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RÉCONCILIATION
GLOBALE
Faut-il
vider les prisons ? El
Watan, 10 mai 2004
Une
campagne non officielle pour «une réconciliation globale» est
lancée depuis quelques jours. Abdelaziz Bouteflika, qui a succédé à lui-même à la
Présidence de la République, en fait un projet aux contours
politiques flous. Un projet «prioritaire».
«
Opter pour la réconciliation globale en tant que choix incontournable
pour mettre à profit les enseignements du passé en vue de
mieux entrevoir l’avenir, briser les tabous, avec perspicacité et
discernement, et assumer les responsabilités en acceptant la critique
sont nos enjeux majeurs pour garantir une vie digne et juste, loin de toute
forme d’exclusion et d'extrémisme», a déclaré Bouteflika à la
faveur de la commémoration des événements tragiques
du 8 Mai 1945. En matière sémantique, l’évolution
est évidente. L’on est passé de la concorde civile, à la
concorde nationale, à la réconciliation nationale et, enfin, à la
réconciliation globale. Cette «évolution» n’est
portée que par le discours. Un discours répétitif.
Pas d’actes ni de décisions. Les Algériens, à qui
il est demandé de «changer de mentalité», ne
savent rien de ce que veut faire le président de la République à l’avenir.
Lancer l’idée de «la réconciliation globale» à l’occasion
d’un événement historique permet toutes les lectures
: Bouteflika veut-il que les Algériens pardonnent à des hommes
qui ont eu des comportements hostiles à la libération de
l’Algérie ? A l’engagement des cadres et des militants
du FLN de 1954 ? Si tel est le cas, qui sera concerné : les militants
du MNA ? les harkis ? les faux moudjahidine ? A plusieurs reprises, et
depuis 1999, Bouteflika n’a eu de cesse d’appeler à effacer
les «séquelles» du passé. La manière reste à imaginer.
S’il demeure contre l’«amnistie générale»,
qui sur le plan constitutionnel relève du Parlement, Bouteflika
entend faire réussir la «réconciliation globale».
Or, tout le problème est de savoir si cette nouvelle «forme» de
réconciliation n’est pas une variante de l'«amnistie».
La concorde civile, portée par la loi du 13 juillet 2000, le décret
portant «grâce amnistiante», un texte mutant qui ne se
base sur aucun appui constitutionnel, ont été mis en application
sans que le recours à la justice soit établi. Des activistes
de l’AIS, et éventuellement d’autres groupes clandestins,
ont déposé les armes et ont intégré la société.
Aucun n’a été traduit en justice pour des crimes multiples.
Bouteflika avait pourtant promis, lors de la campagne pour la présidentielle
de 1999, que «les mains tachées de sang» ne pouvaient
pas bénéficier du pardon. A ce jour, la communauté nationale
ignore la teneur de l’accord passé entre les officiers du
DRS (ex-Sécurité militaire) et des chefs de l’AIS en
1997. Les Algériens ne savent pas également le nombre des éléments
des groupes armés ayant quitté le maquis. Ni l’importance
de l’arsenal et de l’argent récupérés.
Rien. Opacité totale. Les commissions de probation, qui relevaient
du ministère de la Justice, ont travaillé loin du contrôle
populaire. Ministre de la Justice, Ahmed Ouyahia, actuel chef du gouvernement,
a été à maintes reprises interpellé sur cette
question. Il n’a jamais répondu. Défendue par Bouteflika,
la concorde civile souffre de deux tares : pas de vérité,
pas de justice. Un processus de réconciliation de ce genre les standards
internationaux sont clairs là dessus ne peut pas être pris
en sérieux. Même si la situation s’est nettement améliorée
sur le plan sécuritaire. Des noms de chefs terroristes ont disparu,
comme par hasard, de la circulation, à l’image du célèbre
Hassan Hattab dont le sort ressemble à celui de Ben Laden. Qui peut
savoir aujourd’hui où est Hassan Hattab ? Abderrezak El Para,
lui, et depuis qu’il a jeté son dévolu sur les contrées
africaines, connaît un sort curieux : le matin, il est vivant, le
soir, il est mort. Aux dernières nouvelles, il serait capturé par
un groupe armé quelque part au Tchad. Hattab et El Para sont-ils
concernés par la réconciliation globale ? Celle-ci va-t-elle
se limiter d’effacer uniquement des crimes de nature terroriste ?
Ou est-elle extensible à d’autres aspects ? Puisque «pardonner» à tout
le monde semble être à la mode, pourquoi ne pas vider les
prisons et se débarrasser ainsi des grâces présidentielles
par petites doses accordées aux détenus ? Pourquoi pas, au
train où vont les choses. Il y a aussi cette crainte que tout ce
projet porte d’autres visées. Des exemples ? Effacer les dettes
des hommes d’affaires et procéder à de larges amnisties
fiscales, «enterrer» le dossier des disparitions forcées
et décharger les juges des dossiers encombrants de corruption qui
dorment dans les tribunaux. Sous couvert de défendre la paix, n’est-on
pas en train de faire le lit à l’impunité générale
? Tant que le chef de l’Etat ne clarifie pas son projet de «réconciliation
globale» et les mesures qui vont l'accompagner, toutes les lectures
sont permises.
Par Fayçal Métaoui
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