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Tizi Ouzou Hostilité affichée des proches des victimesPar Malik Boumati, La Tribune, 9 février 2005 Des années après les faits, les proches des victimes du terrorisme sont-ils toujours traumatisés ? Ont-ils toujours peur ? Visiblement oui. Pour ce présent article, de nombreux membres de familles de victimes du terrorisme de la wilaya de Tizi Ouzou, contactés, ont décliné l’invitation. Chacun ses raisons. Certains disent qu’ils sont toujours menacés par ceux-là mêmes qui ont assassiné les leurs. Mais il s’est trouvé dans ce monde de peur et de réticence des gens qui ont quand même accepté, après des précautions, de dire ce qu’ils pensent du projet du président de la République relatif à la réconciliation nationale et à l’amnistie générale. Eux qui sont les premiers concernés par cet énorme projet qui anime, d’une certaine manière, le débat public de ces derniers temps. Pour les besoins de ce travail, nous avons réussi à trouver un échantillon assez représentatif des victimes de la tragédie qui a ébranlé l’Algérie des années quatre-vingt-dix mais aussi de la société algérienne qui a payé un lourd tribut à la violence. Une mère éplorée par la perte de sa fille, une veuve de journaliste, un fils de policier et un père malade de la mort de son unique fils se sont exprimés à la Tribune dans des termes assez durs pour commenter l’idée d’amnistie générale que compte mettre en œuvre le président Bouteflika. C’est le cas de Mme Bouziane, résidant dans la localité de Draa Ben Khedda, qui n’a pas hésité à répondre favorablement à notre sollicitation. Elle en avait gros sur le cœur, cette sexagénaire, mère de Farida Bouziane, assassinée le 23 juillet 1996 alors qu’elle travaillait comme secrétaire au bureau du journal le Pays à Tizi Ouzou. «Ulac smah ulac !», s’écria-t-elle avec hargne au tout début de l’entretien, précisant que «Farida était ma fille, mon mari et mon fils» pour dire que deux années après l’assassinat de sa fille, notre interlocutrice perdra une autre fille peu avant son mari. C’est dire que la douleur est toujours présente et multipliée par trois. A propos de l’ amnistie générale, Mme Bouziane sera catégorique. «Je ne connais pas le contenu du texte de Bouteflika mais il n’est pas question que je pardonne le sang de ma fille», lancera-t-elle avec colère avant qu’elle n’éclate en sanglots. Elle rappelle ses conditions de vie déplorables avec les 4 530 dinars de retraite de son défunt mari et dénoncera l’abandon par les autorités de sa famille après les premières promesses ainsi que les responsables du journal qui employait sa fille qui l’ont «fait courir pour rien». «Farida refusait de se marier parce qu’elle prenait sa famille en charge et aujourd’hui, les terroristes ont eu des commerces et des appartements», poursuivra-t-elle avec la même hargne et de nouvelles larmes, et de préciser qu’elle n’a même pas reçu le capital décès de Farida. Elle racontera avec force détails les circonstances de l’assassinat de sa fille devant la porte de sa maison familiale et aura des mots très durs à l’ endroit du président Bouteflika avant de lancer : «Si j’attrape les coupables, c’est moi qui vais leur ôter la vie.»C’est pratiquement le même discours que développera le fils d’un lieutenant de police abattu devant sa demeure à Tizi Ouzou et ce, à la veille de son départ en retraite. Ayant requis l’anonymat car se disant toujours menacé, il rappelle qu’il était déjà contre la loi sur la concorde civile promulguée en 1999. Notre interlocuteur, âgé de 27 ans, dénoncera «les mesures de protection en faveur des repentis alors qu’ils nous lancent des regards provocateurs» en racontant l’histoire d’une femme ayant craché sur un repenti à Alger et qui aurait écopé de six mois de prison pour ce geste. «Il n’est pas normal de donner des droits aux terroristes alors que les victimes n’ont pas eu les leurs», affirmera-t-il avec amertume avant de poursuivre : «On ignore tout sur le texte, mais je suis contre sur toute la ligne.» Il s’interrogera par la suite sur les gens qui vont être touchés par cette amnistie générale. «Est-ce les terroristes seulement qui seront amnistiés pour leurs crimes ou tous les gens qui ont mis le pays à genoux pendant cette dernière décennie ?», dira-t-il en citant les cadres et les disparus en exemple. Notre interlocuteur soulignera qu’il n’est pas près d’accepter une amnistie pour les seuls terroristes, mais il serait prêt à accepter une amnistie réellement générale à la condition que les terroristes soient interdits de vivre dans les localités où ils ont sévi, c’est-à-dire loin des familles des victimes du terrorisme.Le fils du défunt policier ne manquera pas de prédire une guerre civile si le texte de loi portant amnistie générale est adopté. «L’esprit de vengeance est là, il ne faut pas lui tourner la tête. Des enfants ont vu leurs parents se faire tuer et ils sont toujours traumatisés», arguera le jeune homme et de s’interroger : «Ali Benhadj va-t-il bénéficier de l’amnistie alors que moi, je suis capable de l’abattre ?» «Mes enfants sont toujours traumatisés à ce jour. Qui va remplacer l’ affection paternelle de mes enfants ?», lance, pour sa part, la veuve d’un de nos confrères assassinés en 1996 à Tizi Ouzou qui nous recevait sur son lieu de travail à Larba Nath Irathen. Le discours de l’épouse du journaliste disparu ne sera pas emprunt de colère mais de beaucoup de dignité mais aussi de calme. «Parfois, j’éprouve de la haine envers ces gens-là [les terroristes, NDLR], mais en tant que mère, je fais tout pour m’occuper de mes enfants et leur donner plutôt de l’amour et de l’affection», dira notre hôte qui se dit prête à pardonner à condition que les auteurs expriment des remords. «Je pourrais pardonner s’ils sont déjà punis par leur conscience, c ’est-à-dire qu’ils regrettent leurs actes et demandent pardon», ajoutera-t-elle avec une grimace qui exprime un doute certain sur cette éventualité, surtout qu’elle évoquera la suppression des différentes aides que sa famille recevait de la part de l’Etat alors que beaucoup de facilités sont accordées aux repentis.Notre dernier interlocuteur est malade depuis l’ assassinat de son fils durant le mois de carême de l’année 1995. La maladie et la douleur n’empêcheront pas la lucidité dans le discours. En homme instruit et bien informé, il rappellera la transition post-apartheid que l’ Afrique du Sud a réussie. «Pardonner à qui ?», dira-t-il pour préciser qu’il a besoin de tout savoir sur la tragique mort de son fils de 21 ans, décédé avec son ami à quelques pas de chez lui. «J’ai besoin de savoir qui m’a enlevé mon fils et pourquoi j’ai besoin de savoir si ces gens là regrettent leurs actes ou non et je veux les voir devant le juge», affirmera ce père, éploré, qui nous a reçu chez lui, en rappelant les règles du droit qui exigent la vérité et un procès pour penser au pardon. Il précisera, à ce titre, que «ce n’est pas à Bouteflika ou à quelqu’un d’autre de pardonner au nom des victimes, ce sont les familles seules qui sont en mesure d’accorder le pardon» et d’ajouter qu’il ne pourra «accorder le pardon avant de savoir la vérité et de voir les assassins de [son] fils condamnés par la justice». «C’est à partir de cette condamnation que le débat sur l’amnistie générale pourra être lancé», conclura-t-il. M. B. |
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