Année de l’Algérie en France

«Regards croisés»

De Notre Correspondant A Paris: Sarah Raouf, Le Quotidien d'Oran, 16 décembre 2003

«Gala de clôture à Bercy». A grands coups de publicité déployée dans les stations de métro, l’Année de l’Algérie s’invite, une dernière fois, dans l’espace hexagonal.

A République, croisement de cinq des treize lignes du réseau Paris parisien, une affiche s’aligne à répétition le long des couloirs et sur les quais. Le temps d’un arrêt, certains passants prêtent volontiers un regard attentif au panneau d’artistes réunis par le producteur délégué. D’autres, pressés ou peu curieux à l’idée d’en savoir, pressent le pas. L’intérêt le dispute à l’indifférence.

Des scènes comme celle-ci, Paris en a connu des dizaines et des dizaines depuis décembre 2002, date de l’apparition de la première affiche sur «Djazaïr 2003». Jamais depuis juillet 1962, le métro parisien, première surface publicitaire de France hors médias - un trafic cumulé de 2,3 milliards de voyageurs par an - n’a «accueilli» autant de fois l’Algérie. Images et textes à profusion se sont relayés, plaçant, au fil du programme, un intellectuel ou créateur algérien au rendez-vous avec les Parisiens. Kateb Yacine, Mohamed Dib, Abdelkader Alloula, Omar Racim, Saint-Augustin, Hadj M’hamed El-Anka, Timgad, Tipasa, Tassili Nadjer, Saharas d’Algérie, René Vautier, Mohamed Zinet.

Une débauche publicitaire sans précédent dans l’histoire de l’Algérie a été déployée par les organisateurs. Avec un objectif vivement recherché: capter le regard des Français, des Algériens de France et des étrangers résidents ou de passage. Susciter chez eux, ne serait-ce qu’un laps de temps, une petite discussion sur l’Algérie. Celle de la peinture, des musiques, de la pierre de l’Ahaggar. Ce souci de visibilité, cette quête à l’image vivante, colorée par contraste à celle maculée de sang, a animé, presque à l’obsession, les organisateurs de l’Année de l’Algérie. Depuis l’annonce de l’idée lors du voyage d’Etat de Bouteflika à Paris en juin 2000, les officiels algériens n’ont jamais fait mystère de cet objectif de communication, même si, dans les faits, il se voulait un axe parmi tant d’autres. Qu’il s’agisse du chef de l’Etat, des chefs de gouvernement successifs, des ministres, de l’ambassadeur d’Algérie en France ou du Commissaire de l’Année de l’Algérie, tous ont convenu que l’opération, au-delà de douze mois de voyage dans la culture algérienne, était destinée à corriger un cliché fissuré par dix ans de crise sanglante.

Fin 2001, le journal Le Monde se faisait l’écho d’un «document confidentiel» du Commissariat algérien, alors dirigé par l’ancien patron de Riadh El-Feth, Hocine Senouci. «L’Algérie souffre encore d’une image négative (imputable à) certains milieux hostiles, notamment en France (...) L’année de l’Algérie en France se présente avant tout comme une formidable opportunité de structurer positivement cette image (...) dans le sillage de l’action engagée par le président de la République au plan de la communication internationale».

Avant même d’avoir commencé, l’opération a nourri un débat polémique. Opération de «marketing politique» de la part d’un pouvoir en mal d’image. Airs festifs sur fond de «Kabylie en butte à la répression». Dépenses de sommes faramineuses alors que les inondations du mois de novembre ont sinistré des milliers de personnes. «Provocation des porteurs de valise», dixit les partisans de l’Algérie française dans une allusion à Hervé Bourges, président du Comité mixte. Précocement, l’Année de l’Algérie s’est retrouvée au coeur de discussions qui, selon les périodes et les publics, ont alterné entre critiques, dénonciations, réserves, soutiens et applaudissements.

Entre décembre et mars, tribunes libres, opinions, lettres ouvertes, répliques ont imprimé en grand nombre les colonnes de la presse algérienne et française. Avec, au détour de l’échange, des propositions d’options et de conduites à tenir: participation, boycott, adhésion critique. A l’image d’Idir et de Fellag, des artistes ont vite fait de se positionner contre une initiative dont le timing était perçu comme une provocation. «Participer à l’Année de quelle Algérie ? Celle de Massinissa ou celle du gendarme qui l’a assassiné», s’est interrogé l’auteur d’Avava Inouva dans une lettre ouverte publiée par des quotidiens nationaux et parisiens. «Je ne veux dicter de conduite à personne, mais j’ai du mal à faire coexister ces deux Algéries, à célébrer l’une sans insulter l’autre».

Opposé au boycott, l’universitaire Lahouari Addi avait appelé les intellectuels et les acteurs de la société civile à s’emparer, au contraire, de cet espace en «or». Le pouvoir en Algérie «espère ne faire entendre qu’un son de cloche pour anesthésier l’opinion publique et montrer un visage idyllique de l’Algérie (...) C’est pourquoi, écrivait-il dans une opinion publiée début janvier dans Libération, les intellectuels devraient profiter de cette occasion en or pour organiser des tables rondes, des colloques, des journées d’études sur l’histoire de l’Algérie, sur la société et ses contradictions, sur les difficultés de la vie quotidienne dans les centres urbains, sur le système scolaire, sur l’économie et l’échec des réformes, mais aussi sur les obstacles de la transition démocratique».

Journaliste, membre fondateur de l’hebdomadaire Ruptures, Arezki Metref estime que l’opération «aurait été intéressante» si elle avait été mise sur pied dans une conjoncture algérienne plus favorable. «Pas en l’état actuel des choses. Il s’agit ni plus ni moins que d’une tentative de séduction du pouvoir algérien (...) un gigantesque spectacle en trompe-l’oeil». Année officielle non dénuée de calculs politiques, Djazaïr 2003 l’était à l’évidence aux yeux des ONG engagées, depuis 1992, dans un combat de communication sans répit avec les autorités et de nombreux pans de la classe politique algérienne.

Reporters Sans Frontières a lancé, en collaboration avec la Ligue algérienne de Défense des Droits de l’Homme de Ali Yahia Abdenour, une campagne à l’effet de battre en brèche une saison soucieuse de faire valoir en France l’image d’une «Algérie policée et normalisée». Pour faire écho aux initiatives des ONG et accompagner les hommes de culture opposés ou non intéressés par Djazaïr 2003, la FNAC a lancé «Algérie, un autre regard». Loin de s’inscrire dans une logique d’opposition, le leader de l’offre culturelle était mue par le désir d’accorder un espace à ceux qui ne se retrouvaient pas dans l’Année de l’Algérie.

Ces appréhensions de voir une

saison détournée de sa vocation culturelle étaient-elles fondées ? Pas du tout, rétorque Hervé Bourges. Les trois milliers de manifestations organisées tout au long de l’Année l’ont été, dit-il, sur la base de thématiques et concepts élaborés en toute indépendance. «Sans censure ni tabous», affirme le ministre français de la Culture et de la Communication, Jean-Jacques Aillagon, dans un entretien au Quotidien d’Oran. Sentiment similaire chez Mohamed Ghoualmi, ambassadeur d’Algérie en France. Il en veut pour pièces à conviction la programmation d’artistes comme Baâziz, d’écrivains critiques de la trempe de Boualem Sansal, la présentation de pièces de Alloula, Aziz Chouaki, la profusion de débats guère conformistes.

Pour réel qu’il soit, ce regard ne peut, aux yeux de certains observateurs, occulter une somme de problèmes qui ont surgi pendant les préparatifs et durant l’Année. Ainsi en est-il des critères qui ont présidé à la sélection des artistes, troupes et programmes en prévision de la manifestation. Nombreux se sont plaints de leur «exclusion» d’une opération sur laquelle ils ont énormément misé. L’autre semaine, des artistes non retenus pour le concert de clôture s’en sont pris, par voie de presse, au producteur délégué. Des troupes de théâtre de l’intérieur avaient agi de même, en accusant le chef de département théâtre, Ziani Cherif Ayad, de tous les maux. Explications de ce dernier: «J’ai agi sur la base de critères strictement professionnels».

Autre lacune: l’absence de débats, du moins en nombre, sur l’état des lieux culturels en Algérie. A l’occasion des conférences-débats, l’opportunité était grande de mettre sur la table les problèmes qui, objectivement, contrarient le chantier culturel. Ainsi en est-il des conditions d’exercice des artistes algériens au rang desquels les droits d’auteurs. «On ne peut faire l’économie d’un tel débat», plaidait, en début d’année, le producteur Bruno Barré de Créon Music. «Dommage aussi que l’on n’ait pas parlé beaucoup du rôle que peuvent jouer les Algériens installés en France ou les Français pour investir dans le secteur culturel». Des idées ont germé durant cette Année de l’Algérie dont une, audacieuse, suggérée par un producteur de spectacle, Abdelkader Guiroub: la création d’un lieu similaire au Zénith d’abord à Alger, puis dans les autres grandes villes.

 

   
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