Entretien avec Mme Yous Fatima , présidente de l'association SOS Disparus :

«Nos enfants d'abord, l'amnistie ensuite»



par Yasmine Ferroukhi, Le Jeune Indépendant, 1 février 2005

L e Jeune Indépendant : Voulez-vous nous présenter l'association que vous présidez et comment elle est née ?
Mme Yous Fatima : Notre association est née dans la rue en 1998 car on ne disposait pas de siège : tout nous était interdit.

C'était très difficile. On a commencé par des rassemblements hebdomadaires devant le siège de l'ONDH, qui était présidé par M. Abderrezak Bara. Mais pour moi, tout a commencé par l'enlèvement, le 30 janvier 1997, de mon petit-fils Amine, alors âgé de 20 ans, dans mon quartier à Baraki.

C'est le fils de ma fille Nacéra Dutour qui vit en France où elle a ouvert, en 1998, un bureau pour le collectif des familles des disparus en Algérie. Quand notre fils a été enlevé, on était loin d'imaginer l'ampleur du phénomène et on a cru à un cas isolé, tout en s'interrogeant sur les motifs de cet enlèvement parce que nous sommes des gens qui n'ont jamais fait de politique et que nous craignons aussi bien les services de l'Etat que les terroristes.

Mon cas est à peu près similaire à celui de toutes les familles qu'on reçoit dans notre association. Dès qu'elle a pris connaissance de la disparition de son fils, ma fille est aussitôt rentrée en Algérie et on a entamé des recherches.

D'abord au niveau de la gendarmerie et des commissariats de police. Au bout de six mois, on n'a eu aucune nouvelle. C'était le mois de ramadan et il était sorti pour voir un camarade de quartier après être revenu chercher ses papiers d'identité.

Quand je suis allée demander au niveau de la gendarmerie en pleurant, l'un des gendarmes m'a lancé : «Vos enfants sont des terroristes et après vous venez pleurnicher ici.» J'ai dit : «Mon fils terroriste ? Impossible !» Je me suis ensuite rendue au palais de Justice à El-Harrach pour demander à voir le procureur et là j'ai rencontré de nombreuses mères dans la même situation que moi.

Chacune racontait la disparition d'un fils que les services de sécurité seraient venus chercher depuis neuf mois, une année et plus. J'ai constaté que le problème était plus complexe et les cas très nombreux. J'ai été très effrayée et j'ai compris que je ne pourrais peut-être plus jamais revoir mon fils.

J'ai commencé à prendre des renseignements sur ces cas et j'en informais ma fille en France. J'ai commencé ensuite à chercher dans les casernes, me disant que c'est peut-être parce qu'il n'avait pas fait son service militaire. J'ai été à Blida au moins cinq fois.

Là où on a été, les portes restaient fermées. J'ai été à Bouzaréah, Beni Messous, Oran. Rien. Ce n'est qu'une année plus tard qu'une personne a bien voulu témoigner qu'elle l'avait vu emmener par des gens en voiture. Les gens ne voulaient pas témoigner parce qu'ils avaient peur, mais aujourd'hui, je sais qu'il est resté un mois dans la caserne de Baraki, puis à Ben Aknoun.

Pour revenir à la création du collectif en France en 1998, les choses ont évolué d'elles-mêmes depuis que ma fille, contactée en France par la chaîne de télévision M6, est passée à la télé. Les Algériens habitant en France et dont les enfants vivant en Algérie avaient disparu ont commencé à la contacter.

Ils ont commencé à agir ensemble, s'adressant à la FIDH, puis on a fait une tournée européenne tout en restant en contact avec l'association en Algérie, qui nous procurait les informations dont on avait besoin. Depuis, on continue à exiger la vérité sur le sort de nos enfants.

Quel est le nombre des disparus comptabilisés par votre association ?
Actuellement, le nombre de dossiers en notre possession est de près de 8 000. Le nombre de dossiers ne cesse d'augmenter parce que beaucoup de familles, par peur, ne déclaraient pas la disparition des leurs.

Rien que pour aujourd'hui, quelqu'un est venu déposer cinq dossiers. Ils avaient trop peur d'être tout de suite taxés de terroristes même s'ils n'ont rien à y voir. Il faut dire qu'aujourd'hui on est plus libre et que les gens ont moins peur.

Mais vos chiffres ne sont pas ceux de la commission Ksentini.
Oui, j'ai déjà posé la question à M. Ksentini pour savoir pourquoi il n'avait déclaré que 4 880 disparus. Il a dit qu'il ne pouvait parler que de ce qu'il avait entre les mains.

Nous, on a des dossiers de familles qui viennent de partout. Ce sont des dossiers assez complets et détaillés, avec des témoignages et les noms des témoins. Nous orientons aussi les familles vers cette commission, mais les chiffres restent très controversés.

Le 11 décembre dernier, M. Ksentini avait parlé de 6 421 disparus puis de 5 200, alors que de notre côté nous savons qu'environ 40 % des familles concernées dans les wilayas du Centre n'ont pas été convoquées pendant que d'autres ont été convoquées pour la quatrième fois.

Pour la commission, l'explication des disparitions est à trouver soit dans les maquis, soit dans les accrochages, pour nous insinuer que tous les disparus sont automatiquement des terroristes, chose que nous réfutons catégoriquement.

On ne parle pas le même langage. Pour eux, il s'agit de personnes recherchées. Pour nous, ce sont des enlèvements arbitraires. Pourquoi la commission fait-elle appel aux témoignages des repentis puisque nous ne cessons pas de prouver que nos enfants ont été enlevés par les services de sécurité.

Pour ceux qui sont morts, que Dieu ait leur âme, Dieu a voulu qu'ils meurent ainsi, mais qu'ils nous le disent au moins. Quant à ceux qui sont encore vivants, et on sait très bien que beaucoup sont encore en vie, qu'ils les relâchent et n'en parlons plus.

Comment pouvez-vous savoir s'ils sont morts ou vivants ?
Nous le savons. Beaucoup sont morts, mais beaucoup sont vivants aussi. La première fois que nous nous sommes regroupés au siège du FFS, je n'ai rien caché aux familles. Je leur ai dit que beaucoup sont morts sans que nous sachions de qui il s'agit exactement.

Nous savons où ils se trouvent mais nous ne pouvons pas connaître les noms des personnes car les malheureux ont reçu des matricules, comme des objets. Même si quelqu'un peut intervenir pour chercher dans les fichiers, il ne trouvera que des matricules.

Mais nous avons des preuves qu'ils sont vivants et nous savons où ils sont : à Beni Messous, à Bouzaréah, à Dély Ibrahim, à Blida et, au Sud, à Reggane, à Aïn M'gel, à Tamanrasset, à Biskra et à Ouargla. Et ils savent que nous savons où ils sont ; alors chaque fois ils les déplacent pour un nouveau lieu de détention.

Avez-vous eu des témoignages à ce propos ?
Oui, évidemment, et même beaucoup. Mais pour ce qui nous concerne, nous ne demandons qu'une chose, qu'ils libèrent les vivants ; ceux qui sont morts, que Dieu ait leur âme.

Vous a-t-on interrogée sur vos sources d'informations ?
Et croyez-vous que je vais le leur dire moi ? Ce n'est pas possible.

Y a-t-il eu des cas élucidés ?
Non, pas du tout. Rien. On entend parfois parler de telle personne sortie de quelque part, mais pour avoir vu de nos propres yeux, rien. Et c'est ce qu'on reproche à certaines familles dont on dit qu'elles ont retrouvé un fils ou un mari et qu'on ne revoit plus chez nous.

Nous leur demandons seulement de nous le signaler pour qu'on puisse mettre leur dossier de côté et rayer le nom de la personne retrouvée de nos listes. Mais, pour répondre à votre question, personne ne s'est présenté pour nous dire qu'une personne a été retrouvée.

L'amnistie générale, qu'en pensez-vous ?
En ce qui me concerne, il n'est pas possible de parler d'amnistie sans nos enfants. Il faut qu'on sache la vérité d'abord. Ce n'est qu'une fois qu'ils auront été relâchés qu'on pourra parler d'autre chose.

On a peur qu'ils les exécutent pour être amnistiés ensuite. C'est aux familles de décider, je ne peux pas parler en leur nom.

Admettons que les personnes disparues réapparaissent un jour, pensez-vous que les familles accepteront de tourner définitivement la page ?
Tout ce qui intéresse ces familles, c'est la vérité et le retour des leurs au domicile familial.
Une fois qu'elles auront obtenu cela, je ne pense pas qu'elles iraient jusqu'à demander des comptes.

Que pensez-vous de la voie référendaire ?
Ils disent que c'est au peuple de trancher, mais en quoi est-ce que cela intéresse ceux qui n'ont pas été touchés par la tragédie.

Depuis quand l'avis du peuple les intéresse-t-il. Voilà plusieurs jours que le peuple est en train de manifester dans la rue. Est-ce qu'ils l'écoutent pour autant ? Pourquoi renvoyer notre affaire au peuple. C'est à nous qu'il faut poser la question.

Nous et toutes les victimes de cette tragédie. Les familles victimes du terrorisme, les familles des personnes enlevées par les groupes armés et les familles de celles enlevées par les services de sécurité. Nous sommes les premiers concernés par la question.

Mais ceux qui n'ont pas été touchés, nous ne les autorisons pas à parler à notre place pour dire ensuite que la majorité du peuple a accepté cette loi. Je sais qu'on veut la paix, mais pas comme ça. L'autre jour, un repenti est venu me demander de participer à une rencontre à Bab El-Oued pour faire l'éloge de l'amnistie générale.

J'ai refusé son invitation en lui disant que jamais je ne m'assiérai à la même table qu'eux parce que ce sont eux qui ont mis le pays à feu et à sang, eux qui ont pris les armes, qui sont montés au maquis, qui ont égorgé et décapité.

Nos enfants n'ont rien à y voir ; ils ont été des victimes qui payent à leur place pendant qu'eux jouissent de «leurs» magasins et se baladent dans les rues dans de luxueuses voitures ; personne ne peut les toucher ni leur dire quoi que ce soit.

C'est tout ce que je peux vous dire. Y. F.

 

 
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