| |
|
Me
Ali Yahia Abdennour, président de la Ligue
algérienne de défense des droits de l'homme (LADDH)
«
Il ne peut y avoir de réconciliation nationale dans l'impunité » Le Matin, 26 avril 2004
Le Matin : Les conditions dans lesquelles se sont déroulées
les élections du 8 avril et le score écrasant avec lequel
a été réélu le président de la République
font dire à beaucoup d'observateurs politiques que cette victoire
est le résultat d'une fraude. Partagez-vous cet avis ?
Me Ali Yahia Abdennour
: L'élection, digne du parti unique, avec à 84,99
% des suffrages exprimés, a assuré au Président-candidat,
une victoire à la Pyrrhus, sans risque et sans gloire. Une légitimité usurpée,
forgée par la fraude électorale, a décidé une
fois de plus du sort du peuple algérien, en maintenant le statu
quo. L'évidence qui se dégage de cette élection,
c'est qu'une fois de plus elle a été truquée. Le
peuple algérien a été appelé à voter
pour maintenir la forme extérieure de la démocratie, mais
non pour choisir en toute liberté son Président. Le peuple
ne sachant pas bien voter, il appartient au pouvoir de se substituer à la
volonté populaire et au suffrage universel, pour mettre fin à la
perversion des urnes, conséquence de l'analphabétisme et
de l'inculture politique. L'Administration a contrôlé d'amont
en aval l'élection présidentielle, sous l'il bienveillant
du Département du renseignement et de la sécurité (DRS),
et a réduit le vote des citoyens à des approbations unanimes à un
plébiscite. Le peuple vote ou on vote pour lui, mais il ne décide
jamais, il ne fait qu'entériner un choix fait par le pouvoir.
Le taux réel d'abstention dépasse-t-il la moitié du
corps électoral ? La population est de plus de 31 millions, avec
plus de 18 millions d'électeurs. L'Algérie n'est donc plus
un pays où les mineurs sont majoritaires, mais d'adultes. Il y
a toujours une cagnotte de 3 millions d'électeurs qui s'ajoute
aux voix du Président-candidat. Les manipulations des procès-verbaux
sont légion, sans compter les nombreuses évictions des
représentants des candidats des bureaux de vote. Lors de l'élection
présidentielle du 15 avril 1999, Abdelaziz Bouteflika, seul candidat,
a exigé des décideurs de l'armée son élection
avec un pourcentage égal ou supérieur à celui obtenu
par Liamine Zeroual le 16 novembre 1995. Ce dernier a obtenu plus de
7 millions de voix et 61 % des suffrages exprimés. Bouteflika
a obtenu 7,5 millions de voix et 73,8 % des suffrages exprimés.
Lors de l'élection du 8 avril 2004, il s'est octroyé 84,99
% des suffrages exprimés pour humilier ses adversaires. La réponse
des candidats humiliés à l'humiliant a été rapide
et brutale.
La vraie question qui se pose après cette élection est
qui va exercer le pouvoir réel détenu par les décideurs
de l'armée ? Les deux pouvoirs vont continuer non seulement à coexister,
mais à coopérer. Tout continuera comme par le passé,
avec les mêmes méthodes dans la voie ouverte par l'institution
militaire. A ceux qui rallient le camp du vainqueur et font des retournements
spectaculaires, parce que la situation est à l'autosatisfaction
et à l'euphorie, il faut dire : un peu de dignité, le peuple
vous regarde. Pour eux, l'élection s'est déroulée
dans le calme absolu, et comme prévu, une majorité massive
s'est prononcée en faveur du Président-candidat. L'ampleur
du succès dépasse, il est vrai, les prévisions les
plus optimistes. Pour les abstentionnistes, la signification politique
de l'abstention est la défiance à l'égard du pouvoir.
Pour eux, l'abstention est une arme politique qui exprime le scepticisme
quant aux vertus du bulletin de vote. Participer à l'élection,
c'est servir de caution, d'alibi et d'otages à un système
politique qui refuse l'alternance démocratique. Quand la politique
n'est pas interpellée par l'éthique, il y a toujours déviation.
La modernité est de subordonner la politique à la morale.
Le pouvoir absolu va faire ce qu'il veut. Mais que veut-il en fait ?
Il est prématuré de répondre à cette question.
La neutralité déclarée de l'ANP dans ces élections
n'a pas convaincu beaucoup de politiques algériens. Quel est votre
avis sur la question ?
Tout dans l'Algérie d'hier et d'aujourd'hui s'axe et s'ordonne
autour de l'institution militaire, qui a la réalité du
pouvoir et a toujours le dernier mot, et il n'y a pas d'équilibre
ou de contrepoids à sa puissance. Les lois de la politique, de
la sociologie et de l'économie se sont conjuguées pour
faire d'elle la gardienne du système politique. Tous les chefs
d'Etat sont sortis de ses rangs ou choisis par elle. Elle est au cur
de l'actualité car elle est le pouvoir. Elle parle d'ouverture
politique, mais s'enfonce dans la continuité. L'Algérie
n'a pas pu faire l'économie du pouvoir militaire. Mais est-ce
seulement pour une étape ? Les trois composantes du pouvoir sont
: le pétrole, l'institution militaire, la police politique. La
doctrine de la sécurité nationale implique le contrôle
permanent de la société par le DRS. La question du futur
politique du pays est liée au choix qu'il fait. Principal acteur
du jeu politique, a-t-il détourné la volonté populaire
au profit du Président-candidat pour assurer la continuité du
système politique en place, du fait que le peuple n'aurait pas
atteint le degré de maturité politique nécessaire à la
mise en uvre de la démocratie ? Il y a des malentendus mais non
des divergences de fond entre le Président et l'institution militaire.
Le DRS est un pouvoir qui a développé ses ramifications
en prenant le contrôle de toutes les institutions pour maintenir
l'ordre moral et social. L'Administration ne peut rien faire sans sa
bienveillante neutralité. Abdelaziz Bouteflika peut se féliciter
de la coopération étroite des services de renseignement
qui l'ont hissé une fois de plus au sommet de l'Etat. Là est
peut-être la clé de la fraude électorale. Vrai ou
faux ?
Sur un autre
volet à présent, qu'est-ce qui a, selon vous,
poussé les autorités à reconduire l'état
d'urgence ?
La levée de l'état d'urgence conditionne la libération
du champ politique et médiatique, ainsi que l'exercice des libertés
individuelles et collectives. La contradiction réside dans le
fait que le terrorisme est déclaré résiduel, alors
que l'état d'urgence qui interdit le droit de réunion et
de manifestation sans autorisation préalable des services publics
est justifié par les impératifs de la lutte antiterroriste.
La LADDH a mené une campagne nationale et internationale de grande
envergure pour la levée de l'état d'urgence qui a porté ses
fruits.
Le sous-secrétaire d'Etat américain aux droits de l'homme, à la
démocratie et au travail, Whitney Cramer, s'est prononcé lors
d'un entretien de deux heures avec une délégation de la
LADDH au siège de la ligue pour la levée de l'état
d'urgence « comme étape complémentaire » pour
le développement de la démocratie en Algérie. La
délégation du Parlement européen, qui vient de séjourner
dans notre pays, s'est déclarée favorable à la levée
de l'état d'urgence. Lors du congrès de la FIDH, qui s'est
tenu du 1er au 6 mars 2004, 40 ligues des droits de l'homme ont soutenu
la LADDH dans son combat pour la levée de l'état d'urgence.
Les dirigeants
du parti dissous multiplient actuellement les déclarations
pour demander au président de la République de tenir son
engagement en concrétisant la politique de réconciliation
nationale. En tant qu'avocat du FIS en déduisez-vous que cette
question a fait l'objet de discussions préalables entre les concernés
?
Votre question nécessite d'abord une mise au point car elle contient
tout ce que je rejette, l'intolérance qui mène à l'exclusion
et le mépris humain. J'ai fait de la défense des droits
de l'homme l'axe de mon combat, j'ai défendu selon l'expression
de Jean-Paul Sartre « l'homme, tout homme et tout l'homme ».
J'ai défendu les personnes politiques de toutes les couleurs de
l'arc-en-ciel, quel que soit leur engagement politique ou idéologique.
Quand les droits de l'homme sont bafoués, je ne cherche pas à savoir
si la victime est démocrate, islamiste ou éradicatrice.
Un avocat n'a pas le droit sans faillir, car c'est la servitude noble
de la profession de refuser par calcul, par prudence, par peur ou par
intérêt de défendre un prisonnier politique, quelle
que soit son idéologie, qui est privé de sa liberté ou
menacé dans son honneur ou sa vie. J'ai lu dans la presse que
Rabah Kébir et Madani Mezrag ont soutenu le Président-candidat
qui a fait de la réconciliation nationale, la priorité de
son programme électoral. Quant à Ali Benhadj, il sait que
les promesses n'engagent pas ceux qui les font, mais seulement ceux qui
les écoutent. Ce dernier qui vient encore d'être interpellé par
la police, parce qu'il s'est rendu hier à Aïn Defla, répondrait
longuement à votre question, s'il avait la liberté de parole
et si sa mort politique n'était pas programmée par un pouvoir
dictatorial, qui est au-dessus de toutes les lois, a tous les droits
et fait la loi.
La notion de
réconciliation
nationale demeure floue. Comment l'entendez-vous ?
C'est la recherche de la paix concrétisée dans un premier
temps par la concorde civile. Après sa désignation à la
magistrature suprême, le 15 avril 1999, Bouteflika a voulu donner « une
couverture politique et juridique » à un accord conclu entre
le DRS et l'AIS. Cet accord avait-il une contrepartie politique, ou était-ce
seulement un accord verbal sans lendemain ? Pour le chef d'état-major,
il n'y a pas eu d'accord mais seulement une reddition. La loi sur la
concorde civile adoptée au pas de charge par le Parlement et soumise à référendum
ne s'est finalement pas appliquée à l'AIS qui a rejeté les
termes de repenti et de reddition, et exigeait une amnistie ainsi que
les honneurs de la guerre. Le référendum n'était
qu'une élection présidentielle bis. Elle avait pour objet
de légitimer le Président mal élu, et de le libérer
de la tutelle de l'armée qui a fait de lui un monarque républicain.
La grâce amnistiante accordée par le décret présidentiel
en date du 10 janvier 2002 à l'AIS est anticonstitutionnelle,
car l'amnistie relève de la compétence exclusive du Parlement.
L'effet psychologique recherché par le président de la
République, à savoir une reddition massive des groupes
armés, qui formeraient des files indiennes, devant les commissions
de probation, afin que le combat cesse faute de combattants, n'a pas
eu lieu. Le Président veut passer de la concorde civile, qui s'apparentait à la
loi sur la clémence dite de la rahma, qui ne comportait aucune
référence politique, à la concorde nationale ou
réconciliation nationale, c'est-à-dire la paix.
Sa démarche n'est pas la solution idoine, car il veut non pas
ouvrir un dialogue avec toutes les forces politiques représentatives
sans exclusion, mais imposer sa loi, qui ne relève que de lui,
de lui seul, pour ne rien devoir à personne et apparaître
aux yeux du peuple comme le sauveur, l'homme providentiel. La réconciliation
nationale ne peut se réaliser sans la levée de l'impunité.
Elle sera vouée à l'échec tant que les commanditaires
de crimes contre l'humanité ne seront pas jugés. Qu'il
faille apporter une réponse positive à la crise était
depuis longtemps la conviction des démocrates, des nationalistes
et des islamistes, qui s'est concrétisée à Rome,
par l'adoption du contrat national le 13 janvier 1995, dont chacun peut
louer la densité et la richesse, passage obligé de toute
négociation en mesure de peser sur les évènements
et de les faire évoluer vers la paix.
Dès son investiture, le président de la République
a de nouveau lancé un appel en direction de la Kabylie pour la
reprise du dialogue avec le mouvement citoyen. Il promet d'autre part
une solution rapide à la crise qui secoue cette région.
La croyez-vous possible ?
La Kabylie, qui échappe aux grilles d'analyse des meilleurs spécialistes,
est jugée dangereuse pour la pérennité du système
politique. Chacun de nous doit vivre la crise de Kabylie comme un drame,
ou plutôt une tragédie personnelle. Le printemps amazigh
s'est trouvé en hiver au mois d'avril. Il n'y a en Algérie
ni Etat de droit, ni liberté, ni respect des droits de l'homme,
mais seulement un pouvoir qui a besoin, pour durer, de bafouer les règles
les plus élémentaires de la démocratie et d'exercer
une politique qui a tendance non pas à résoudre les problèmes,
mais à éliminer ceux qui les posent, à supprimer
les contradictions en éliminant les contradicteurs. Il n'y a pas
de pluralisme culturel sans souffrances et sacrifices. Le président
de la République, qui n'a pas jugulé ses pulsions antiamazighs,
a fait le choix d'apparaître aux yeux de l'opinion publique nationale
et internationale comme étant celui qui a refusé par des
déclarations intempestives - « Vous êtes des nains.
Je suis venu dégonfler votre ballon de baudruche » - sur
un dossier où il faut agir avec humilité, d'entendre les
interrogations, les inquiétudes, la détresse de millions
d'Algériens qui revendiquent leur culture et leur langue, ainsi
qu'une Algérie plurielle et démocratique. Le pouvoir a
voulu discréditer les partis politiques implantés dans
la région. Le gouvernement n'a pas le droit de révoquer
des élus après validation de leur mandat par le Conseil
constitutionnel. Le Chef du gouvernement qui veut tirer les marrons du
feu risque de se retrouver dans la position de l'arroseur arrosé,
car sa marge de manuvre déstabilisatrice est étroite. Son
ambition est de diviser le mouvement citoyen, bien plus, de le faire éclater,
de récupérer une partie de sa base et de lui donner une
direction docile. Il ne peut y avoir de dialogue qu'entre des parties égales
en droit. Le pouvoir doit dialoguer avec les hommes là où ils
sont, et non pas là où il voudrait qu'ils soient. Le premier
problème à résoudre est celui de l'impunité.
Un pouvoir qui tire sur la foule, tue le peuple Il s'agit de mettre fin à l'impunité de
ceux qui ont mis la région à feu et à sang. Il ne
saurait y avoir de justifications, de prescription ou de pardon pour
les assassins qui ont nié à des jeunes manifestants leur
condition d'homme au point de les vouer à la mort. Le pouvoir
persiste à mettre à l'abri des poursuites judiciaires les
assassins de 124 jeunes, de milliers de blessés et de centaines
de handicapés à vie. La répression est toujours
inférieure à la force de la culture et de l'identité.
Les Algériens veulent l'ordre et la paix, à condition qu'il
ne soit pas l'ordre des prisons, ni la paix des cimetières. Même
si le pouvoir arrive à un accord avec le mouvement citoyen, tout
ne rentrera pas dans l'ordre, car il serait illusoire de croire que la
vie puisse reprendre comme si de rien ne s'était passé,
car les causes profondes qui se sont exprimées demeurent et provoqueront
d'autres réactions politiques.
La situation
du pays fait craindre de nouvelles menaces sur les libertés.
Votre avis sur la question ?
Le contrôle de l'information est l'objectif premier du pouvoir.
La mise en condition de l'opinion publique se réalise par le biais
des médias lourds monopolisés par le pouvoir. Le pouvoir
a cédé contre son gré beaucoup d'espace à la
presse privée, parce que de nombreux journalistes ont parlé fort
et sans précaution pour imposer la liberté d'expression.
Il a harcelé la presse privée par des mesures administratives,
financières ou judiciaires. Détenant le monopole de la
publicité, il accorde des pages de publicité à certains
journaux, une page à d'autres et rien à ceux qui le critiquent
ou lui sont hostiles. Le harcèlement judiciaire de la presse a
pour conséquence l'arrestation de journalistes, l'interdiction
ou la suspension de journaux. Le climat d'insécurité qui
frappe les journalistes et les maintient dans un état d'angoisse,
constitue une grave atteinte à la liberté de la presse.
Lorsque le fond d'intolérance s'accompagne d'insultes, de menaces
ou même d'agressions physiques contre les journalistes, surtout
les correspondants de presse de l'intérieur du pays, par les représentants
locaux du pouvoir, ou la mafia politico-financière, le moment
n'est pas loin où il n'y aura ni liberté d'expression ni
liberté tout court. La presse privée est l'ennemi implacable
du pouvoir totalitaire. Il s'agit de sauver l'essentiel, la vérité en
face de la propagande et la liberté en face de l'oppression. La
liberté se définit comme l'absence de toute contrainte
extérieure qui annihile la volonté individuelle et la rend
dépendante. La voie à suivre est qu'on ne subit pas le
salut, on le fait, on le forge de ses mains. La Constitution reconnaît
le pluralisme sous toutes ses formes, mais le pouvoir enferme un à un
les chemins par des dispositions législatives ou réglementaires,
et surtout en ce qui concerne la presse par le fait du prince. La riposte
consiste à rester debout et à ne pas baisser les bras.
A l'occasion de la Journée mondiale de la liberté de la
presse, je rends un hommage aux nombreux journalistes regorgeant de talents
qui sont montés au créneau pour la dignité de la
profession et ont payé un lourd tribut, la mort, la prison ou
la disparition, pour introduire une dimension humaine dans le débat
politique.
Entretien réalisé par Abla Cherif
|
|
|