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Algérie -
La démission du chef d'état-major de
l'armée alimente les rumeurs
L'armée
va-t-elle quitter le pouvoir ?
Les militaires
qui exercent le pouvoir réel en Algérie
auraient négocié un pacte avec le président Bouteflika.
Un départ en douce contre l'impunité.
Baudouin Loos,
Le Soir de Bruxelles, 7 août 2004
Dans beaucoup de pays, la nouvelle n'aurait valu que quelques lignes
dans la rubrique des « Brèves », mais en Algérie,
l'annonce de la démission du chef d'état-major de l'ANP
(« Armée nationale populaire ») suscite un intérêt
considérable. C'est que, s'agissant de ce pays où, comme
l'écrit encore notre confrère « Liberté » le
4 août, « l'opacité entoure le pouvoir, l'un des plus
secrets du monde », le départ à la retraite « pour
raisons de santé » de l'un des hommes considérés
comme les plus puissants du régime ne pouvait pas manquer d'alimenter
toute sorte de rumeurs.
Mohamed Lamari, général de corps d'armée (un grade
sans équivalent, créé pour lui seul), commandait
l'armée algérienne depuis juillet 1993. Il faisait partie
des « janviéristes », ces généraux qui
menèrent le coup d'Etat de janvier 1992 annulant des élections
législatives qui auraient dû voir le Front islamique du
salut (FIS) remporter la majorité des sièges. Lamari, ensuite,
devint le maître d'oeuvre de l'« éradication » de
l'islamisme radical passé au maquis. A ce titre, il porte donc
une responsabilité importante dans la tragédie algérienne
et les quelque 200.000 morts qui résultèrent de la « sale
guerre ».
Selon nombre d'observateurs, le retrait de « l'éradicateur
en chef » constitue un succès majeur pour le président
de la république, Abdelaziz Bouteflika, qui entretenait des rapports
conflictuels avec le militaire. Ce dernier lui reprochait surtout une
approche trop modérée de l'islamisme.
En Algérie, les civils n'ont jamais occupé que les places
en façade d'un pouvoir réel aux mains de la haute hiérarchie
de l'armée. Ce que les Algériens appellent depuis des décennies « les
décideurs » n'ont rien à voir avec le gouvernement
- commis à la gestion des affaires courantes. Ces « décideurs » s'appellent
Larbi Belkheir, Khaled Nezzar, Smaïl Lamari, Toufik Mediene, Mohamed
Touati, Abbas Guezaïel, Kamel Abderrahmane, et... Mohamed Lamari.
Leur point commun : tous sont généraux, d'active ou en
retraite.
L'effacement de Lamari augure-t-il d'une nouvelle ère qui verrait
Bouteflika consolider son pouvoir à la faveur d'un mouvement de
l'armée vers un retour dans ses casernes ? La presse proche du
président veut y croire.
Pour preuve, voici ce qu'écrivait « L'Expression » le
18 juillet, alors que la fin de Lamari n'était pas encore officielle,
mais déjà connue dans le sérail : « Le départ
du chef d'état-major annoncerait à coup sûr celui
de plusieurs autres généraux-majors, afin de maintenir
la cohésion des rangs, mais aussi de permettre à Bouteflika
de tenir fermement en main cette institution qui, durant longtemps, a
fait et défait les présidents de notre pays. (...) Il s'agit
de se demander si l'Algérie n'est pas en train de revenir à des
bases plus saines et plus républicaines 42 ans après l'indépendance.
Et de conclure cette envolée par ces mots : Le vent de liberté et
de démocratie qui souffle sur le monde, et dont Bouteflika a su
admirablement tirer parti, ne permettra plus jamais à une quelconque
armée, quelle qu'elle soit, où qu'elle soit, d'édicter
ses lois et ses règles aux responsables politiques, surtout s'ils
sont légitimement élus par le peuple. »
Abdelaziz Bouteflika a été réélu président
de la république en avril sur le score surréaliste de 84,99
%. Depuis lors, la rumeur, très puissante en Algérie, veut
que les généraux et la présidence aient conclu un
pacte : les premiers s'effaceraient graduellement des sphères
du pouvoir en échange d'une impunité pour les crimes commis
par l'armée pendant la « sale guerre ». Il se dit
en effet dans le sérail que les « janviéristes » sont
poursuivis par une hantise : devoir un jour rendre des comptes devant
une cour de justice, nationale ou internationale, notamment dans le lourd
dossier des disparus de la décennie 90 (jusqu'à 18.000
personnes, selon Ali Yahia Abdennour, président de la Ligue algérienne
de défense des droits de l'homme).
«
L'Expression » du 5 août confirmait ces soupçons : « Depuis
que Lamari avait déclaré en 2002 qu'il envisageait sérieusement
de prendre sa retraite, écrivait ce quotidien donc proche de « Boutef »,
on s'attendait à le voir partir, ainsi que toute la génération
d'officiers ALN [Armée de libération nationale, datant
de la guerre d'indépendance, NDLR], mais aux conditions de ceux-ci
et après avoir eux-mêmes planifié, appliqué et
supervisé les conditions de leur retrait, lequel - on le devine
- devrait se faire sans pour autant leur causer de préjudices
personnels ». On le devine, en effet...
D'aucuns voient d'ailleurs dans le procès expéditif qui
vient de condamner le 3 août un certain Fouad Boulemia à mort
- avec des peines de prison pour quatre coaccusés - pour des participations
alléguées à deux des grands massacres de l'été 97
(Raïs et Benthala) la preuve que le « blanchiment » de
l'armée, accusée par d'aucuns de complicités dans
certains de ces massacres, a bel et bien commencé.
Mais, même si l'on acte l'hypothèse que les « décideurs » auraient
choisi de s'effacer, la tâche du président Bouteflika s'annonce
malaisée, pour autant qu'il caresse les desseins démocratiques
que ses partisans lui prêtent, ce qui est loin d'être prouvé.
En effet, l'Algérie conserve de son passé une gangrène
mortelle : la corruption. « Les Débats », hebdomadaire
proche... de Bouteflika, écrivait ceci le 30 juin : « Les
barons du système ne sont nullement décidés à lâcher
les divers leviers de la rente qu'ils contrôlent depuis vingt-cinq
ans. La capacité de nuisance de la mafia financière incrustée
dans certains rouages de l'Etat n'est certes plus ce qu'elle était,
mais le terrorisme qu'elle commandite peut encore faire beaucoup de dégâts ».
Ces « barons », pour nombre d'experts, sont souvent proches
de la hiérarchie militaire. © Rossel & cie
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