Comment en est-on arrivé jusque-là?


Le Soir d' Algérie , 28 juillet 2004

Comme annoncé donc par notre confrère arabophone El- Khabar , le général de corps d’armée, Mohamed Lamari, démissionne de son poste de chef d’état-major de l’Armée nationale populaire. Une décision qui ne faisait que se confirmer en cette fin juillet, Lamari l’ayant tranchée en fait le 8 avril dernier.

Kamel Amarni - Alger (Le Soir) - Selon des sources très bien informées, l’homme fort de l’ANP avait pris sa décision le jour même de ce qui devait être une élection présidentielle pluraliste mais qui se transformera en un coup de force de l’administration en faveur du candidat Bouteflika. Or, et s’agissant de Mohamed Lamari, deux certitudes, au moins, sont à rappeler pour mieux comprendre la suite des évènements. Le militaire au grade le plus élevé qu’il est s’était engagé, d’abord, à garantir la régularité de l’élection présidentielle. Voix officielle de l’ANP, Lamari soutenait durant toute la période 2002-2004 que “l’armée (n’avait) pas de candidat” à cette élection. A deux reprises, à savoir à l’occasion de deux sorties publiques, via des interviews accordées l’une à l’hebdomadaire français Le Point, l’autre au quotidien égyptien Al Ahram, le chef d’éta-major de l’ANP affirmait l’intention de l’armée de ne pas imposer un choix, comme cela a été toujours le cas depuis 1962, en ce rendez-vous électoral d’avril 2004. Il ira jusqu’à infliger un cinglant démenti à Abdelaziz Bouteflika qui affirmait, deux mois avant le rendez-vous électoral, qu’il bénéficiait du soutien de “l'Armée nationale populaire”.

C’était à l’occasion de l’une de ses innombrables visites électoralistes à l’intérieur du pays. Ce à quoi Lamari répliquait sèchement dans un mémorable éditorial de la revue El Djeïch, l’organe central de l’ANP, dans son édition de mars 2004. “L’ANP n’est ni pour un candidat, ni contre un candidat”. Précisant que la neutralité de l’armée ne signifiait nullement une quelconque indifférence, il invitera l’administration à imiter l’attitude de l’ANP. Mais le 8 avril, et si l’état-major avait honoré ses engagements, il sera “débordé” par l’aile la plus efficace de l’armée, qui, après avoir fait campagne discrètement en faveur de Bouteflika, s’alliera avec l’administration pour fermer carrément le jeu, le jour J. C’est d’ailleurs ce qui explique les “85%” de ce dernier. Tentant, vainement, de rectifier le tir dès le 8 avril au matin, Lamari préfère donc se retirer, sans doute pour ne pas à avoir à aggraver la cassure, de la plus importante institution du pays.

Mais pas uniquement. Il est, en effet, de notoriété publique qu’entre Lamari et Bouteflika les rapports n’ont jamais été au “beau fixe”. Et ce, depuis l’accession de Bouteflika au pouvoir, en 1999. Un épisode que le chef d’Etat major de l’ANP évoquait en ces termes, en juin puis en juillet 2002 : “En 1999, nous avons (l’ANP, ndlr) choisi le moins mauvais des candidats”. Tout ou presque sépare les deux hommes. Et les divergences entre eux sont tellement profondes qu’elles submergent la scène publique. Faisant partie de cette poignée de hauts responsables militaires qui ont sauvé le pays du péril intégriste, Mohamed Lamari a eu à présider aux destinées du haut commandement de l’ANP durant la plus difficile crise nationale de l’Algérie indépendante. Depuis 1993, date de son accession à ce poste, le pays faisait face à une vague terroriste d’une ampleur sans précédent. La situation était d’une gravité telle qu’ils n’étaient pas des foules à se bousculer, pour ainsi dire, en 1994, à la succession du HCE (Haut- Comité d’Etat). Un certain… Abdelaziz Bouteflika que l’ANP avait sollicité à l’époque donnait son accord avant de se désister à la toute dernière minute. Mettant de ce fait ses interlocuteurs dans une situation fort peu enviable et qui ont dû alors se rabattre sur l’un “des leurs”, Liamine Zeroual en l’occurrence.

Il aura d’ailleurs fallu tout le poids moral de Mme Boudiaf, l’influence et le charisme de Larbi Belkheir et la logique implacable du patron des services de renseignements pour vaincre les réticences de l’ANP quant au choix du “moins mauvais des candidats” à la succession de Zeroual en 1998. Toujours est-il, et malgré une cohabitation strictement institutionnelle, Lamari n’a jamais admis la gestion réservée par Bouteflika au dossier de l’islamisme et du terrorisme. Et il le disait publiquement en plus. En 2002, le chef d’état-major de l’ANP surprenait fortement en affirmant que “la grâce amnistiante nous l’avons apprise à la télévision comme tout le monde” !

Farouche adversaire de l’islamisme politique, le général de corps d’armée, Mohamed Lamari, formulera un lourd reproche public à Bouteflika qu’il interpellera, en ces termes, le 3 juillet 2002, à partir de l’Académie interarmes de Cherchell : “Si le terrorisme est vaincu l’intégrisme, lui, est resté intact”. Il cite même les cas de la mosquée, de l’école et de la télévision. Jamais, depuis l’indépendance du pays, ce louable constat, d’une justesse incontestable du reste, n’a été fait à si haut niveau. C’est dire que la démission de Lamari, qui préfère ainsi se retirer dignement, s’inscrit dans l’ordre naturel des choses. Lors d’un tête-à-tête au ministère de la Défense nationale, le 4 juillet dernier, et qui aura duré près de deux heures, Lamari aurait signifié clairement au président Bouteflika, qui tentait de l’en dissuader, selon des indiscrétions fiables, “qu’il était impossible de continuer à travailler avec vous”. Une décision irréversible qu’une seconde audience accordée en ce début de semaine par Bouteflika à Lamari n’a pu infléchir. Le désormais ex-chef d’état-major de l’ANP est allé, il faut bien le reconnaître, au bout de sa logique…

 

   
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