Le général Djouadi dénonce

Le Soir d'Algérie, 25 juin 2003

Général à la retraite, Mohamed Djouadi a eu à exercer dans un passé récent de hautes fonctions au sein du commandement de l’Armée algérienne durant la conjoncture très délicate de ces deux dernières décades. L’homme, aux convictions républicaines avérées, partisan d’une lutte sans concession contre le péril islamo-terroriste est, de fait, un témoin privilégié s’agissant de l’aspect sécuritaire de la chose. En même temps, cela va de soi, qu’un observateur politique qui mérite attention. Un peu comme le chef d’état-major de l’ANP, le général Djouadi fait l’amer constat du décalage flagrant qui sépare l’effort de guerre contre la subversion terroriste islamiste et le “discours politique ambiant”. Le général Djouadi dénonce, à sa manière, la concorde civile et nationale de Bouteflika en soulignant, d’abord, “la propension de la classe dirigeante, inadaptée aux exigences de la phase historique en cours, à faire des concessions mortelles”. Ensuite, en déplorant l’absence de ligne stratégique claire traduite par le “non-démantèlement de l’infrastructure intégriste”. Une politique, estime le général, qui renforce considérablement le terrorisme, assez fortement dopé ces quatre dernières années pour compenser sa déroute au plan militaire. “De ce fait, tiret- il la sonnette d’alarme, le terrorisme à de beaux jours devant lui”, suggérant, comme Mohamed Lamari, la complicité du ministre de la Défense, à savoir Abdelaziz Bouteflika, avec les meneurs internes et étrangers de la criminelle campagne du “qui-tue-qui ?” interpelle presque le pouvoir politique s’agissant de sa propre responsabilité. Ce dernier se distinguant, en effet, par une attitude se résumant à l’immobilisme et à la politique du pourrissement face aux problèmes cruciaux de l’heure, particulièrement la crise en Kabylie. Evoquant sciemment la doctrine de Abane et tout ce qu’elle charrie comme signification, le général Djouadi disqualifie lourdement la classe dirigeante, au plus haut niveau. Aussi, esquisse-t-il le profil qu’il estime le plus indiqué pour un présidentiable “si la fonction présidentielle a un sens, c’est celui d’assurer l’indépendance nationale, l’intégrité territoriale, la cohésion nationale et l’harmonie sociale”. Ce qui n’est pas le cas présentement, autrement dit, “l’actuel président, comme tout citoyen, a le droit absolu de se présenter devant les électeurs”, dira le général à la retraite qui nuance cependant avec une évidence “avec le handicap ou l’avantage d’avoir déjà exercé” c’est-à-dire que, s’agissant particulièrement de Bouteflika, l’équation comprend un élément supplémentaire par rapport à ses concurrents potentiels à savoir son bilan. Un bilan d’autant plus personnel que l’homme avait concentré — et d’ailleurs publiquement assumé — des pouvoirs pour le moins excessifs.

Kamel Amarni

En moins d’une année, le chef d’état-major de l’ANP s’est exprimé à plusieurs reprises dans les médias. Pensez-vous que ces interventions sont dictées par une situation préoccupante que vivrait le pays?

Jusqu’à présent, les structures de l’Etat ne se sont pas acquittées de leur obligation d’informer les citoyens de façon fiable et régulière sur les différents activistes de la nation. Des causes historiques qu’il faudra un jour analyser et comprendre ont conduit à cette rétention de l’information. Contentons-nous pour l’instant de dire que les dernières années de la lutte de libération et la première phase qui a suivi l’indépendance ont vu la mise en place d’un système qui, pour acceptable qu’il était alors, a montré rapidement ses limites et a abouti rapidement à l’immobilisme et à une dégénérescence, dont seuls le culte du secret et l’obsession sécuritaire ont assuré le maintien. La vision qu’avaient les promoteurs du 1er Novembre 1954 et du congrès de la Soummam a laissé place à une attitude décrite dans la prophétie d’Abane Ramdane qui, parlant de certains de ses compagnons, disait : “Ce sont tous des patriotes, il n’y a rien à dire. Mais ils ne connaissent rien à la marche du monde et n’ont aucune vision. Si on les laisse faire, ils deviendront tous des roitelets orient a u x ” . Comme on peut le constat e r , nous y sommes depuis des décennies. Ce bref rappel n’a pas pour objet de raviver d’anciennes querelles mais de nous faire prendre conscience de l’énorme travail de réflexion à faire, pour sortir des crises à répétition et des politiques de tension. S’agissant de l’ALN et de l’ANP, des équipes dirigeantes les ont utilisées pour annihiler toute contestation devant leurs carences à dégager un consensus minimal sur le long terme. A partir de 1962, l’armée a été coupée du peuple dont elle est issue et qu’elle devait protéger et défendre en cas d’agression. Malgré cela, de par son statut, ses capacités d’organisation et d’intervention, l’ANP a été perçue comme le dernier recours chaque fois que l’existence de la nation et de l’Etat était menacée. Déjà en avril 1964, lors du congrès du FLN, le président de la République, critiqué par des militants, se tourne vers l’assistance et désignant le carré réservé aux militaires : “Je suis prêt à partir et à quitter le pouvoir à la seule condition qu’il aille à ceux-là”. De même lorsque le pays s’est trouvé confronté à un pays mortel, notre peuple dans son immense majorité, y compris certaines formations politiques qui ne partageaient pas avec elle son idéal de liberté, se tourne vers l’ANP pour exiger d’elle de maintenir l’Etat national et de contenir les hordes intégristes. L’ennemi et ses alliés à l’intérieur et à l’extérieur ont entrepris une campagne systématique de dénigrement et d’accusations contre l’ANP avec le fameux “qui-tue-qui ? ”. Certains tentent d’exploiter encore cette confusion et l’incompétence à faire face aux événements de Kabylie, ainsi que les carences à prendre en charge, les besoins des citoyens victimes du terrorisme ou des catastrophes naturelles. Tout ceci interpelle chacun d’entre nous, surtout que la classe dirigeante, inadaptée aux exigences de la phase historique en cours, a une propension à faire des concessions qui pourraient s’avérer mortelles pour le pays. D’autre part, la seule réponse que connaît cette classe devant les autres problèmes se résume à l’immobilisme et au pourrissement. C’est ainsi que devant les carences multiples tant en matière d’information qu’en termes de réponses aux questions que se pose le citoyen, le chef d’état-major de l’ANP est monté au créneau pour expliquer la situation de l’armée, les actions engagées, les résultats obtenus et le chemin qui reste à parcourir. Il a inséré ses interventions dans la perspective d’une large mobilisation des énergies pour mettre fin aux agissements des hordes criminelles. Il a replacé l’intervention de l’ANP dans le contexte constitutionnel et a fait justice des accusations portées contre l’institution militaire. En cela, il est dans son rôle.

Battu sur le terrain des armes, comment expliquez- vous que le terrorisme continue à enregistrer de nouvelles recrues?

Au plan purement militaire, le terrorisme est vaincu. Mais nous sommes en présence d’une subversion multiforme pluricéphale doublée d’une insurrection armée. Une composante peut déposer les armes, une autre prendra sa place, un accord peut être trouvé avec une organisation, une autre le dénoncera et le cycle infernal continuera. Dans ce genre de conflit, le postulat veut qu’une guérilla qui n’a pas cessé est victorieuse ; qu’une armée régulière qui n’a pas mis fin définitivement à la guérilla est vaincue. Les chefs et commanditaires de la subversion le savent. A défaut d’une victoire militaire, ils espèrent une victoire politique fût-elle partielle. Sur ce fond, des tentatives sont en cours pour des solutions parées du mot impropre de politique : a) laisser le pouvoir central à la classe politique actuelle et livrer la population aux prétendus islamistes pour l’asservir et la conduire à leur guise. b) partager le pouvoir avec les leaders intégristes et s’assurer que le peuple ne sera pas acteur de son destin. Dans ce sens travaillent les opportunistes de tous bords et même des dirigeants étrangers ainsi que des organisations dites humanitaires et de droits de l’homme, relais de l’intégrisme. Il faut en outre remarquer que l’infrastructure intégriste n’a pas été démantelée et qu’elle se trouve toujours au sein des populations livrées à elles-mêmes. Ses moyens financiers illimités et le discours politique ambiant et l’absence de ligne stratégique claire renforcent le terrorisme qui a encore, de ce fait, de beaux jours devant lui. En 1988, après les émeutes d’octobre récupérées et exploitées par les chefs intégristes, il était clair que la subversion armée allait s’abattre sur le pays. Il fallait dès ce moment reformer l’Etat, le mettre au service du citoyen, organiser l’effort de développement, mettre fin à l’incurie des pouvoirs publics, assurer la liberté et l’égalité entre tous, faire supporter de façon équitable les effets de la crise, enfin, préparer le pays à faire face au péril qui s’annonçait “si nous prenons ces dispositions, la situation sera maîtrisée en deux ans, sinon le conflit durera au moins 15 ans et personne ne sait ce qui en sortira”. Les responsables devant lesquels étaient tenus ces propos, s’ils ne m’ont pas traité de fou, m’ont regardé comme si je venais de la planète Mars. Donc tant qu’une conception de lutte intégrant les volets sécuritaire, politique, économique, social et culturel n’a pas été élaborée et exécutée, la situation au mieux restera en l’état, au pire s’aggravera.

Considérez-vous que tout a été fait pour enrayer définitivement la menace islamiste en Algérie?

Dire que la menace islamiste est enrayée est une dangereuse utopie. Il n’y a qu’à voir la persistance des attentats et les réinvestissements généralisés des villes et campagnes.

Lorsque l’armée dit que l’état d’urgence aurait pu être levé depuis plusieurs années, qu’est-ce que cela vous inspire comme commentaire ?

L’état d’urgence a été décrété pour faire face à la violence et aux attentats. De la quinzaine de mesures édictées, seules quelquesunes ont été appliquées, les autres sont tombées, au fil du temps, en désuétude. L’état d’urgence était destiné à prévenir et à réprimer les atteintes contre les personnes et les biens. A aucun moment la liberté des citoyens n’a été remise en cause. Là aussi et en ce tempslà, le retour au peuple et l’adoption par voie référendaire d’un programme politique étalé sur deux ans avec une équipe réduite pour le mettre en œuvre n’ont pas été retenus. Aux lieu et place on a privilégié une navigation à vue sans consensus populaire, avec les résultats qu’on connaît. Par crainte réelle ou supposée d’un coup d’Etat ou d’accusation de coup d’Etat, ou tout simplement par intoxication de dirigeants mal préparés par les délicieux salons d’Alger, la protection du peuple et de l’Etat n’a pas été assurée au niveau requis. Maintenant, l’état d’urgence n’a plus aucun contenu. Le lever ne pose pas problème. Toutefois, le recours au peuple pour mettre hors la loi les mouvements qui menacent l’existence d’une Algérie libre et indépendance serait hautement judicieux.

Qu’est-ce qui, à votre avis, empêche la nomination d’un ministre civil de la Défense nationale?

C’est la nature du système qui empêche la nomination d’un ministre civil à la Défense. Il ne faut pas oublier que depuis 1957 avec l’assassinat de Ben M’hidi et Abane, le pouvoir politique n’a pas été pleinement assumé et est passé aux mains de certains organes d’exécution qui n’avaient pas vocation à l’exercer. Les crises de 1962, 1965, 1979, 1992 en sont l’illustration. Or le pouvoir politique a pour sens d’être habile d’une vision à long terme et a pour charge d’intégrer et coordonner les différentes activités de la nation vers un ou des objectifs préalablement définis. L’armée est la colonne vertébrale d’un l’Etat, l’administration en étant les membres. Toute tentative de fondre dans le pouvoir politique une autre activité (militaire, économique ou autre) conduit à l’impasse. Un ministre de la Défense distinct du président de la République sera une autorité politique, il sera responsable de la politique militaire de défense conçue et appliquée sous l’autorité du président. Que ce soit un civil est tout à fait d’actualité.

Nombre d’observateurs s’interrogent sur les conséquences que pourrait avoir la libération d’Abassi Madani et d’Ali Benhadj. Votre appréciation...

Ne s'interrogent sur les conséquences de la libération de Madani et Benhadj que les éternels opportunistes qui en espèrent des retombées favorables. Quant à ces deux personnes, elle ont commis des fautes contre la nation. Elles ont été jugées selon la loi en vigueur et ont purgé leur peine. A leur libération, elles auront à se conformer à la législation comme tous les nationaux ou étrangers présents sur le territoire où s’exerce la souveraineté du peuple algérien.

Comment une armée, qui est en situation de guerre contre l’islamisme armé, peut-elle affirmer s’accommoder d’un président islamiste comme Abdallah Djaballah?

Pour moi une nouvelle élection doit être porteuse de plus de liberté, de développement, d’harmonie et de sécurité. Elle ne peut pas avoir pour objet d’asservir le citoyen, de le réprimer, de le priver de sa liberté et de son aspiration au développement. Si la fonction présidentielle a un sens, c’est celui d’assurer l’indépendance nationale, l’intégrité territoriale, la cohésion nationale et l’harmonie sociale. Cependant, des citoyens se font encore tuer aujourd’hui parce que l’Etat a abdiqué sa fonction d’assurer leur sécurité. Une région entière se sent, à tort ou à raison, marginalisée parce que les pouvoirs publics portent atteinte à la cohésion nationale en laissant toute une communauté livrée à elle-même. Un candidat à la magistrature suprême se doit d’être pénétré de tous ces principes : nul critère de religion, de langue, de couleur, de région ne doit être prétexte à totalitarisme, à asservissement ou à monopolisation du pouvoir. A contrario, il aura à considérer comme atteinte à la cohésion nationale toute atteinte à la pratique religieuse libre, à l’emploi des langues utilisées en Algérie ainsi qu’à toute entorse à l’égalité entre les citoyens quels que soient leur lieu de résidence, leur sexe et la couleur de leur peau. Tous ceux qui se plieront à ces principes peuvent prétendre à n’importe quelle fonction politique, les autres se doivent de renoncer.

Il y a un an, une source autorisée du MDN déclarait que Bouteflika était, en 1999, le “candidat le moins mauvais”. A quelques mois des prochaines présidentielles, pensez-vous que nous sommes dans les mêmes circonstances?

L’armée, l’administration et les autres corps de l’Etat n’ont pas vocation de présenter ou de soutenir un candidat. Ils doivent demeurer neutres et accomplir leurs missions au bénéfice de l’ensemble des citoyens quels que soient les changements à la tête de l’Etat. Je vous ai donné mon appréciation de ce que devrait être un président de la République et ce que le citoyen attend de lui. L’actuel président, comme tout citoyen, a le droit absolu de se présenter devant les électeurs. Il sera traité sur un pied d’égalité avec ses concurrents, avec le handicap ou l’avantage d’avoir déjà exercé.

Entretien réalisé par Ali Maouche

 

   
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