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Malvivre et chômage à Tipasa «Oui» pour une maison, un travail… et une vie décentePar Karima Mokrani, La Tribune, 9 février 2005 Les deux pièces de la maison suintent l’humidité. L’odeur est désagréable. Repoussante. Pourtant, le sourire ne quitte pas le visage de cette sexagénaire accablée par la misère. Ni celui de son fils qui vient juste de boucler ses 24 ans. La mère et le fils disent oui pour l’amnistie générale. «Pourquoi garder la haine dans son cœur ? Va-t-elle nous rendre les morts ? Pas du tout», poursuivent-ils comme pour justifier leur position. Le père est mort depuis cinq ans. Il a été tué tout près de la maison, dans le café du quartier, au mois de ramadhan de l’année 2000. La maison se trouve dans une petite localité de la commune de Bouharoun, sur les hauteurs de la wilaya de Tipasa. Six autres personnes, dont un adolescent de 17 ans, y ont également trouvé la mort. Les sept victimes ont été froidement exécutées par un groupe terroriste juste après la rupture du jeûne. L’essentiel, une maison…Le souvenir est triste. «Jamais je n’oublierai mon frère. Jamais je n’ oublierai qu’il a été tué par des terroristes. Jamais je ne pardonnerai à ces assassins», éclate en sanglots la sœur du défunt. La femme en pleurs dit toutefois qu’elle votera oui pour l’amnistie : «Je voterai pour la paix. Pour qu’il n’y ait plus de crimes. Plus de massacres et plus de douleurs. Je voterai oui pour qu’il n’y ait plus de terrorisme.» Le jeune de 24 ans, l’ aîné de la famille, s’empêche de verser une larme. «Que Dieu ait l’âme de mon père et celle des autres victimes. Ce qui nous est arrivé est arrivé à beaucoup d’autres familles à travers le pays. Nous ne sommes pas les seules victimes de ce terrorisme aveugle. Je prie Dieu de remettre sur le bon chemin tous les égarés», pense-t-il avec calme et grande conviction. Il est 11h. Le jeune ne semble pas pressé de sortir. Il ne travaille pas. «Il n’y a pas de travail ici. Tout le monde est au chômage. Même la mer nous tourne le dos», dit-il, tout d’un coup recroquevillé sur un matelas rongé par l’ humidité qui recouvre toute la pièce. Le jeune homme se perd dans ses pensées. La maman rompt le silence et dit avec insistance : «Nous pardonnons aux terroristes. Nous pardonnons à tous ceux qui ont fait du mal à ce pays. Nous allons voter oui pour l’amnistie. Pourvu qu’ils nous donnent une maison où nous réfugier. L’essentiel, une maison. Une maison, je ne demande pas plus», supplie-t-elle. Une jeune femme âgée d’à peine 22 ans s’emploie dans une habitation voisine à préparer le repas du déjeuner. La maison est grande mais tristement vide. La même odeur nauséabonde que celle ressentie dans la première maison se dégage de l’intérieur des chambres où l’on n’aperçoit que de vieux matelas posés à même le sol. Tenant une petite fille âgée de moins de deux ans, la jeune femme répond avec le sourire qu’elle ne sait pas quoi penser de l’amnistie générale pour la simple raison qu’elle n’en a pas entendu parler. Sans se départir de son sourire, elle dit qu’elle ignore aussi si elle doit pardonner ou non leurs crimes aux terroristes. Son père a été grièvement blessé lors de l’attaque terroriste qui a ciblé le café du quartier. Son beau-père est décédé sur place. Ils étaient tous les deux assis autour d’une même table. Son mari ne travaille pas. Ses trois beaux-frères, tous des célibataires, non plus. La famille vit de la pension dérisoire de 4 000 DA qui leur a été attribuée par l’Etat après la mort du premier responsable de la maison. «Il n’y a pas de travail à Bouharoun. Les gens vivaient autrefois des métiers de la mer ou du travail de la terre. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Le matériel de pêche n’est pas à la portée des habitants et les produits de la mer connaissent moins d’écoulement. Quant au travail de la terre, la grande partie des terres agricoles ont été abandonnées à cause du terrorisme», s’indigne un groupe de jeunes qui tient à lancer, à l’occasion, un appel pressant aux premiers responsables du pays pour satisfaire leur principale revendication : trouver un travail. Répondre oui ou non à l’amnistie générale leur importe peu. C’est l’amélioration de leurs conditions de vie qui prime sur toute autre question, si importante soit-elle. Assis loin de ce groupe, en compagnie d’un vieil ami, devant un vaste champ où travaillent avec peine une demi-douzaine d’hommes, un quinquagénaire de la même commune affirme sans détours : «Ni je pardonnerai aux terroristes leurs crimes ni je voterai oui pour l’amnistie. C’est à cause d’eux que je suis aujourd’hui au chômage. C’est à cause d’eux que je me suis retrouvé avec des dettes jusqu’au cou. Je ne monte plus travailler ma propre terre depuis 1995 par peur de les rencontrer. Ils sèment la peur partout. Je les déteste», dit-il sur un ton coléreux. Ni pardon ni vote favorable pour l’amnistieLa mère de l’adolescent de 17 ans, tué dans l’attaque du café, est aussi affirmative sur la question. «Je ne voterai pas pour cette amnistie. Je ne pardonnerai jamais à ces assassins leur crime. Ils m’ont pris mon enfant à la fleur de l’âge. Ils m’ont séparé de lui à jamais. Pourquoi l’ont-ils tué ? Pourquoi ? Qu’est-ce qu’il a fait de mal ?» crie-t-elle en sanglotant. Et d’ajouter sur, un ton menaçant : «Je jure que, si on me présente un terroriste, même si ce n’est pas celui qui a tué mon fils, je lui enlèverai le foie. Je jure de le massacrer, moi qui n’ose pas faire du mal à une mouche.» La mère du jeune Hamid, un garde communal tué dans une embuscade tendue par un groupe terroriste au mois d’août de l’année 1998, dans un complexe touristique en cours de construction à Aïn Tagouraït (ex-Berrar), refuse, elle aussi, de prononcer le mot pardon. «Pas de pardon à ces assassins. Et pas de oui pour l’amnistie. Ils ont tué mon fils. Il n’avait que 27 ans. Il était jeune et beau. Jeune et beau était mon Hamid. Il était parti pour aider ses collègues à retirer les corps de personnes assassinées dans le complexe. Il était minuit. Pourtant, il n’était pas de service ce jour-là. Il tenait à tout prix à être sur le lieu du massacre. La voiture courait et lui courait derrière elle.» Le frère de Hamid intervient vite pour dire : «Comment pardonner à des gens pareils. On voit bien comment vivent les repentis aujourd’hui. On voit bien ce qu’ils possèdent. Ils ont des voitures, des villas, ils font de grandes affaires. Et nous ? Rien. Ni logement ni travail. Nous vivons sous les égouts. L’humidité nous ronge. Les rats circulent à leur aise dans toute la maison. Les murs menacent de s’ effondrer à tout moment. Et les autorités ne font rien pour nous aider.» Penser aux générations futuresAu marché de gros des fruits et légumes de Hattatba, la vie reprend son cours normal. Le marché paraît plus organisé que jamais et toute personne étrangère est vite reconnue par les agents qui travaillent autour d’une administration installée dans l’enceinte même du marché. Ce dernier était le théâtre d’actes sanglants perpétrés au milieu des années 1990 contre de simples marchands par un groupe terroriste. «Je suis pour l’amnistie générale. Pourvu que la paix revienne dans notre pays. Ça me permettra peut-être de sortir avec mes enfants sans crainte et pique-niquer là où nous le souhaitons», dit un habitant autour du marché. «Il faut bien dire oui pour cette amnistie générale bien que nous n’en connaissions pas encore les contours. Il faut bien que ce terrorisme s’arrête. Disparaisse. Nous aspirons tous à la paix et à la fraternité. Pourquoi laisser à nos enfants une vie de haine et de vengeance. Qu’on tourne la page à jamais. Nous sommes des humains et tout être humain commet des erreurs», disent d’autres habitants non loin du marché, ayant vécu dans la grande peur l’encerclement du groupe de Antar Zouabri par les éléments de l’Armée nationale populaire durant des mois au cours de l’année 1997. D’autres personnes habitant la petite localité de Ahmeur El Aïn affirment, elles aussi, qu’elles sont prêtes à dire oui pour l’amnistie. «Il y en a marre de cette vie de misère. Tout le monde est au chômage ici. Nous manquons de tout, même l’eau n’est pas potable. Nous la buvons avec tout le sable qui vient avec. Les services de l’APC ne prennent jamais la peine de venir voir les besoins des habitants. Si cette amnistie est pour améliorer nos conditions de vie, nous n’hésiterons pas un instant à dire oui.» Presque les mêmes propos sont tenus par des habitants d’un haouch ayant fait l’objet d’une attaque terroriste dans cette même localité, le 9 juillet 2000, faisant 8 morts parmi les fellahs et d’autres blessés. «Si cette amnistie est pour nous ramener du travail et de la quiétude, je dirai oui sans regrets», dit un père de cinq enfants, sans emploi depuis des années. «La neige tombée la semaine dernière est entrée dans toutes les pièces de la maison», poursuit sa femme qui montre du doigt le toit fabriqué en ternit. Un jeune fellah ayant perdu son frère le jour du massacre dit, lui aussi, qu’il va voter oui pour l’amnistie : «Le terrorisme doit cesser à jamais. Nous n’avons aucun droit de laisser la haine que nous ressentons aujourd’hui à ces enfants. A toutes les générations futures. Nous devons tous aspirer à la paix», dit-il avec force. Sa mère pense la même chose. Ses deux sœurs aussi. «Nous pensons à ceux qui restent», dit la vieille femme, la tête baissée. K. M. |
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