Algérie : le taux de participation officiel dénoncé par l'opposition


ALGER de notre envoyée spéciale, Le Monde, 2 octobre 2005

A en croire le ministère de l'intérieur, la population algérienne a voté massivement en faveur du projet de "charte pour la paix et la réconciliation", destinée à tourner la page de treize années de guerre. Le texte, soumis à référendum le 29 septembre, propose aux combattants qui auront déposé les armes l'abandon des poursuites judiciaires, ainsi que l'indemnisation des familles victimes du terrorisme et de celles des disparus de la "décennie de sang" (les années 1990).

A plus de 97 %, les Algériens ont répondu "oui" à ce projet voulu par le président Abdelaziz Bouteflika, selon le ministère de l'intérieur. Le taux de participation à ce référendum aurait été de presque 80 %. A Alger, réputée pour son indifférence lors des consultations électorales, 71 % des habitants auraient tenu à se rendre dans les bureaux de vote pour glisser leur bulletin dans l'urne. Ce "haut niveau de participation" et le "poids du oui" constituent un "soutien solide" au projet présidentiel, a estimé Yazid Zerhouni, le ministre de l'intérieur, en annonçant, vendredi 30 octobre, ces résultats "obtenus dans la plus totale transparence" .

"GROS MENSONGE"

Si les principaux partis membres de l'Alliance présidentielle, le Front de libération nationale (FLN) et le Rassemblement national démocratique (RND), saluent cet "événement historique", l'opposition, elle, conteste vivement ces résultats. Ce n'est pas tant le "oui" massif au référendum qu'elle met en cause que le taux officiel de participation.

Pour le docteur Saïd Sadi, président du Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD, kabyle), ce référendum "a fini comme il a commencé, dans la bouffonnerie". Le taux de participation a été "multiplié par quatre", estime-t-il.

De son côté, Ali Laskri, premier secrétaire du Front des forces socialistes (FFS), qualifie de "gros mensonge" les 80 % de participation annoncés par Alger. De Paris, où il se trouvait vendredi, le chef historique du FFS, Aït Ahmed, a ajouté que ce référendum n'avait été "qu'une farce de bout en bout" et un "tsunami totalitaire". Pour sa part, le docteur Ahmed Taleb Ibrahimi, chef du parti Wafa (opposition, non légalisé), s'est refusé à commenter ces résultats "pour ne pas perpétuer l'illusion qu'il y a une vie politique en Algérie".

En "saluant" vendredi, par l'entremise du Quai d'Orsay, "cette consultation démocratique", la France a fait une irruption remarquée sur la scène algérienne. Cette déclaration du porte-parole de Philippe Douste-Blazy a été immédiatement reprise et appréciée par les médias publics à Alger, mais interprétée dans les milieux de l'opposition et chez les intellectuels comme une tentative du ministre français des affaires étrangères de se faire pardonner son soutien à la loi française du 23 février 2005, en prévision de la signature du traité d'amitié franco-algérien. Destinée à l'origine à indemniser les harkis et les rapatriés, cette loi ­ dont un article vante les bienfaits du colonialisme ­ est à l'origine d'une minicrise entre Paris et Alger. Le chef de la diplomatie française est considéré ici comme ayant été l'instigateur de ce texte, qualifié en juillet par le président Bouteflika d'acte de "cécité mentale touchant au négationnisme, voire au révisionnisme".

La réaction la plus vive, vendredi après-midi 30 septembre, est venue du docteur Saïd Sadi. Le chef du RCD s'est dit "consterné" et n'a pas caché voir "un lien entre le commentaire du Quai d'Orsay et la loi du 23 février 2005". "La France vient de rechuter en saluant une mascarade électorale digne de Naegelen [gouverneur de l'Algérie en 1947], que les Algériens connaissent tous comme étant l'initiateur des fraudes électorales contre l'indigénat", a déclaré Saïd Sadi, avant d'ajouter : "Je ne sais pas si cette déclaration humilie davantage l'Algérie ou davantage la France."

Florence Beaugé
Article paru dans l'édition du 02.10.05

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