Les victimes du terrorisme et de la tragédie nationale et l'amnistie générale


Quand paix rime avec survie.


par Mekioussa Chekir, Le Jeune Indépendant, 25 décembre 2004

L orsqu'on a trop souffert des affres d'un terrorisme inqualifiable, un seul mot prend pleinement son sens : la paix. Tel un leitmotiv, cette revendication, cette attente, revient sur toutes les bouches des personnes que nous avons rencontrées dans les localités de Sidi Bel Abbès, une des wilayas les plus ciblées par la violence sanguinaire.

Qu'elles soient familles des victimes du terrorisme ou de terroristes, elles sont toutes unanimes à dire que vivre sans paix, c'est mourir à petit feu. Mais elles ne sont pas toutes forcément d'accord sur la manière d'y parvenir. Les premières, lorsqu'elles ne s'opposent pas fermement à la démarche du pouvoir pour restaurer définitivement la paix, se résignent à s'y faire car n'ayant pas d'autre choix.

La foi est là pour atténuer leur douleur, convaincues qu'elles sont que justice sera faite un jour. Dans l'au-delà. Les parents des terroristes, ceux que les autorités ont choisi de désigner «victimes de la tragédie nationale», ne peuvent qu'applaudir toute démarche pouvant faire revenir les leurs encore en vie, ou les aider à faire oublier l'opprobre qui frappe leur nom.

Mais lorsque les familles des victimes ont le sentiment que leurs sacrifices ont été vains, qu'elles se débattent seules dans les méandres d'une précarité indécente, survivre rime alors forcément avec paix. Pour ne pas dire que, souvent, la survie prime toute autre considération.

Tel un imposant témoin de l'histoire, la stèle commémorant le tragique assassinat des 11 enseignantes et de leur collègue se dresse au milieu d'une vaste étendue de verdure, au bord de la route menant vers la commune d'Aïn-Aden, daïra de Sfisef, à 54 km du chef-lieu de la wilaya de Sidi Bel Abbès.

La stèle est là pour rappeler aux consciences l'un des crimes les plus odieux de l'histoire de l'humanité, de l'histoire de l'Algérie ensanglantée. Un crime inscrit en lettres de noblesse dans les archives de l'Unesco, en hommage aux victimes, égorgées pour avoir commis le crime d'inculquer le savoir aux jeunes générations.

La stèle, inaugurée en 2002 par le ministre de la Solidarité nationale, représente un livre ouvert où sont inscrits sur une page les noms des douze victimes. Sur l'autre, on peut voir le croquis d'un couteau qui s'abat sur une plume.

Ce n'est, hélas, pas une simple métaphore mais bel et bien le tragique destin d'innocentes victimes, sacrifiées toutes à la fleur de l'âge. La stèle est là pour nous rappeler que la douleur des proches des victimes de ce massacre, survenu le 27 septembre 1997, est toujours aussi vivace, 7 ans plus tard.

L'un d'eux en a si mal qu'en parler relève du supplice. «Pardonner ? jamais !» Abdelkader Fliou est le frère de Sahamdia, qui aurait eu aujourd'hui la trentaine si elle était encore de ce monde. «Elle a été la première à passer sous le couteau de l'égorgeur», lâche-t-il péniblement avant de fondre en larmes.

Son chagrin s'est exprimé de façon brusque, comme s'il avait empli son cour jusqu'à l'étouffement. Pas forcément de la haine, mais la rage et la rancune semblent habiter tellement Abdelkader qu'il est aisé de comprendre qu'il n'a, à ce jour, pas réussi à faire son deuil.

En même temps qu'il lui serait pénible d'entendre parler de pardon. «Si l'on devait admettre que tous les Algériens ont été d'une manière ou d'une autre victimes du terrorisme, il serait injuste de les mettre tous sur le même piédestal étant donné que la peine de celui qui a perdu un ou plusieurs proches n'est pas la même que celui qui a perdu une maison ou un emploi.

Même si je ne leur dénie aucun droit pour la simple raison qu'ils ne peuvent être responsables des actes que leurs parents ont perpétrés, j'ai du mal à concevoir qu'on soit égal avec les enfants des terroristes», s'indigne Abdelkader.

Fonctionnaire de son état, la trentaine passée, ce dernier semble jouir d'une certaine conscience politique qui lui fait analyser les choses et bien considérer les faits. Il est ainsi convaincu que toutes les victimes du terrorisme n'ont pas voté, en 1999, pour le référendum sur la concorde civile.

«Le oui pour cette loi a été entériné sur le dos de ces victimes», conclut-il avant d'asséner : «Je n'ai pas voté et je ne voterai pas pour l'amnistie générale car on n'a pas pardonné et on ne pardonnera jamais. Le jour où Bouteflika pardonnera aux harkis d'avoir collaboré avec la France, je me résignerai, mais ne pardonnerai pas pour autant car si Bouteflika a quelque chose contre les harkis, nous on a quelque chose contre les terroristes.» S'il concède que la situation sécuritaire s'est nettement améliorée, il n'en pense pas moins que la loi sur la concorde civile a engendré une situation des plus intenables.

Celle ou la victime doit subir l'arrogance du bourreau. «Il faut voir comment se comportent les repentis. Ils bombent le torse et il manquerait seulement qu'ils déposent plainte contre nous. Je trouve que c'est un abus d'autorité que de parler d'amnistie.

Ceux qui tiennent les rênes du pouvoir et qui sont en sécurité dans des résidences d'Etat sont à des années lumière de la réalité, celle qu'on vit et qu'on ressent. On en arrive à se demander pourquoi Bouteflika n'a pas suivi l'exemple de Mandela qui a jugé avant de décréter le pardon.

Il y aura toujours des gens qui ne trouveront pas à y redire, mais beaucoup le font par intérêt. D'autres n'osent pas contredire l'Etat, mais tout au fond d'eux-mêmes il s'en remettent à la volonté divine pour venger leurs morts.» La famille Fliou réside dans le chef-lieu de la daïra de Sfisef, à 40 km de Sidi Bel Abbès, et a la chance de vivre à l'abri du besoin, contrairement à la majorité des victimes du terrorisme de la région.

Ce n'est pas pour autant qu'elle n'éprouve pas le sentiment de s'être sacrifiée inutilement pour le pays. C'est que le père Fliou fait partie de ces nationalistes convaincus qui ont pris les armes pour défendre le pays. A trois reprises, il a failli perdre la vie durant la guerre de libération par la faute de harkis qui l'ont «vendu».

Des affres des geôles, il en a connu également un bout. Lorsque Abdelkader nous parle, il jette machinalement des coups d'oil furtifs, comme s'il ne pouvait s'empêcher de le faire, sur l'un des tableaux du salon : le prix que l'association RAFD a décerné en mars 2001 à Sahamdia et à ses collègues femmes, en hommage à la résistance de la femme algérienne face aux terrorisme.

«Depuis l'assassinat de ma sour, ma mère souffre d'une tension artérielle, je ne sais comment elle a trouvé le courage de se rendre jusqu'à Alger pour recevoir le prix», avoue notre interlocuteur. S'il a du mal à admettre le retour des repentis auxquels sont accordées toutes sortes de facilités pour leur réintégration sociale, ce dernier trouve encore plus insensé d'exonérer les terroristes des crimes qu'ils ont perpétrés.

Il se refuse à parler de l'indemnité financière que les familles des victimes du terrorisme perçoivent pour leurs parents assassinés. Absoudre les crimes des terroristes reviendrait à ses yeux à assassiner une seconde fois les victimes de ces derniers.

Lui demander de pardonner au «Loup affamé» d'avoir si cruellement égorgé sa sour est au-dessus de ses forces. C'est que, s'appuyant sur les révélations du chauffeur du bus qui transportait les enseignants, par ailleurs seul rescapé de l'horrible massacre, c'est un certain El-Bahri Djilali qui a commis seul la sale besogne.

Il doit, ainsi, sa sinistre réputation de «loup affamé» à sa soif de sang, au palmarès qu'il détient en termes de vies ravies froidement sous la lame de son couteau. Comble de l'ironie, ce terroriste notoire qui a choisi depuis dix ans de rejoindre les fiefs qui abritent ses acolytes dans les montagnes boisées de la région, a laissé une famille exclusivement féminine : son épouse et ses quatre filles.

Victimes de la tragédie nationale, elles sont abandonnées à leur sort et vivent dans un total dénument. Ne possédant plus de logement depuis la mort du grand-père, elles doivent le «haouch» qui protège leur décence à la générosité d'une voisine qui le leur a cédé.

Keltouma, la mère, doit encore compter sur les nobles sentiments de ses proches et voisins pour survivre et élever ses filles, toutes scolarisées, ce qui suppose des frais au-dessus de ses forces. Aussi, l'état de précarité est-il frappant chez ces filles qui peuvent néanmoins se consoler avec une chose : à Aïn-Aden, elles sont loin de faire l'exception.

Cette localité, une des régions les plus touchées par la violence terroriste, subit aujourd'hui encore les conséquences de la misère et de l'abandon. Keltouma ne comprend pas qu'elle ne puisse pas avoir de droits, comme ceux attribués aux victimes du terrorisme : «Mes filles n'ont rien fait, elles ont aussi un droit dans cette Algérie qui appartient à tous.

Nous sommes pourtant démunies et les autorités ici le savent.» Et d'assurer n'avoir jamais bénéficié d'aucune mesure d'aide durant les fêtes ou à la rentrée scolaire. De temps à autre, elle récolte le maigre fruit d'un travail artisanal.

Elle avoue ne plus avoir de nouvelles de son mari depuis des mois. Ne sachant pas s'il est encore en vie, elle n'en espère pas moins son retour et assure à qui veut la croire qu'il est incapable de commettre ce dont on l'accuse, lui qui ne supportait pas la vue du sang.

«S'il est monté au maquis, assure-t-elle, c'est à cause des menaces de mort proférées à son encontre par un capitaine qui le suspectait. Avant, c'était un paisible berger qui passait tout son temps dans les champs.» Son retour, dit-elle, contribuera à l'amélioration de la situation de sa famille et mettra fin aux racontars des gens.

Pourtant, Djilali n'a pas saisi l'opportunité de la concorde civile comme l'ont fait plusieurs terroristes ayant rejoint le maquis. «Peut-être le fera-t-il après l'application de l'amnistie générale puisqu'elle concernera même ceux qui sont accusés d'avoir tué.

Nous ne demandons pas mieux que de vivre en paix dans ce pays. Si seulement Bouteflika était rentré plus tôt au pays pour que nous n'en soyons pas là aujourd'hui !» Khadidja, «victime» de son père Khadidja, 12 ans, n'a pas encore l'âge de réaliser la tragédie qui a frappé l'Algérie, mais elle ne demande qu'une chose : que son père revienne à la maison.

Trop préoccupée à y penser, elle a dû refaire sa première année au CEM. Elle avait du mal, avoue-t-elle non sans difficulté, à supporter d'être montrée comme étant la fille du «Loup affamé», à endurer les chuchotements de ses collègues à son passage.

«Mes filles rentraient à la maison en pleurant. Elles sont trop jeunes pour gérer cela ; je dois les convaincre de l'innocence de leur père et ne pas faire attention à ce qu'elles entendent à son propos», avoue la maman. «Cette année, je suis déterminée à réussir pour aider ma mère», nous dit Khadidja.

Parmi les onze enseignantes assassinées, Khadidja se souvient de l'une d'elles. «Elle était si gentille», lâche-t-elle sur un ton qui voulait dire qu'elle ne méritait pas sons sort. Dans le quartier où habite cette famille, un seul homme vit.

Tous les autres ont soit rejoint le maquis soit été tués par des terroristes. La mère Chekroun pleure encore ses deux fils : Mohamed âgé de 34 ans, membre de l'ANP et ayant péri lors d'un accrochage avec les terroristes en 1999, et Hocine, son aîné, âgé de 36 ans, dont elle n'a aucune nouvelle.

S'il est monté au maquis, dit-elle, c'est qu'il y a été forcé. Ayant attendu, comme toutes les mamans éplorées, le retour de son enfant à la suite de l'annonce de la concorde civile, elle a encore, à 75 ans, la force d'espérer le revoir avant de quitter ce bas monde.

«Grâce à Bouteflika, la situation sécuritaire s'est nettement améliorée et nous ne demandons qu'une chose : vivre en paix. La politique de l'amnistie me ramènera peut-être mon fils et contribuera certainement au retour définitif de la sécurité dans le pays.

Pour nous, il est trop tard ; il ne nous reste que peu de temps à vivre ; c'est pour les générations futures qui doivent évoluer dans un climat serein et prospère.» En attendant, elle compte les jours qui la séparent de l'éventuel retour de l'être cher.

Cette attente est devenue sa raison de vivre et lui donne la force de supporter son pénible quotidien que façonne à son gré la misère. Aux côtés des mères et épouses de ce quartier, sa peine s'en trouve presque allégée tant elle est diluée dans celle des autres.

A quelques variantes près, toutes les habitantes de ce hameau sont confrontées aux mêmes difficultés, appréhensions et espérances. La mère Chekroun est soutenue par sa fille, veuve. Elles vivent toutes deux des 5 000 DA perçus mensuellement au titre de la retraite du père décédé.

Elle ne comprend pas qu'elle ne puisse bénéficier d'aucune aide de la part de l'Etat, en dépit de sa situation : «Lorsque les GLD recherchaient mon fils, ils nous accusaient d'être des harkis, des terroristes. Depuis l'application de la concorde civile, nous ne sommes plus importunées, mais lorsque nous nous plaignons de notre situation, les autorités locales nous disent que nous n'avons droit à rien.

Ne sommes-nous pas des Algériens au même titre que les autres ?» Pourtant, dans bien des cas, ces «autres» auxquels notre interlocutrice fait allusion sont également des oubliés de l'Etat. Le pays, par-dessus tout Père de 14 enfants, Riabi Tayeb a du mal à joindre les deux bouts.

Cette grande famille vit essentiellement des 9 000 DA perçus au titre de l'indemnité mensuelle versée par l'Etat à la suite de l'assassinat du fils aîné, égorgé en 1995. Appelé sous les drapeaux, il se trouvait en permission lorsque des terroristes l'ont repéré chez lui, à Merine, une des communes de la daïra de Télagh, distante d'environ une centaine de km du chef-lieu de la wilaya de Sidi Bel Abbès.

La famille Riabi compte une douzaine de membres ayant pris les armes pour défendre l'Algérie contre l'ennemi français, et c'est tout naturellement que la génération suivante les reprend pour repousser l'hydre terroriste. Tayeb fut l'un d'eux.

Comme la dizaine de ses proches, il l'a fait avec une forte conviction, par amour et par devoir pour cette patrie. Et les Riabi peuvent se targuer d'avoir été les premiers de leur localité à avoir pris leur courage à deux mains. Au risque de leur vie.

L'assassinat de son fils, n'a pas dissuadé Tayeb de renoncer. Et c'est non sans soulagement qu'il apprécie les retombées de la concorde civile sur le plan sécuritaire. Mais une sécurité qui est loin d'être optimale dans cette région à cause des terroristes qui y sévissent encore et qu'illustrent les quelques attentats qui continuent d'y être perpétrés.

Le dernier en date étant celui survenu il y a quelques jours, lorsqu'une bombe a causé la mort d'un militaire. Ce qui a amené les forces de sécurité à opérer un vaste ratissage dans la région. Quoique abattu, le tristement célèbre Akkal, l'ex-émir de la région, a visiblement «formé» des adeptes qui ne veulent toujours pas abandonner les maquis et veulent convaincre de leur nocivité à travers des opérations sporadiques.

Pour autant, la population ne se sent pas totalement sécurisée, a fortiori depuis le désarmement des Patriotes en 2003. «Nous étions 120 GLD armés et les terroristes avaient trouvé malgré cela, il y a deux ou trois ans, le moyen de commettre un attentat au cour même du village et en plein jour.

C'est dire que nous sommes livrés à nous-mêmes.» Aussi, notre interlocuteur se dit-il favorable à toute initiative susceptible de restaurer définitivement la quiétude dans le pays. Même s'il reconnaît qu'il lui a été pénible d'admettre le retour chez eux des repentis, en pensant que l'un d'eux pouvait être l'assassin de son fils, il semble à Tayeb qu'il ne peut pas remettre en cause ce que décide le pouvoir, et que si ce dernier opte pour une solution, c'est qu'elle est forcément bonne et que personne d'autre n'est en mesure d'en présenter une autre.

Il appartient alors, pense-t-il, aux citoyens de l'approuver. Il en est ainsi de l'initiative d'amnistie générale. Pourtant, Tayeb regrette de constater que les repentis ont réintégré leur travail, alors que ses propres enfants peinent à en trouver un.

Que la formation de mécanicien et de tôlier qu'ils ont acquise ne leur sert à rien. Que sa famille est oubliée par les autorités lorsqu'il s'agit des aides à l'occasion de l'Aïd ou de la rentrée scolaire. «Nous ne pouvons même pas sortir du village pour travailler la terre car nous avons peur.

Quand nous écoutons la télévision qui affirme que toutes les mesures sont prises, nous avons l'impression que l'Etat n'a pas failli. Mais au niveau local, il n'y a pas de suivi. A mon avis, c'est à ce niveau que se situe la défaillance.» Notre hôte nous présente son frère, Abdelkader, également GLD depuis 1994.

Avec neuf enfants et leur mère à charge, ce dernier fait face à une situation insoutenable, indescriptible. Une précarité que cache péniblement un garage aux murs décrépis et glacés qui leur sert de toit. Même le feu de bois allumé n'a pas réussi à apporter un peu de chaleur dans la pièce.

Une seule lampe éclaire la demeure grâce à la générosité des voisins qui leur ont permis de tirer un câble d'électricité. Pour tout mobilier, une vieille armoire et une pile de vieilles couvertures. Parmi cette fratrie dont l'âge se situe entre 23 et 10 ans, seuls les deux plus jeunes ont la chance d'aller à l'école.

Jusqu'à quand ? Le père n'est pas sûr de pouvoir les mener loin dans leur scolarité tant les charges de sa famille sont au-dessus de sa propre résistance. A croire qu'il lui a été plus aisé de combattre le terrorisme que d'affronter la misère, mais lorsque les deux se conjuguent, nous n'osons pas imaginer le vécu de ce père torturé de devoir parfois tendre la main pour obtenir le prix de 2 ou 3 baguettes de pain.

Lorsqu'il avoue cette «faiblesse», il ne peut s'empêcher de fondre en larmes tant sa dignité est bafouée. Aucune perspective d'emploi, ni pour lui ni pour ses aînés. Il se rappelle avoir été payé une seule fois, en 1997, pour avoir pris les armes.

Trois trimestres d'affilée à raison de 21 000 DA chacun. Depuis, rien. Même pas les aides allouées aux plus démunis. «Quand on n'a aucune connaissance qui puisse vous introduire vous n'obtenez rien dans ce pays. Et dire que nous avons abandonné nos enfants et nos maisons pour protéger jour et nuit le village.

Mais, s'il fallait le refaire on n'hésiterait pas une seconde, puisque c'est pour notre pays.» Pour avoir suffisamment vécu le terrorisme, Abdelkader se dit favorable à l'initiative d'amnistie générale que le Président compte faire voter par le peuple.

Quant à ceux qui ont les mains tâchées de sang, dit-il, ils ne pourront jamais échapper au châtiment divin, même si l'Etat les absout. Les frères Riabi ont été rejoints par la suite par d'autres habitants de Merine, à mesure que s'amplifiaient les attaques des groupes terroristes sous le commandement d'Akkal.

C'est le cas de la famille M. dont le père peut aussi se targuer d'un passé révolutionnaire et dont la fibre nationaliste s'est étendue jusqu'à ses enfants dont deux policiers et un gendarme. Commerçant de son état, il s'était rendu un jour de l'été 1994 pour s'approvisionner en tissu en compagnie de son aîné.

Les groupes armés l'ayant mis dans le collimateur, ils n'ont pas raté leur coup. Criblés de balles, les deux occupants du véhicule succombèrent à leurs assaillants. Certes, l'Etat a indemnisé cette famille qui a perdu deux membres, mais au-delà de l'aspect financier, la blessure semble être aussi vivace qu'il y a 10 ans.

Un pardon au goût de cendre L'amélioration de la situation sécuritaire à la faveur de la politique de la concorde civile n'a pas été pour déplaire à cette nombreuse famille qui, elle, a eu le «privilège» de pouvoir faire son deuil dès lors qu'elle savait morts les auteurs du double assassinat qui les a frappés.

«Pour cela, le retour des repentis a été plus supportable pour nous, ce qui n'a pas été le cas pour les autres familles des victimes qui reconnaissent parmi eux des complices de l'assassinat des leurs. Mais le plus dur pour elles a été de constater le traitement de faveur dont ils bénéficient alors que leurs droits, eux, sont bafoués», explique Mohamed, l'ex-policier reconverti en Patriote depuis 1994.

Pour être en contact permanent avec les familles des victimes, dont le nombre avoisine la centaine, il en sait beaucoup sur leur précarité et leurs pénibles souffrances. «La plupart ne trouvent pas de quoi nourrir leurs enfants ; même si certains sont indemnisés, cela ne leur suffit même pas pour survivre.

Aussi, ces personnes votent-elles avant tout pour le retour de la paix, même si au fond d'elles-mêmes elles ont le sentiment que cette paix s'est opérée sur le dos de leurs morts. Ce sera le cas pour l'amnistie générale, tout en sachant que cette initiative arrangera davantage les terroristes.

Au plus profond de nous-mêmes, il nous est difficile de pardonner, et nous nous résignons à cette fatalité en sachant qu'ils paieront de leurs crimes dans l'au-delà.» A quelques mètres du domicile des M. se trouve la petite échoppe de M. Benchirene Bensekrane, 81 ans, père de 7 enfants, dont deux terroristes : Mohamed et Ali.

Ce dernier est monté au maquis en 1996 de son propre chef, mais il a fini par faire les frais des luttes intestines que se livraient les troupes d'Akkal et de Benchiha. L'aîné, qui était infirmier, raconte son père, a été entraîné de force par les groupes armés pour soigner leurs blessés.

Il a fini par être tué par ces derniers, tant il manifestait sa désapprobation pour les massacres des civils et des membres des différents corps de sécurité. A ce jour, le père n'a pu récupérer leurs corps qui se trouveraient, l'un à Sidi Bel Abbès et l'autre à Tlemcen.

Les autorités refusent de lui délivrer les certificats de décès. Autant dire que cet octogénaire n'a pas encore fait son deuil et continue de consommer sa douleur. Une douleur déjà suffisamment poignante du fait de la honte d'être désigné comme étant le père de deux terroristes.

Lui qui jure par Dieu et prie ce dernier pour que les âmes de ses deux enfants reposent en paix. Cette paix qu'il dit souhaiter à tout le peuple algérien, aux futures générations notamment, et que le président de la République sera en mesure d'instaurer à travers sa nouvelle initiative.

Ce n'est pas pour cela, estime-t-il, que les terroristes échapperont au châtiment divin, car «ôter une feuille d'un arbre et l'empêcher de vivre est répréhensible. Que dire alors d'une vie humaine ?» conclut-il comme pour marquer sa totale désapprobation de la voie empruntée par sa progéniture.

M. C.

 

 
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