Les familles des disparus et des victimes du terrorisme rejettent la charte de la réconciliation nationale

«Nous irons aux tribunaux internationaux»

Le Quotidien d'Oran, 21 août 2005

Colère et consternation: les associations des familles des victimes enlevées par les terroristes: Somoud, SOS disparus, l’Association nationale des familles des disparus (ANFD) sont sous le choc. Dans une conférence de presse animée hier à Alger, les trois associations ont exprimé leur désapprobation quant au projet de charte de la réconciliation nationale qu’elles qualifient de «charte de l’impunité».

Peu importe si le «oui» l’emporte au référendum du 29 septembre, les associations des victimes de la décennie noire sont bien décidées à poursuivre leur combat pour «connaître la vérité». Si les tribunaux algériens leur ferment les portes, elles sont résolues, ont-elles affirmé hier, à se diriger vers les instances internationales pour porter plainte contre ce qu’elles estiment être des «crimes contre l’humanité».

«Le pays ne peut pas se reconstruire sur le mensonge, sur des victimes qui hurlent. Nous ne pouvons pas tourner la page de cette manière, elle est trop lourde cette page, elle est trempée de sang. Si le peuple oublie, nous n’oublierons pas!», a déclaré hier Mme Nacéra Yous, la voix brisée par l’émotion. Elle se dit persuadée que certains disparus sont encore vivants, détenus, a-t-elle indiqué, dans la caserne de Blida et dans les geôles de la prison d’El-Harrach. «Nos enfants sont enterrés vivants dans ces cachots. Et l’on nous dit ensuite que nous sommes manipulés par des parties étrangères. Je ne suis manipulée que par la volonté de savoir ce qui est arrivé à mon fils de 21 ans!», lance-t-elle, indignée. La responsable de l’Association nationale des familles des disparus parlait, elle aussi, avec la même véhémence. «Personne ne doit nous complexer en nous traitant d’adversaires de la paix. Les gens qui parlent de la paix aujourd’hui n’étaient pas là quand les bombes éclataient, et que des massacres étaient perpétrés tous les jours. Ils étaient tranquillement installés à l’étranger. S’il y a des gens qui aspirent à la paix, c’est nous, mais nous voulons discuter des moyens pour y parvenir», s’insurge-t-elle. Elle enchaîne en disant: «alors qu’on avait obtenu quelques acquis, l’Etat avait reconnu l’existence des disparitions forcées, on marque aujourd’hui un net recul. Nous nous plaignions auparavant des déclarations de Ksentini (président de la Commission des Droits de l’homme, CNPPDH), voilà qu’on se retrouve aujourd’hui avec cette catastrophe». Pour elle, la loi sur la réconciliation nationale finira par être abrogée grâce au combat des familles des victimes. «Mon frère ne mourra pas pour rien, ceux qui l’ont enlevé le payeront. L’Etat doit avouer sa responsabilité, nous avons vu nos parents partir dans les blindés et les ratissages de la gendarmerie. 6.164 cas de disparition -chiffre officiel- ne peuvent être liés à un acte isolé. La justice devrait convoquer au moins un agent de l’Etat et on verra s’il n’y avait pas de décision d’en haut!», lâche la présidente de l’ANFD en soulignant que les familles des victimes sont devenues «expertes» en droit international et qu’elles sont prêtes à se diriger vers l’ONU ou vers la Commission européenne pour plaider leur cause.

De son côté, le président de l’Association des familles des victimes enlevées par les groupes armés, Somoud, s’interroge sur les intentions «cachées» de ce référendum. «Réconcilier qui avec qui, au sujet de quoi?», lance M. Ali Merabet. «L’on ne sait pas s’il s’agit de réconcilier le peuple avec les groupes islamistes armés, réconcilier le pouvoir et ses forces de sécurité accusées d’être derrière la disparition de 6.146 personnes ou de réconcilier le pouvoir en place avec les groupes islamistes armés encore actifs. Tout ce que nous savons, c’est que nous les victimes, directement concernées, sommes effacées de l’équation de la réconciliation», estime M. Merabet. A ses yeux, le projet de la réconciliation nationale n’a pas été mis en place «pour l’Algérie» mais dans le seul but, a-t-il martelé, «d’immuniser l’Etat qui avait la responsabilité de protéger ses citoyens». Les responsables des associations regrettent que les moyens pour faire campagne ne soient pas équitables. Un face-à-face à la télévision devrait suffire, selon eux, pour faire basculer la balance en leur faveur. Durant la conférence de presse d’hier, l’un des parents des victimes a tenu à témoigner, attestant que son fils, atteint mentalement, avait été enlevé par les forces de sécurité. «Ils sont venus le chercher à bord de véhicules de la gendarmerie avec des projecteurs et armés de kalachnikovs, je l’ai remis moi-même aux forces de sécurité. Mon fils est un attardé mental, il n’a rien à voir avec les terroristes. Je l’entends encore les supplier de ne pas attacher ses mains», soutient le vieil homme en larmes. Il ajoute: «ils veulent nous enterrer comme ils ont enterré mon fils!»

Amel Blidi


Les associations de Disparus s’opposent à la charte sur la réconciliation nationale

“Nous mènerons une campagne nationale et internationale”

Par Nadia Mellal, Liberté, 21 août 2005

Une campagne de rejet de la charte pour la paix et la réconciliation nationale sera menée aux niveaux national et international par les associations de disparus. C’est l’annonce faite hier par Somoud, l’Association nationale des familles de disparus (ANFD) et SOS-Disparus lors d’une conférence de presse animée à Alger. La décision de mener la campagne au niveau international par des associations qui ont traditionnellement prôné “un règlement interne du problème des disparus”, à l’image de Somoud et l’ANFD, s’explique par l’absence de voies de recours au niveau national. “Jusqu’à très récemment, nous étions pour un règlement algérien du problème mais, avec cette charte du Président, tout nous sera fermé au-delà du 29 septembre prochain et nos seuls interlocuteurs seront les instances internationales”, expliquera Ali Merabet, le président de Somoud, l’Association des familles des victimes enlevées par les groupes armés islamistes. Lila Ighil, la présidente de ANFD, expliquera de son côté : “Nous sommes en train de passer par une phase très sensible. Nous allons jouer sur tous les tableaux. Si les tribunaux algériens nous serons fermés, nous allons saisir les organismes et les tribunaux internationaux.”
“La question des disparus s’est internationalisée d’elle-même”, dira, pour sa part, Nacéra Yous, la présidente de SOS-Disparus, tout en faisant état de son expérience en matière de saisine des instances internationales. Identifiant ces instances comme étant l’organisation des Nations unies (ONU), la Commission européenne, la Commission africaine ainsi que l’ensemble des organisation non gouvernementales (ONG) internationales de défense des droits de l’Homme, Ali Merabet expliquera que c’est dans l’objectif “de demander la vérité et la justice sur les nôtres, de revendiquer l’ouverture des charniers et de faire entendre la voix des victimes car, avec le référendum sur la charte pour la réconciliation, le Président veut faire porter le chapeau au peuple pour tourner définitivement la page des disparus”. “Nous n’allons pas nous taire, ils ont fait de nous des révoltés”, martèle-t-il, tout en expliquant : “Nous avons été victimes du terrorisme et, avec cette charte présidentielle, nous allons être victimes de l’injustice.”
La campagne de rejet de la charte présidentielle sera menée dans le but “de dire que le dossier des disparus ne pourra jamais être fermé sans nous”, expliquera, quant à elle, Lila Ighil. “Cette charte représente un net recul par rapport à tous les acquis des familles de victimes”, dit-elle, avant d’ajouter : “Personne ne peut nous complexer en nous disant que vous êtes contre la paix ou les ennemis de l’Algérie, car ce sont nous qui avions subi les affres du terrorisme au moment où ces gens-là étaient à l’étranger.”
Pour la présidente de l’ANFD, le fait que Farouk Ksentini, président du mécanisme ad hoc sur les disparus, “reconnaisse officiellement l’existence de 6 146 disparus, et que le Président dise dans sa charte que ce n’est pas une volonté délibérée de l’État de provoquer des disparitions, alors que les gens disparaissaient après convocation de la gendarmerie et la visite de blindés, est inadmissible”. “Nous continuerons à demander la vérité et la justice sur nos disparus”, indique-t-elle et de continuer : “Si les disparus sont des terroristes, qu’ils soient jugés !” Nacéra Yous, qui estime que le projet présidentiel représente “une menace parce qu’il envoie le peuple aux urnes pour leur faire adopter des mesures non connues pour se couvrir”, pense que les disparus “ne sont pas tous mort”. “Nous disons qu’il y a encore des vivants enfermés dans des casernes, dans des cachots et à la prison militaire de Blida.” Dénonçant la fermeture des médias lourds aux familles des victimes, à l’occasion de la campagne en faveur du référendum, Lila Ighil défit “l’ENTV d’organiser un face-à-face entre les victimes et des responsables des ministères de l’Intérieur, de la Justice ou avec Ksentini”.
Quoiqu’il en soit, SOS-Disparus a ouvert la campagne de rejet de la charte, jeudi dernier, à Aokas, dans la wilaya de Béjaïa.

NADIA MELLAL

 

 
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