RND; il dirigeait une puissante organisation, l’ONEC, et côtoyait les puissants comme Mohamed Betchine et Liamine Zeroual. A l’approche des élections, il a voulu négocier une place pour son parti. Mal lui en prit. Comment une création du pouvoir peut-elle oser émettre une idée aussi saugrenue que celle de négocier? Benbaïbèche fut traîné dans la boue, avec une presse qui s’est déchaînée contre lui, le forçant à se retirer après avoir été exclu de son parti et de son organisation, selon des méthodes qui ressemblent étrangement à ce que subit Ali Benflis, aujourd’hui. C’est que le pouvoir ne comprend pas des mots comme négociation, alliance ou élaboration de projet commun. Il ne connaît que l’obéissance totale, la docilité sans réserve. Particulièrement quand des échéances importantes s’annoncent. Il ne veut même pas laisser à ses propres créations, comme le RND, une marge de manoeuvre aussi étroite soit-elle. Un parti n’a de sens que s’il appuie les décisions venues «d’en haut». En ce sens, Benflis a eu tort de parler d’autonomie du FLN. Même s’il ne soulève pas l’enthousiasme des foules, le vénérable parti est majoritaire à l’Assemblée nationale et dispose d’un appareil qui, à défaut de porter un grand projet politique, représente une capacité de nuisance redoutable. A ce titre, il est hors de question de le laisser s’en aller tranquillement décider de son sort, sous la direction d’un homme qui ne s’est pourtant pas révélé comme un grand rebelle. Benflis le sait, du reste. Il sait qu’il ne peut aller à l’aventure sans le soutien de puissants centres au sein du pouvoir, ce qui le contraint à les ménager et à se montrer conciliant, en dépit des attaques qu’il subit. A-t-il une idée précise des soutiens sur lesquels il peut compter? Lui seul sait. En tous les cas, si Mohamed Lamari n’a pas montré un enthousiasme débordant envers une candidature éventuelle de Abdelaziz Bouteflika, il n’a pas, non plus, affiché de soutien à Benflis. A travers son interview à Al-Ahram, il a exprimé une série de reproches aux uns et aux autres, ce qui constitue, dans sa logique, une série de désaveux. En premier lieu envers la presse algérienne. Encore une fois, un haut responsable algérien a choisi un journal étranger pour s’exprimer, ce qui montre, implicitement, le peu de considération dont jouit la presse algérienne aux yeux des responsables du pays. Même s’il faut atténuer ce jugement, car une interview à un journal étranger est plus facile à gérer, en raison du peu d’intérêt accordé aux questions internes. Mais les aveux de Lamari touchent directement trois personnalités de premier plan: le président Bouteflika, Ali Benflis et son successeur Ahmed Ouyahia. Selon Lamari, les forces de sécurité ont éliminé 180 terroristes en une année, mais 220 personnes ont rejoint les maquis durant la même période. C’est un solde positif pour le terrorisme, malgré la loi sur la concorde. Une manière de signifier à Bouteflika que si la concorde, décision militaire approuvée par le chef de l’Etat, a eu un résultat significatif, la gestion de l’après-concorde ne s’est pas avérée aussi heureuse. Benflis est coresponsable de cet échec, car sa gestion politique et économique n’a pas permis de tarir le réservoir de recrutement des groupes armés. L’ancien chef du gouvernement, à qui revient la gestion des affaires courantes, n’a pa fait preuve de l’imagination nécessaire pour créer des conditions économiques et sociales susceptibles d’offrir de nouveaux horizons aux jeunes et leur éviter ainsi de s’orienter vers le crime et l’aventure. Alors que l’actuel chef du gouvernement a parlé, il y a des années, de «terrorisme résiduel», Lamari révèle que le recrutement reprend de plus belle, ce qui risque de s’aggraver avec la prochaine libération des dirigeants du FIS et, surtout, avec la décrépitude de la vie politique, idéale pour le discours radical du FIS. D’une certaine
manière, Lamari a ainsi une série de cartons jaunes envers
les candidats les plus évidents à l’investiture pour
l’année prochaine. Mais cette sanction reste moins sévère
que le carton rouge décidé depuis longtemps envers d’autres
candidats.
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www.algeria-watch.org
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