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Bouteflika,
patron de la «grande muette»
Le
Figaro 05 août 2004 «Primauté du politique sur le militaire !» Ce principe
républicain, énoncé en août 1956 par le premier
congrès du FLN, n'aura vécu que quelques mois. En décembre
1957, Abane Ramdane, le coordinateur civil du mouvement indépendantiste, était
assassiné par les hommes du colonel Boussouf, le père des
services secrets algériens qui impose les militaires au-devant
de la scène.
Près d'un demi-siècle plus tard, l'Algérie continue
de vivre au rythme des répliques de ce coup d'Etat originel. Dès
la signature des accords d'Evian, le 18 mars 1962, le colonel Boumediene,
chef d'état-major de «l'armée des frontières» stationnée
au Maroc, défiait le gouvernement provisoire de la République
algérienne. Quelques semaines plus tard, il ramène Ahmed
Ben Bella sur un char, et l'impose comme premier président de
l'Algérie indépendante. Après avoir laminé l'opposition
dans le sang, le colonel dépose son protégé le 19
juin 1965, et dirige le pays d'une poigne de fer, à la tête
d'un Conseil de la révolution, composé en majorité par
des militaires.
Parmi les principaux conspirateurs, un jeune ministre des Affaires étrangères,
qui manifestait déjà des qualités d'intrigant bien
précoces : Abdelaziz Bouteflika. Lorsque le dictateur lâche
le pouvoir en rendant l'âme en décembre 1978, Abdelaziz
Bouteflika se positionne comme favori à la succession. Il est écarté par
l'armée au profit du colonel Chadli Bendjedid.
La Sécurité militaire, l'omniprésente police politique
a placé ses hommes dans toutes les institutions pour traquer les
velléités contestataires. Mais, peu à peu, elle
perd le contrôle sur la société. L'opposition, acculée à la
clandestinité, tente, avec des fortunes diverses, de se faire
entendre. La première secousse qui ébranle le régime,
viendra de Kabylie. C'est le Printemps berbère de 1980.
Révoltée par la répression qui frappe l'université,
toute la région s'embrase, acculant le pouvoir à libérer
les prisonniers. En 1982, les islamistes tiennent le haut du pavé.
Avec quelques fidèles, Mustapha Bouiali prend le maquis dans la
Mitidja, dans le centre du pays. Une année plus tard, les partisans
de Ben Bella prennent les armes dans les Aurès. Cette série
de dissidences sporadiques culmine avec les émeutes sanglantes
d'octobre 1988. L'armée tire sur la foule des jeunes manifestants
qui crient leur désespoir dans la fureur. Bilan : plus de 500
morts et des centaines de suppliciés, victimes de la torture,
qui se dressent comme un mur de haine entre le peuple et son armée.
Pour se régénérer, le régime lâche
du lest et concède une «ouverture démocratique» en
trompe-l'oeil. A la faveur d'une nouvelle Constitution qui légalise
le multipartisme, une soixantaine de partis sont agréés.
A quelques exceptions près, ce sont des sigles sans consistance,
suscités par les «Services». Objectif : discréditer
toute alternative démocratique, encourager la fureur islamiste,
pour revenir en sauveur. Avec la victoire du FIS aux législatives
pluralistes de décembre 1991, et sa menace – bien réelle – d'instaurer
un Etat théocratique, l'armée revient dans la posture du «rempart
républicain contre le péril vert», pousse le président
Chadli à la démission et annule le scrutin.
Mohammed Boudiaf, un historique de la guerre d'indépendance de
73 ans, est appelé à la rescousse pour couvrir l'opération
de sa «légitimité révolutionnaire».
En s'attaquant aux intérêts des barons du régime
qu'il qualifie de «mafia politico-financière», l'opposant
réfugié au Maroc depuis 1964 signe son arrêt de mort
: le 29 juin 1992, il est tué à bout portant, d'une rafale
de kalachnikov par un membre de sa garde rapprochée. Ali Kafi,
son successeur, est un ancien colonel durant la guerre d'indépendance.
Il cède la place, en février 1994, à un militaire
pur jus, le général à la retraite Liamine Zeroual.
Arrivé au pouvoir dans un contexte sécuritaire et économique
des plus difficile, le général Zeroual tente de redonner
au pays des institutions légitimes. En conflit avec ses collègues
de l'état-major, il écourte son mandat et convoque des élections
présidentielles anticipées, sans y participer. Coopté par
l'armée comme tous ses prédécesseurs, Abdelaziz
Bouteflika revient au pouvoir le 15 avril 1999. Tenu à l'écart
de la vie publique pendant 20 ans, l'homme a eu le temps de mûrir
sa revanche. Dès le début de son mandat, le «moins
mauvais des candidats» marque son territoire et se retourne contre
ses «parrains», qu'il désigne comme un frein à sa
volonté de réforme.
Jaloux de leurs prérogatives, les chefs de l'armée actionnent
alors leurs relais dans la «société civile» et
dans la presse privée pour freiner l'offensive du président.
Homme rusé, ce dernier connaît le talon d'Achille de ses
adversaires : ils sont hantés par le cauchemar des milliers de «disparus» durant
les années 90. En privé, l'un de ses proches divulgue ses
cartes comme une arme de destruction massive : «Si les généraux
lui font barrage pour un second mandat, plus de 7 000 dossiers de disparus
sont déjà ficelés et prêts à atterrir
sur le bureau des instances internationales.» Ces luttes d'influence
au sommet de l'Etat bloquent toute politique de redressement du pays,
qui peine à sortir d'une décennie de violences. Avec des
dégâts collatéraux parfois sanglants.
Fin 2003, c'est
l'armistice ; président et hiérarchie
militaire trouvent un deal. Le 8 avril 2004, Bouteflika est réélu
avec un score de 85% des suffrages. Reste à connaître la
contrepartie concédée aux chefs de l'armée. Pour
des analystes proches du sérail, les principaux généraux
auraient accepté de quitter le champ politique en douceur, après
avoir obtenu des garanties pour une «retraite paisible et sans
soucis». Dans les prochains mois, une amnistie générale
pourrait les mettre à l'abri de toute poursuite judiciaire. Reste
une certitude : le départ du général Lamari renforce
le pouvoir du président Bouteflika. Après avoir laminé l'opposition
et désigné ses fidèles au sommet de toutes les institutions,
il s'impose désormais comme le patron incontesté de la
grande muette, dernière citadelle à tomber sous son contrôle.
Retranché une fois de plus derrière une façade civile,
assis sur une cagnotte de 35 milliards de dollars de réserves
de change, le régime autoritaire risque de se refermer davantage,
au détriment des libertés démocratiques.
Alger : Arezki Aït-Larbi
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