Référendum sur le projet de « Charte pour la paix et la réconciliation nationale »

Les urnes de l’abdication

Ahmed Kaci, 28 septembre 2005

Le 29 septembre prochain, les Algériens sont de nouveau conviés aux urnes pour se prononcer par voie référendaire sur le projet de « Charte pour la paix et la réconciliation nationale ». Dans le même temps, seuls les voix acquises à ce projet ont droit au chapitre que ce soit dans les médias ou à travers la campagne d’explication, pardon de propagande menée à sens unique. Ne se contentant plus d’user de la fraude massive et générale comme pour tous les scrutins organisés depuis l’indépendance, le régime impose le silence aux opposants de cette énième fuite en avant. Les forces contestataires sont vilipendées de la manière la plus abjecte qui ait été donnée à un régime autoritaire de le faire. En plus de l’anathème qui est jeté sur eux, ils subissent au quotidien harcèlement, interpellation et menaces de la part de la police. C’est le cas notamment des militants des droits de l’homme, des partis politiques et des membres de familles des disparus et des victimes du terrorisme. Devant tant d’acharnement dans la chasse aux opposants, l’on se demande alors si réellement la volonté de Bouteflika et de ses parrains dans la junte militaire est l’instauration de la paix et la recherche d’une sortie de crise. On aimerait savoir si le texte s’adresse aux Algériens en tant que citoyens libres ou seulement à des sujets qu’on convoque le temps d’un scrutin dans le but de se donner un semblant de légitimité. Dernière question, on doit s’interroger si enfin le texte va ouvrir véritablement une nouvelle page politique en Algérie dans le sens positif de l’histoire et de la démocratie, comme le clame Bouteflika et les escouades de baratineurs chargés de prêcher la bonne parole à un peuple dénié de tous ses droits. Ne faut-t-il pas au contraire craindre que le texte ne fera que consacrer de jure plus d’une décennie forgée par le feu et le sang et partant la perpétuation des méthodes autoritaires et du pouvoir absolu.

Une offre de capitulation

Une simple lecture du texte suffit largement à réfuter l’objectif que prétend réaliser ce projet de charte, en l’occurrence la paix et la réconciliation nationale. Dans de nombreux passages, on s’aperçoit vite que la démarche ne fait que perpétuer la situation de non droit que vivent les Algériens depuis plus d’une décennie, pour ne s’arrêter qu’à cette période récente de notre histoire. Ce déni de justice qui transparaît à chaque ligne de la charte, rappelle dans sa substance si ce n’est dans ses principales dispositions les traités d’abdication par lesquels les peuples colonisés ont été sommés de renoncer à leurs droits les plus élémentaires, voire à leur dignité d’êtres humains. Seuls, en définitive, les contextes ont changé et très peu les enjeux. Cette volonté farouche de se soumettre l’autre et lui ôter toute espèce de personnalité est le trait dominant du régime algérien. Le projet ne fait qu’entériner cette situation. En un mot, le texte que défend Bouteflika et qui a été conçu dans les officines n’est rien d’autre qu’une offre de capitulation adressée à la nation entière sous un habillage juridico-politique.
Les centaines de milliers de morts, les dizaines de milliers de disparus, les centaines d’entreprises brûlés et détruites, les millions de familles réduites à la misère et s’entassant dans les bidonvilles pour fuir les lames des escadrons de la mort doivent dans cette logique de vainqueur passer en pertes et profits. Du jour au lendemain sans que nul n’ait avoué un quelconque crime, une once de responsabilité dans les massacres, dans les explosions de bombes, nulle participation aux exécutions sommaires, aucune culpabilité dans la torture élevée au rang d’institution et d’autres abjections du genre, on intime au « peuple souverain », par un édit du prince de pardonner et de tourner la page. Le texte ferme de façon martiale la porte de la mémoire comme ont été fermées les terres des charniers qui ont accueilli les milliers de victimes de la barbarie en énonçant : « qu’en adoptant souverainement cette charte, le peuple algérien affirme que nul, en Algérie ou à l’étranger, n’est habilité à utiliser ou à instrumentaliser les blessures de la tragédie nationale pour porter atteinte aux institutions de la République algérienne démocratique et populaire, fragiliser l’Etat, nuire à l’honorabilité de tous ses agents qui l’ont dignement servie ou ternir l’image de l’Algérie sur le plan international.» C’est cette logique de vainqueur qu’un président assoiffé de pouvoir veut imposer à la société. Au pays de Bouteflika et des généraux, les valeurs telles que la vérité et la justice sont désormais des délits susceptibles de mener droit en prison. Sans oublier que le régime se réserve le droit, par le biais de cette charte infâme, d’amnistier et de condamner qui bon lui semble. Seuls les pouvoirs totalitaires ont eu l’audace d’aller aussi loin dans la confiscation de la mémoire. Le régime d’Alger ne s’arrête décidément devant aucune limite puisque le texte peut prescrire l’interdiction même aux historiens de se pencher sur la sale guerre. On en est plus au règlement de la crise, de la restauration de la paix et de la réalisation de la réconciliation nationale. Cette prose qui sert avant tout à endormir la conscience du peuple et à l’obliger à l’amnésie décrétée. Au sommet du régime, on en a cure de toute cette prose. Ce qui est en jeu, c’est seulement la préservation du pouvoir et de la domination. Les luttes à cet égard vont davantage s’exacerber au lendemain même du plébiscite populaire. Chaque clan affûte ses armes, manœuvre à vue d’œil, compte ses forces et menace tant les intérêts sont énormes. De l’ordre de la survie pour chaque clan. Un vrai champ de bataille.

Entre délire présidentiel et cynisme criminel

Dans cette course folle à la puissance, Bouteflika est prêt à tout pour un troisième mandat croyant qu’après cela il lui sera loisible de dégommer les généraux qui contrarient ses desseins de monarque absolu. Lors de ses discours de campagne, il a laissé glisser quelques phrases sibyllines comme à son habitude, mais qui ne manquent pas de renseigner sur les ressorts profonds du projet référendaire. Entre autre aveux, celui présentant la « Charte pour la paix et la réconciliation nationale » comme une démarche limitée par les « grands équilibres » encore « fragiles » au sein du pouvoir. Autrement dit, le texte ne serait qu’un condensé du rapport de force au sein du bloc dominant au pouvoir. La volonté du premier collège et des apprentis sorciers de la guerre menée contre la société entière vendue aux Algériens comme la volonté du « peuple souverain ». Les déclarations de Bouteflika ne relèvent surtout pas d’un exercice de style ou de simples formules incantatoires, mais d’une véritable confession quant aux limites tracées par les détenteurs du pouvoir réel à ses velléités d’autonomie. Sur ce point, les joutes électorales aussi discutables qu’elles paraissent représentent les rares moments durant lesquelles les différentes fractions du régime brisent quelque peu l’unanimité et dévoilent leurs intérêts propres. Divergences qu’on retrouvera dans les discours prêchés par le chef du gouvernement Ahmed Ouyahia et chef du RND et celui de Belkhadem le chef du FLN. Même si au fond peu de choses différencient ces deux partis de la « famille réactionnaire », les enjeux de domination les fait séparer sur de nombreuses questions, notamment le sujet de la réconciliation. Sur le dossier du FIS, Bouteflika voudrait aller plus loin que le cahier des charges que lui ont tracé les cercles dominants au sein de la junte. Il a longtemps lorgné du côté des islamistes, dans l’espoir d’élargir sa base sociale qui n’arrive pas à dépasser les limites de son conglomérat régional si ce n’est tribal, pour en faire un instrument contre les chefs militaires. Hélas pour lui, les seules politiques du FIS qui ont exprimé leur adhésion au projet n’ont aucun crédit chez les militants du parti dissous. Dans le meilleur des cas, ce sont pour la plupart des agents du DRS reniés par le FIS depuis bien longtemps lorsqu’ils ne sont pas des terroristes infiltrés ou retournés par les services. Pour autant, les contradictions évoquées précédemment qui traversent le régime de part en part ne remettent pour le moment pas en cause la survie. Par contre, elles sont décisives pour l’avenir politique de chaque fraction. Le statu quo n’est permis que par le reflux du mouvement populaire depuis que la dissidence kabyle a été domestiquée. De sorte qu’aucune des deux tendances aujourd’hui ne peut aller très loin dans ses projets faute de disposer de rapport de force indispensable à cet égard. Mais c’est tout de même un statu quo morbide qui fait perdurer la crise et les raisons de la crise et nourrit l’absolutisme. Quand bien même Bouteflika, qui prétend souvent ne pas être « un quart de président », arrive à asseoir fortement son emprise sur tous les appareils de l’Etat, il sera toujours ce monarque de pacotille tel que voulu par ceux qui détiennent la véritable décision dans le pays. Les chefs militaires semblent parvenus à la conviction qu’il leur faut une vitrine forte, un tigre mais tout de même un tigre en papier. C’est dire que si le pouvoir de l’ombre a été pour le pays une tragédie, Bouteflika en sera la farce. Une farce délirante. Bouteflika ignore à l’évidence jusqu’au pathétique qu’il n’est qu’un potiche politique, contredit à tout bout de champ même par un triste sire, son premier ministre Ahmed Ouyahia, le chargé de mission de l’armée dans le gouvernement. « L’homme des sales besognes », selon ses propres aveux. Le chef de l’Etat n’a-t-il pas cédé sur la dissolution des assemblées locales en Kabylie et donné une période de répit à l’aile ultra-réactionnaire de la junte résolue à en finir avec la rébellion du FFS qui dure depuis 1992 ? C’est que chaque fois que Bouteflika et ses amis ont cru arriver à leurs fins, l’aile fascisante les rappelle à l’ordre, allume des contre-feux et leur retrace les limites à ne pas franchir. Depuis six ans qu’il est au pouvoir, Bouteflika s’est bien gardé d’ailleurs à s’y risquer. Arrivera-t-il un jour à s’armer de courage pour les franchir ? C’est qu’il se sera alors allié au diable: une clique de généraux et une police politique sûrement plus redoutable encore. Pour un président dont la Tunisie de Benali est la référence, on comprend aisément ses colères, ses coups de poings sur la table et ses regards de fauve qui se veut indompté: le signe d’une frustration profonde, d’une tare congénitale, d’un destin maudit que ne peut ressentir qu’un quart de président. C’est dire que ce qui est en jeu le 29 septembre n’est ni la paix ni la réconciliation nationale. Mais quelque chose comme la course éperdue d’un président tout à son délire « du tout le pouvoir pour moi » et de quelque chose d’autre de la même engeance mais cynique et délinquant : celui d’une caste d’officiers criminels responsable de dix années de guerre sanglante et dévastatrice.

Consacrer de jure la guerre préventive

Sur ce point, la « guerre préventive » n’est pas une invention des spins doctors américains. Ces derniers n’ont fait que copier sur les régimes d’exception, comme l’Algérie, une stratégie qu’ils appliqueront à leur tour contre ceux qu’ils traitent d’« Etats voyous ». Le but de la junte algérienne depuis l’interruption du processus démocratique n’était pas de venir à bout du FIS seulement, mais de toutes les forces sociales qui remettaient en cause la domination des oligarchies militaro-bureaucratiques et de leurs clientèles. Dans le cas contraire, on s’en serait longtemps aperçu. Ce qui remet sérieusement en doute le mythe des « généraux républicains » engagés dans la défense de la démocratie menacée par « l’intégrisme islamiste ». Bien avant l’interruption du processus électoral, la fraction affairiste, anti-nationale et structurellement liée aux grand capital international destituait au terme d’un coup d’état qui ne dit pas son nom le gouvernement des réformateurs de Mouloud Hamrouche. Les changements envisagés par ce dernier remettaient dangereusement en cause les intérêts de celle-ci. Bien qu’elles ne soient pas de nature profondément populaire, les mesures du gouvernement Hamrouche visaient au moins à la protection de l’économie locale du secteur étatique, ceux de la bourgeoisie industrielle naissante et des petites entreprises. Les décrets sur l’autonomie des entreprises publiques et son action pour la transparence du commerce extérieur déchaînèrent contre lui un tsunami de mensonges et de contrevérités et lui valurent les foudres de guerre de l’affairisme érigé déjà en réseaux mafieux. Hamrouche venait de toucher aux mécanismes huilés de la distribution mafieuse de la rente et aux intérêts des barons du régime. Les mesures à destination des jeunes à l’effet de leur permettre l’accès aux crédits et la création de petites entreprises ne rencontrèrent que blocage de la part des castes bureaucratiques. Des dizaines de milliers de jeunes serviront, faute d’avoir pu s’épanouir par le travail et la création, de chair à canon aux vendeurs d’illusions et aux criminels ravis d’une telle aubaine tant la confusion qui sera entretenue nourrira l’affairisme sous toutes ses formes.
Au plan politique, l’arrêt du processus démocratique va permettre enfin à la fraction affairiste du bloc dominant d’asseoir sa mainmise sur toute la société par le biais d’une centralisation/ dédoublement des centres de la décision transformés en appendice de l’appareil sécuritaire dominant, en l’occurrence la police politique. La répression frappera sans ménagement toutes les couches sociales y compris même dans la base sociale du régime. Le parti de l’ordre et de l’affairisme veut se donner les moyens de mener à son terme une accumulation contrariée un moment par les velléités du gouvernement libéral de Hamrouche et un mouvement populaire d’essence religieuse. Cette domination culminera avec l’arrivée d’Ahmed Ouyahia à la tête du gouvernement avec une mission plus précise : lever tous les obstacles qui se dressent sur le chemin des intérêts de l’affairisme local et de ses maîtres à l’extérieur. C’est à dire, l’intégration de l’économie algérienne dans le circuit mondialisé dans le sens de sa compradorisation. La libéralisation sauvage des circuits de distribution sera l’occasion de remplacer les monopoles étatiques par ceux édifiés par les barons du régime généralement sous prête-noms. Une situation que l’humour corrosif algérois symbolisera par « le pont des généraux » qui relie le port d’Alger à l’autoroute de la Moutonnière. Le rééchelonnement de la dette suivi d’ajustements structurels répétitifs, la dissolution de centaines d’entreprises publiques avec à la clé 200 000 travailleurs licenciés, la dévaluation de la monnaie, les ponctions sur les salaires, l’emprisonnement de milliers de cadres et la désintégration du domaine agraire sont toutes des mesures dictés par le FMI, la spéculation et l’affairisme. La potion amère ne rencontrera que peu de résistance ; les GIA faisaient régner la peur ; les syndicats étaient bâillonnés et leurs irréductibles adeptes physiquement éliminés.
La junte va remplir son rôle historique : la mise en place des structures d’accumulation au profit de la fraction spéculative de la bourgeoisie et du capital mondial. La mise en coupe réglée de l’économie et le partage des secteurs d’activités donnera lieu quand les arbitrages s’avèrent impossibles à des règlements de comptes sanglants entre les barrons de cette catégorie sociale parasitaire. Tout est permis pour la prise des parts de marché dans le secteur notamment de l’import-export, les marchés publics d’équipement, etc. La gestion violente de la société va prioritairement profiter aux différentes mafias qui s’établiront dés le milieu des années 90 en tant que mafias-entreprises. Il faut noter à ce sujet que la mafia en Algérie, ainsi qu’ailleurs n’est pas une entité anti-étatique se développant à la marge du marché et de ses lois comme la présente une vision normative. Mais bien plus une composante des fractions dirigeantes menant une lutte sur tous les fronts (politique, économique, idéologique et militaire) par le biais des appareils de l’Etat en vue de préserver les conditions de l’accumulation. Un mode d’accumulation qui est lui même le résultat de l’arrivée tardive de la bourgeoisie algérienne sur le marché mondial où elle ne peut prétendre à d’autres rôles que celui de supplétif de la grande spéculation internationale. Les révélations du Mouvement algérien des officiers libres (MAOL http://www.anp.org/tortionnaires/Mhenadjebbar.htm) sur leur site Internet sur les connexions entre la mafia, le terrorisme et l’affairisme en général ne sont qu’un échantillon des liens entre les classes dirigeantes et le crime organisé. Dernièrement l’économiste Nacer Eddine Sadi a lancé un pavé dans la mare en révélant dans Le Jeune Indépendant du 8 août 2005, à propos du plan de relance économique de 7 milliards de dollars, que « 25 % des objectifs ont été réalisés, alors que l’enveloppe financière a été consommée dans sa totalité. Ce n’est pas normal, sachant que 75 % des actions envisagées dans le cadre de ce programme n’ont pas été réalisées ». Bouteflika dans une de ses visites à l’intérieur du pays s’est demandé l’air offusqué où était passé l’argent de la relance ne voyant ni nouvelle infrastructure, ni nouvelle école ni nouvel hôpital. En présentant la loi de finances complémentaire, M. Mourad Medelci annonce qu’il y a 40.000 importateurs qui interviennent sur le commerce extérieur en Algérie dont 9.000 que l’administration n’arrive pas à localiser. En la matière, le commerce informel, ce domaine privilégié de la mafia intercepte 40 % des parts de marché et 35 % des richesses nationales. Le monstrueux scandale Khalifa n’est que la face visible de l’iceberg tant la corruption et le crime organisé ont investi tous les rouages de l’Etat et de la société.
Soulignons en passant que cette guerre totale contre la société a été soutenue à bout de bras par une élite sectaire, autoritaire, petite-bourgeoise et pseudo-moderniste. Le RCD, le MDS, une grande partie de l’élite médiatique et toutes les organisations de la société civile qui gravitaient au tour de ce pole animé exclusivement par le rejet de l’islamisme vont constituer une véritable machine de guerre entre les mains du régime pour empêcher toute tentative de débat sur sa véritable nature. Les lois d’exception, l’état d’urgence, la torture, les disparus passeront, à leurs yeux pour un moindre mal, voire pour des dommages collatéraux dans le cadre du combat mené par « les généraux républicains » contre les « hordes terroristes » et le « fascisme vert ». Le discours de ce pole directement inspiré par la propagande fabriquée dans les officines de la police politique brouillera durant une décennie le discours de l’opposition et même de l’opinion internationale préoccupée par les atteintes aux droits de l’homme. Aujourd’hui tout ce bel attelage est débarqué dans le cadre de l’accélération de la normalisation totalitaire et des nouvelles alliances que les intérêts ont cristallisées. De telle sorte qu’aujourd’hui, même ce discours petit-bourgeois, pseudo-moderniste et sectaire constituent un danger à la fascisation du régime.

L’ultime phase de la normalisation totalitaire

Cette normalisation, qui après avoir décimé la direction politique du FIS, s’attellera à faire rentrer dans les rangs le FLN de Abdelhamid Mehri un des signataires de la plate-forme de Rome. Celui-ci sera éloigné de la direction du parti en 1996 à la suite de ce qui est appelé « le coup d’Etat scientifique ». En vérité une opération de barbouzerie politique planifiée par les agents du DRS. Le retour de l’ex-parti unique dans le giron du pouvoir montre si besoin est la faiblesse de l’assiette économique et idéologique de la fraction nationale de la bourgeoisie et sa soumission totale à la fraction affairiste et réactionnaire qui domine les appareils sécuritaires et bureaucratiques. Cette dernière augmentera son assise politique dés les législatives et les locales de 1997 en aménageant une place au versant ultra-libéral et réactionnaire de l’islamisme, en l’occurrence le MSP dans l’alliance gouvernementale et par ricochet dans les bénéfices de la rente. Mais la normalisation s’appuiera aussi sur des méthodes non avouées : l’effritement de la société civile et l’entretien des divisions sur des bases idéologiques entre « éradicateurs et réconciliateurs », corporatistes entre les différents factions de la « famille révolutionnaire », régionalistes, voire ethniques. La mise en évidence de dizaines de partis microscopiques à la tête desquelles on trouve souvent des agents du DRS servant de leurre et de brouillage de toutes lecture de la crise. Diviser pour régner a été appliqué avec un rare cynisme.
La dernière étape de la normalisation absolue consiste à domestiquer la Kabylie et les forces politiques progressistes de la région, le FFS en priorité. Les « aarouch » fourniront l’arme inespérée pour venir à bout d’une région frondeuse et qui s’est souvent illustrée comme le bastion avancé du mouvement démocratique. Les moyens ne différeront pas trop de ce qui a été appliqué dans d’autres situations. La violence portée à son paroxysme est le ferment favori des régimes autoritaires et qui sera semé sans scrupules en Kabylie. Quand les armes de la guerre tonnent, ceux de la politique sont sommés de se taire. Les « aârouch » vont remplir cette mission de façon presque parfaite quoique il faille faire la distinction entre le mouvement populaire et cette excroissance du barbouze. Ordre est donc intimée à toute la Kabylie de se taire devant la bande des Abrika et consorts. En quelques années, la Kabylie va se transformer, dans une ambiance de fascisation rampante, en un champ de théâtre pour les mafias, le banditisme, la délinquance et le sectarisme. Le but évident de cette stratégie de la terre brûlée est de disqualifier le politique, l’action pacifique et les tentatives d’élargissement de la contestation populaire à tous les secteurs de la société et aux autres régions du pays. Il ne s’agit pas seulement de défaire le mouvement populaire. Il faut que la défaite du mouvement de masse en Kabylie soit vécue comme une leçon pour tout le reste des régions du pays qui seraient tentées de suivre son exemple. Une parenthèse pour dire que cette contestation a été défaite aussi par les limites des élites petites-bourgeoises kabyles et de ses partis incapables de s’entendre sur l’essentiel, de donner un sens aux luttes populaires et de les porter à des niveaux irréversibles. Les rapports clientélistes entretenus vis-à-vis des appareils bureaucratiques et militaires par une partie de ces élites condamneront le mouvement populaire à terme et le mèneront vers un cul de sac jusqu’à en devenir l’instrument de la domestication de toute la région. Le radicalisme mensonger de vendeurs à la sauvette fera des ravages dans les rangs de la jeunesse kabyle et dans tout le pays. Le rejet de tout interface politique, des syndicats, des universitaires, des associations et des femmes laissera la porte ouverte à une perversion inédite des luttes sociales désormais vouées à n’être que des émeutes à répétition. Toute tentative de formalisation des revendications sera battue en brèche par davantage de fausse radicalisation, de surenchères politiciennes et d’éruptions de violence. Après avoir basculé en faveur du mouvement populaire malgré la répression féroce et les pertes en vie humaines, le rapport de force changera franchement en faveur du régime et de ses clientèles. De telle sorte qu’il est possible à des personnages ténébreux et à des charlatans de tous poils de se croire délégués par les masses kabyles. Et Ouyahia de se voir rétrocéder la revendication amazighe comme si cette dernière n’était pas un acquis de longues et douloureuses luttes politiques, mais un butin ramené par « l’enfant prodige ». Le FFS, visé en priorité dans cette affaire, payera chèrement son attitude attentiste. Au moment où les masses kabyles attendaient de lui qu’il prenne la tête de la révolte, ses dirigeants sollicitaient les chefs de la junte à la table de la négociation montrant par là les lignes qui séparent ce parti de la masse de ses militants et de ses sympathisants. La dissolution des assemblées de Kabylie n’est que le résultat des reculs du FFS, de ses hésitations entre le mouvement de masse et son discours réformiste. Discours sans cesse et de façon récurrente récupéré par les « aarouch » et le RCD après avoir été vidé de son contenu et dépouillé des ses aspirations démocratiques. La dissolution des assemblées locales dirigées par ce parti se veut comme la mise à mort du principal segment démocratique du pays et de la Kabylie. Le régime espère lui porter le coup de grâce lors des élections partielles dans la foulée du référendum qui coïncide étrangement avec l’anniversaire de ce plus vieux parti de l’opposition.

Le 29 septembre est la fin de cycle de janvier 1992

Dès lors, doit on s’étonner de ce qui nous arrive ? De cet énième coup tordu de l’Histoire ? Quelle coïncidence du reste avec l’anniversaire du FFS que ce jour de vote ! Le pouvoir algérien maître dans l’art de la provocation démontre que le coup d’Etat de janvier 92 sera mur le 29 septembre. Cette date du 29 septembre ne sera pas le point de départ mais le point d’arrivée de quelque chose de nouveau qui devrait faire réfléchir tous ceux qui se sont engagés dans des luttes secondaires, dans les querelles de leadership et surtout dans les positions sectaires. Le projet de « charte pour la paix et la réconciliation nationale » est la seule réponse possible que les castes dominantes sont en mesure d’accorder du haut de leur sa morgue à une société meurtrie, déchirée, profondément blessée, encanaillée, réduite à vivre et de débrouillardise. Le 29 septembre c’est la résignation qui l’emporte sur l’espoir. L’indifférence qui enveloppe de sa cruelle lâcheté les corps mutilés des milliers de personnes disparus, le silence qui couvre par sa surdité les cris des millions de victimes refoulés comme un pêché. Le 29 septembre est la preuve irréfragable que le régime est dans l’incapacité de solutionner la crise qui le ronge depuis le viol commis sur la société en janvier 1992. Un régime incapable même de régler la question sociale ne serait-ce que pour les besoins de sa survie malgré les milliards de dollars de la rente pétrolière et gazière. Un régime qui paradoxalement ne fait étalage de ses muscles que pour nous convaincre, malgré lui, de la faiblesse intrinsèque qui le condamne à rejoindre les poubelles de l’histoire, lui et les 12 salopards des Tagarins, ses potiches, ses catins obséquieuses au parlement, ses larbins et ses sbires dans la société civile, ses cerbères de nuit et de jour. Une faune réuni par le crime, le lucre et la luxure, qui dans un réflexe de citadelle assiégée, est obligé après verrouillé la porte de la mémoire, prépare avec la complicité d’un syndicat fantoche l’UGTA le bâillonnement du front ouvrier par le biais d’un pacte anti-social et anti-ouvrier. Et pour cause, les différentes familles mafieuses estiment qu’aujourd’hui leur pouvoir économique a acquis une efficace propre qu’elles pensent arrivée l’heure pour elles de poursuivre la prédation avec un vernis de respectabilité. Que la reproduction élargi du système pourrait se passer de l’usage de la terreur armée. Le pacte social que le syndicat fantoche s’apprête à signer est la continuation de la guerre à l’Algérie travailleuse puisqu’il annonce dans le même mouvement la volonté de mise à mort des syndicats autonomes et la mise au pas pour de longues années des classes ouvrières.

Que faire ? Et pourquoi donc ? Car d’abord, il n’y a rien à attendre d’un régime qui a vendu l’Algérie au souk d’Okadh et qui maintient les raisons de la crise pour se maintenir. La réponse doit être l’œuvre de toutes les progressistes et du mouvement populaire même en son état végétatif actuel. Une chose reste certaine, la sortie de crise émanera des acteurs qui s’investissent au quotidien quelque soit le domaine, le secteur et les questions qui motivent leurs luttes. C’est la somme de ses combats gagnés ou perdus, achevés où en chantier qui ouvrira des perspectives nouvelles dans le pays, c’est la somme des solidarités qui s’exprimeront à l’intérieur et à l’extérieur qui forgeront la détermination des Algériens à en finir avec un régime antisocial et antinational. Le rôle de tous ceux qui sont convaincus qu’une alternative est d’abord une construction, laborieuse certes mais inévitable, est de travailler à fédérer toutes les énergies aussi minimes qu’elles soient et aussi secondaires qu’elles puissent paraître. La construction d’un front de résistance et de refus du fait accompli et de cette nouvelle paix des braves s’avère aujourd’hui la priorité de toutes les forces qui aspirent au changement. Mais ce front n’aura de prise sur la réalité ni arracher des avancées en termes d’espaces de libertés que s’il est appuyé sur un pole de radicalité qu’est le mouvement populaire. Avec un objectif principal et unique quelque soit le degré de radicalisation : abattre la dictature et instaurer la démocratie.

Ahmed Kaci
Journaliste

 

 

 

 
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