Le Président défend son projet

El Watan, 20 septembre 2005

Durant près de 40 minutes, devant des milliers de citoyens de Tizi Ouzou, Boumerdès, Bouira et Béjaïa rassemblés au stade du 1er Novembre de la ville des Gênets, le président de la République a fait la promotion de son projet de charte pour la réconciliation nationale.

Dès l’entame de son discours Bouteflika commence par faire l’éloge de la région qu’il considère comme « le cœur palpitant de l’Algérie ». Après avoir effleuré le particularisme de la Kabylie, le Président entre dans le vif du sujet et avoue qu’« il n’y a aucune structure capable aujourd’hui de donner les chiffres exacts sur les dégâts du terrorisme », que ce soit sur le nombre de morts ou l’évaluation des dégâts matériels occasionnés par les attentats terroristes à l’économie nationale. Revenant sur le projet de concorde civile qu’il a initié en 1999, Bouteflika avoue qu’il« savait que la concorde n’allait pas régler tous les problèmes, mais c’était le vaccin idéal à l’époque ». Faisant à chaque fois référence aux sacrifices des enfants de la Kabylie pour l’islam et l’indépendance du pays, M. Bouteflika, changeant de sujet à chaque phrase, rebondit sur la question de l’amnistie générale en affirmant que « personne ne peut assumer aujourd’hui la responsabilité de l’amnistie générale. On ne peut pas revenir à la situation du début des années 1990, comme les USA ne peuvent pas revenir à la situation d’avant le 10 septembre ». Pour convaincre une assistance parfois indifférente, il affirmera qu’il n’y a aucune « solution de rechange à la réconciliation nationale ». Répétant ce qu’il a dit dans d’autres régions du pays, le Président, en parlant de ses opposants dira que « ce n’est pas un jeu de dominos ou de dame, mais c’est l’avenir du pays, de l’Algérie qui est en jeu. C’est l’urne qui nous départagera ». Avant d’aborder le dossier des disparus, le Président demandera à la France de reconnaître sa responsabilité dans la guerre de libération, en affirmant : « Pour peu que la France reconnaisse ses responsabilités dans les dégâts de la guerre de libération, nous sommes prêts à signer un traité d’amitié ». Avant de terminer son allocution, il avouera que le dossier des disparus est très dangereux. « Je suis incapable de vous dire où sont les disparus » évoquant au passage son neveu disparu, il ne mâche pas ses mots pour défendre les différents services de sécurité. « Nous n’accepterons pas qu’on dise que les disparus sont l’œuvre des services de sécurités », avant de promettre à l’assistance qu’avec tout l’argent disponible « dans une décennie vous serez les dragons de l’Afrique et même du Tiers Monde. Vous avez les hommes et les femmes qu’il faut, les cadres qu’il faut. Quant au savoir-faire, il s’achète et on va l’acheter. Nous viendrons à bout de tous les problèmes ». Au moment de clore son discours, M. Bouteflika fera d’abord référence aux martyrs de la révolution « choisis » pour libérer le pays, avant de dire à l’assistance et aux Algériens : « Vous avez été choisis pour faire la paix et la réconciliation et le 29 septembre allez voter oui ou non, mais allez voter. »

Hachid Mourad


Déception dans la ville des Gênets

La rue de Tizi Ouzou a dû pousser un ouf de soulagement, hier, en début d’après-midi. Les escarmouches qui ont éclaté au stade pendant le discours du chef de l’Etat n’ont pas connu un prolongement à l’extérieur.

Personne, en fait, ne pouvait prévoir cette réaction hostile au Président Bouteflika d’une partie du public, alors qu’en début de matinée, une foule éparse attendait patiemment l’arrivée du chef de l’Etat. Les policiers étaient courtois et les haies métalliques qu’ils ont installées le long de l’itinéraire présidentiel donnaient l’impression d’un ordre impeccable. Les bus et les fourgons immatriculés à Boumèrdès, Bouira et Alger arrivaient dans un tintamarre de klaxons. Certaines personnes, sans se gêner, leur faisaient des bras d’honneur. L’UGTA a confectionné des banderoles qu’elle a installées devant les façades de la mairie, de la BNA, d’Air Algérie (qui a fermé ses portes) et de la BADR. Le slogan est le même : « Bienvenue au Président ». A 10 h, la foule s’amasse devant la BADR, au centre-ville, une banque qui a ouvert ses portes il y a quelques semaines et que M. Bouteflika vient inaugurer. Sur le trottoir d’en face, un groupe de jeunes se fait entendre : « Anwa wigui, d’Imazighen. » Le Président abhorre un large sourire et salue longuement la foule. L’hélicoptère qui ne cesse de tournoyer sur la ville couvre les voix contestataires. Amar, ancien cadre de l’éducation déclare : « J’attends le Président pour un seul point ,qu’il annonce l’officialisation du tamazight ! » Abdelaziz Bouteflika n’a pas évoqué cette revendication vieille de 25 ans. Et, ils sont nombreux à éprouver le même sentiment après le discours : la déception. Saïd Boukhari, militant du Mouvement berbère, qui a avoué ne pas s’être déplacé au stade, déclare : « Bouteflika a décidé d’aller prêcher la réconciliation avec ceux qui ont détruit le pays, mais refuse de réconcilier l’Algérie avec son identité.
Des jeunes déchaînés

En tout cas, je m’y attendais. » Dans le quartier des Genêts, ancien fief de la contestation des archs, le portrait géant de Toufik Namane, jeune manifestant tué lors de la marche du 14 juin 2001, rafraîchit douloureusement les mémoires. « Lui et tant d’autres ne sont plus que des pièces de musée. Leur mémoire est trahie », dit un ancien délégué des archs qui s’est retiré du mouvement. Les dizaines de personnes massées le long de la rue Lamali, où se trouve le CHU Nédir (le chef de l’Etat y a fait escale au service d’hémodialyse), caressaient l’espoir d’entendre le Président se prononcer lors de son discours sur l’officialisation du tamazight et annoncer un plan spécial de développement pour la région. Vers 11 h, la tension commençait à monter à l’extérieur du stade. Le bain de foule du Président Bouteflika était à l’évidence impossible. Il n’a pas foulé les rues de Tizi Ouzou. Les slogans traditionnels hostiles au Pouvoir fusaient avec insistance « Pouvoir assassin », « oulach smah oulach », « Imazighen ». A 11 h 20, la foule en colère force le cordon de sécurité. Panique générale chez les policiers. Le pire est à craindre. A l’intérieur du stade, dans le fameux virage des supporters de la JSK, des dizaines de jeunes sont déchaînés. Ils ont copieusement chahuté le discours du chef de l’Etat. Expression d’un ras-le-bol et crainte d’horizons encore plus sombres. Quant à Amar, le retraité de l’éducation, c’est une autre occasion pour déchanter. La déception est incommensurable.

Saïd Gada

 
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