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INTERVIEW
Le
Général de corps d’armée Mohamed Lamari
Chef
d'état-major de l’Armée nationale populaire (ANP)
algérienne
Le Point –
n°1583 – semaine du 15 janvier 2003
LE POINT: De nouveaux
attentats attribués au GIA (Groupe islamiste armé') et au
GSPC (Groupe salafiste pour la prédication et le combat) ont fait
56 morts le 4 janvier, dont 43 militaires. A œ jour vous, leur chef;
n’avez eu aucune réaction publique. Pourquoi?
MOHAMED LAMARI : Parce que la seule réaction qui convient, c'est
l'action. Dès que ces assassinats sont survenus, nous avons poursuivi
ceux qui les ont commis. Les premiers assaillants ont été
tués, d'autres ont été arrêtés.
LE POINT : Ces précisions sont un peu courtes...
M. LAMARI : Pourquoi en donnerais-je d'autres? Pour satisfaire ces petits
cercles d'opposants bien connus? Non.. Je n'entrerai pas dans des luttes
partisanes visant l'Institution militaire ou ses généraux,
ceux qui ont sauvé le régime républicain. Lorsque
cette lutte a commencé, nous avions 27000 terroristes en armes.
Il n’en reste un millier. Notre stratégie a consisté
à sécuriser les localités en détruisant les
terroristes ou en les repoussant vers les montagnes. Nous ne disons pas
que nous avons gagné, mais nous avons brisé leur colonne
vertébrale. Nous n'avons jamais dit qu'il n'y aurait plus d'assassinats.
Il y en a eu, il yen a, il yen aura. Cette guerre a fait 52000 morts...
LE POINT: Vos opposants
évoquent une rupture de fait entre le président Bouteflika
et l'armée que vous représentez. Est-ce exact ?
M. LAMARI : Les spéculations sur une prétendue rupture entre
le président de la République et l'ANP sont fréquentes.
On le dit aujourd'hui avec le président Bouteflika comme on le
disait hier avec le président Zeroual. Un nouvel article dans Le
Canard enchaîné a repris cette thèse, qui demeure
fausse. Je vous le dis très nettement: Il n'existe pas d'antagonisme
entre le président Bouteflika et l'armée, institutIon de
la République au fonctionnement régi par la Constitution.
Dans ce cadre. nous faisons notre travail. Nous mettre en opposition avec
le président, ça ne prend pas!
LE POINT: Cette proximité que vous affichez avec le président
vous conduira-t-elle à le soutenir lors de la prochaine élection
présidentielle, en 2004 ?
M.LAMARI : Ce n'est pas à l'ANP de faire les présidents.
L'année prochaine, l'Institution militaire reconnaîtra le
président élu, même s'Il est issu du courant islamiste.
En 1992, nous étions face à un choix très simple:
soit assister à l’instauration d'un régime théocratique
totalitaire à l'Image de celui qui s'est installé en Afghanistan
quelques années plus tard ; soit sauver les institutions républicaines,
ce que nous avons faIt. Lorsque le généraI Liamine Zeroual
a été élu, on a vu en lui l'officier, avant le président.
Lorsqu'il a décidé que sa mission étalt terminée.
Il a passé le relais à un homme politique élu, M.
Bouteflika. De plus nous sommes revenus à notre mission constitutionnelle,
ni plus ni moins.
LE POINT: Nombreux
sont pourtant ceux qui prétendent que ce sont les généraux
- et vous êtes le premier d'entre eux - qui dirigent l'Algérie
- et en tirent les ficelles …
M. LAMARI : J'oppose un démenti formel. Ce sont les terroristes
du FIS qui ont, les premiers. parlé de « cabinet noir ».
C'était de bonne guerre. Mais aujourd'hui ces accusations sont
inacceptables. Je défie quelque chef de gouvernement, quelque ministre
que ce soit d'affirmer publiquement qu'Il aurait été sommé
de faire telle ou telle chose. L'armée obéit aux élus
du peuple ! Notre mission antiterroriste, dans le cadre de l'état
d'urgence, se déroule sous la responsabilité du ministre
de l’Intérieur.
LE POINT: On dit
aussi que vous auriez manipulé certaines entités terroristes
et seriez ainsi responsable de la mort de milliers d'Algériens.
Que dites vous de ces accusations ?
M. LAMARI : Vaut évoquez là la fameuse question; «
Qui tue qui ? ». Il s'agit d'attaques Insupportables, visant à
toucher notre honneur d’officiers en prétendant que nous
aurions massacré nos propres concitoyens pour accroître les
tensions .
On atteint le délire Quand on dit qu'on m’aurait vu, avec
mon adjoint, égorger des femmes et des enfants ! On prétend
même engager des poursuites contre moi devant une Juridiction Internationale.
Je m’en contrefous, l'essentiel étant que mon pays soit sauvé.
Et advienne que pourra… Revenons sur ce qui s'est réellement
passé. Au début des années 90, une frange de notre
population a marché quand on lui a proposé d'Instaurer un
régime théocratique. Mais, grâce à nous, elle
a finalement compris qu'II ne s'agissait que d'un moyen de conquête
du pouvoir et a cessé de soutenir les terroristes. Quand on nous
accuse d'avoir manipulé le GIA, je réponds que nous n'aurions
pu le faire que pour conduIre ses membres à se massacrer entre
eux. Je vous rappelle que tous les chefs du GIA ont été
abattus, sauf un. Comme les autres membres de ce groupe lorsqu'ils sont
arrêtés, celui-ci a été jugé et se trouve
en prison.
«En 2004, l'armée reconnaîtra le président élu,
même s'il est issu du courant islamiste. »
LE POINT: Un ancien
cadre du DRS (1), Abdelkader Tigha, a affirmé dans Libération
que les sept moines français de Tibehirine ont été
tués dons le cadre d'une manipulation du pouvoir algérien.
Qu'en dites vous ?
M. LAMARI : Cela ne tient pas debout! A quelle fin aurions-nous pu conduire
les moines à la mort?
LE POINT: Pour obtenir
un meilleur soutien de la France dans la lutte contre le terrorisme.
M. LAMARI : Bien au contraire, nous avions mis toutes nos forces sur cette
affaire et étions sur le point de libérer les moines quand
leurs ravisseurs, acculés, les ont exécutés. Vos
diplomates alors en poste à Alger savent parfaitement comment les
choses se sont pas sées. Quant à l'homme qui nous accuse,
il n'est pas le premier. Déjà, le livre «La sale guerre
» (2) l'évoquait. Ce qui n'est pas un gage de véracité...
Je souligne que celui que vous présentez comme un « cadre
» est un sergent-chef déserteur, condamné à
deux reprises et sur le coup d'une troisième affaire, plus sérieuse.
de vol de véhicule militaire; pour laquelle Il risquait gros. II
est parti.. .
LE. POINT : Approuvez-vous
la torture ?
M. LAMARI : J'y suis opposé. Notre génération en
a souffert. J'ai personnellement vécu la bataille d'Alger et n’ai
en aucun cas voulu que nous employions de telles méthodes. Je ne
dis pas que la torture n'a pas été pratiquée, mais,
chaque fois que cela s'est produit, nous avons ouvert une enquête...
Pourquoi torturer quand, au bout de trente minutes d'interrogatoire, tous
les terroristes se mettent à pleurer en disant «J'ai été
trompé » ?
LE POINT: Quelles
sont vos relations avec les services de renseignement français
?
M. LAMARI : Avec la DST et la DGSE, nous partageons une même analyse
sur les menaces terroristes. Ce n'est pas de ce côté que
nous avons un problème. Mais bien avec nos amis politiques. les
dirigeants français. Ils nous soumettent à un embargo de
fait sur tous les moyens de lutte antiterroriste. Nous n'avons même
pas pu acquérir en France quelques milliers de cartouches de chasse
pour nos gardes communaux! Mais la lutte antiterroriste, ce n'est pas
que les moyens de nos services. Seuls, nous ne réglerons pas le
problème. Or la mobilisation internationale ne vient pas. Pis:
lorsque nous avons voulu faire une loi antiterroriste vingt fois moins
contraignante que celle mise en œuvre aux Etats-Unis, nous avons
eu le. monde entier contre nous.
LE POINT : Avez-vous,
avec d'autres généraux, accaparé les richesses de
l'Algérie, notamment en prélevant des commissions occultes?
M. LAMARI : Qu'on m'apporte seulement un semblant de preuves! Nous ne
sommes ni des voleurs. ni des tueurs! Si des généraux en
retraite ont du succès dans leurs affaires, c'est leur problème.
Pour ce qui me concerne, je gagne à peine l'équivalent de
1500 euros par mois, et cela me suffit... L'opposition politique accuse
les généraux d'accaparer 90% de la rente pétrolière.
Mais, dans ce cas, comment mon pays aurait-il accumulé 24 milliards
de dollars de réserves en quelques années ? Si on veut enquêter
sur nos biens, notre Cour des comptes est là pour ça, tout
est contrôlable, et nous avons à répondre de chacun
de nos actes. Mais le problème est ailleurs, dans la marche de
l'Algérie vers une organisation économique et sociale productrice
de richesses, dans la transparence.
LE POINT : Que pensez-vous
de la guerre en préparation contre l'Irak ?
M. LAMARI : Même si le régime de Saddam est haïssable,
détruire l'Irak, quel que soit le résultat des inspections
de l'Onu, serait Injuste. C'est fabriquer les terroristes de l'avenir,
en Irak comme en Palestine.
LE POINT: Accepteriez-vous
que Saddam Hussein s'exile en Algérie ?
M. LAMARI : Si le président de la République le décide,
on s'y résoudra.
Propos recueillis par Jean Guisnel
1. Département du renseignement et de la sécurité.
Ex-Sécurité militaIre.
2. Habib Souaidia. « La sale guerre ». La Découverte.
2001.
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