A propos de l’Année de l’Algérie

L’Algérie n’appartient pas au pouvoir

Ça n’a pas traîné : quelques jours après son démarrage en gheïta à Bercy, Djazaïr 2003, l’Année de l’Algérie en France, bat déjà de l’aile. On pensait que la puissante machinerie boostée par deux Trésors publics, algérien et français, réduirait en miette fissa les protestations fluettes de ces opposants qui gardent l’élégance de ne pas vouloir danser dans la cour d’un mouroir. L’Algérie que l’on célèbre avec un faste parfaitement inopportun et choquant est un cimetière : plus de 150 000 morts en dix ans. C’est un hôpital : des milliers de blessés, de handicapés à vie. C’est un vaste asile à ciel ouvert de nécessiteux, voire une cour des miracles. La politique du FMI et la rapine, sport national, ont ravalé une partie de la population en deçà du seuil de pauvreté. Les classes moyennes, épine dorsale de la société algérienne, sont déclassées au point d’aller renforcer les contingents de pauvres. On assiste à l’apparition de signes invisibles autrefois : bidonvilisation de l’environnement, mendicité massive, prostitution. L’Algérie, qui se targuait du temps de Boumediene d’être un pays sur la rampe de lancement du développement ambitionnant d’égaler le niveau de l’Espagne à la fin des années 1980, présente aujourd’hui toutes les caractéristiques physiques et mentales d’un pays du Tiers monde au sens péjoratif du terme.

Malgré cette situation catastrophique, qui ne donne pas le cœur à la fiesta, les pouvoirs algériens et français ont décidé, par intérêt diplomatique, comme cela s’est passé pour le Maroc en 1998, d’ouvrir en France une sorte de vitrine reluisante de la culture algérienne. En d’autres circonstances et autrement, l’idée aurait été intéressante. Pas en l’état actuel des choses. Il s’agit ni plus ni moins que d’une tentative de séduction du pouvoir algérien en direction de la classe politique et de l’opinion françaises. Il en a bien besoin. Ce n’est rien d’autre qu’une opération de marketing politique. Les principaux opérateurs de ce gigantesque spectacle en trompe-l’œil le disent sans coup férir. Du moins ceux qui, comme Ziani–Cherif Ayad, connaissent la bureaucratie de la culture algérienne de l’intérieur. Ce directeur du Théâtre national algérien, le plus important du pays, et responsable du théâtre et de la danse pour l’Année de l’Algérie, déclarait au Monde ( du 19 décembre 2002) que « L’Année de l’Algérie est une opération de charme, un outil politique ». Heureusement que c’est un responsable qui le dit, pas un vulgaire boycotteur. En quoi, pourrait-on rétorquer, cette opération de charme serait-elle gênante ? Que tous ceux qui, en 1998, avaient trouvé indécente l’Année du Maroc parce qu’elle masquait les cris des oubliés de Tazmamart se souviennent que, aujourd’hui, les droits de l’homme, la justice sociale et la démocratie sont bafoués en Algérie. Qu’ils réalisent aussi que le succès de l’Année de l’Algérie ne sera jamais celui de l’Algérie mais celui des hommes qui dirigent illégitimement l’Algérie. Quoi qu’en disent ces derniers, du reste.

Parce que la conjoncture diplomatique le commande, des ressources matérielles considérables ont été convoquées pour décorer la vitrine. Sans moyens, sans porte-voix, les opposants à l’Année de l’Algérie officielle étaient condamnés à rester murés dans un silence qui ne perturberait pas plus les clameurs des manifestations officielles qu’un moucheron un éléphant. Mais la goutte d’eau a vite fait d’éroder le fer. Déjà les positions de boycott, que les officiels avaient rejetées d’un revers de la main, ont pris du poil de la bête. Les médias en France, du moins la presse écrite, parlent autant du boycott que des dorures des manifestations qui, de la Comédie-Française au Centre culturel algérien, ce dernier se réveillant une fois n’est pas coutume de sa somnolence naturelle, font un boucan à déranger les morts de Kabylie. Ce pluralisme, la télévision de droit français Khalifa-TV, ne semble pas vouloir l’endosser.

Dans une posture pathétique, Hervé Bourges et les zélés partisans du pouvoir algérien servent ce dernier en croyant aider ce pays qu’ils aiment. Mais cet amour les rend aveugle au point d’être moins critiques que le général Nezzar lui-même. Lors d’un procès récent, ce dernier reconnaissait l’état de délabrement sécuritaire et social dans lequel une guerre surréaliste mais néanmoins meurtrière et un pouvoir prédateur et incompétent, l’une et l’autre ayant un rapport évident de cause à effet, ont plongé le pays.

Quant à la culture, on n’exporte que ce qu’on a. Sans la complaisance de quelques intellectuels et artistes qui se cherchent des vertèbres pour tenir un tantinet droit, le pouvoir d’Alger n’aurait présenté en France que ce désert culturel qu’il ne cesse de peaufiner comme une œuvre d’art.

Comment un régime qui méprise la culture à Alger peut-il la promouvoir en France ? Une seule réponse : c’est lui-même qu’il promeut. En faisant accroire qu’il se soucie de l’image de l’Algérie, c’est sa propre image qu’il lifte. Quelques participants de bonne foi à l’Année de l’Algérie officielle disent : « On sait tout cela mais profitons de cette occasion pour faire passer des messages». Bonne chance, messieurs dames, pour ce que vous allez dire. L’essentiel, c’est que vous vous entendiez les uns les autres. Mais avant, allez à Alger ou dans n’importe quelle ville d’Algérie visiter un cinéma, une bibliothèque, un théâtre pour comprendre que la culture, c’est comme une guigne, pour les décideurs algériens. Ils n’en ont que faire !

Cette Année de l’Algérie laisse peu de place à la communauté algérienne en France et à ses milliers d’associations. Elle est le fait d’une « élite » dont le parcours des affidés montre bien qu’elle a toujours tourné en vase clos apportant une caution intellectuelle à des hommes de pouvoir connus précisément pour leur mépris à l’encontre de leurs propres sujets. Que cette élite vassalisée se donne l’illusion de faire connaître l’Algérie et de participer à un élan patriotique en faveur d’une patrie blessée fait parti de ces candeurs ou de ces perversités que l’Histoire jugera un jour. La partie de la patrie blessée, c’est précisément celle qui a trop mal pour chanter et danser.

Peut-on avoir la conscience tranquille et festoyer pendant que des militants pacifistes, inaudibles aux oreilles du pouvoir qui n’entend que le cliquetis des yatagans intégristes et les détonations des kalachnikovs des GIA, se donnent la mort à petit feu pour imposer un peu de pluralisme ? Je veux parler des grévistes de la faim de Kabylie dont le calvaire a duré 41 jours. La morgue conquérante avec laquelle le pouvoir traite le Mouvement citoyen algérien parti de Kabylie aurait dû suffire à montrer du doigt l’Année de l’Algérie du régime d’Alger. Or ce n’est pas ce que les intellectuels et les artistes algériens demandent, du moins ceux qui distinguent l’Algérie de ceux qui la tiennent en otage. Ce qu’ils veulent, c’est boycotter le pouvoir, pas l’Algérie, et montrer que l’autre n’appartient pas à l’un. Ils demandent à ce que l’on fasse connaître la culture algérienne mais avec des femmes et des hommes de culture et dans des lieux où l’on puisse rencontrer réellement le peuple de France. Ils veulent se démarquer du pouvoir et de ses relais qui banalisent les atteintes aux droits de l’homme et justifient l’autoritarisme sous prétexte que la lutte contre le terrorisme l’exige. Comme le dit un dicton algérien, non kabyle, « Il ne restera dans la rivière que les galets ». Ceux qui aujourd’hui vont à la soupe croyant ou faisant croire que c’est au profit de l’Algérie, apprendront un jour, s’ils ne le savent déjà, que ce pain-là n’a pas la blancheur de l’honneur.

Arezki Metref,

écrivain et journaliste algérien

   
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