Djamel Zenati

« Le pouvoir s'appuie sur l'impunité »

Le Matin, 5 mai 2004

Connu pour être le bras droit du président du Front des forces socialistes, Djamel Zenati, ex-député et responsable du mouvement culturel berbère version commissions nationales, parle dans cet entretien de la fraude qui a entaché l'élection présidentielle, mais surtout de l'objectif de la reconduction de Bouteflika à la tête de l'instance suprême de la république.

Le Matin : Un nouveau gouvernement vient d'être nommé par Bouteflika. Quelle lecture faites-vous de cet événement ?
Djamel Zenati : Vous appelez ça un nouveau gouvernement ! Mais il a reconduit les mêmes. Sauf que cette fois il s'est nommé lui-même ministre de la défense. ça commence bien.

Voulez-vous dire que c'est l'objectif même de l'organisation du scrutin présidentiel ?
Ce scrutin ressemble à tout sauf à une élection. C'est l'aboutissement d'une grande opération politico-idéologique élaborée et mise en uvre depuis des années par les décideurs et leurs sous-traitants. L'enjeu réel ne se situe pas au niveau d'un poste présidentiel à pourvoir. C'est une conquête totale et définitive du pays qui est recherchée. Parler aujourd'hui de gouvernants n'a plus tellement de sens. On a l'impression d'avoir affaire à de nouveaux colons.

Pouvez-vous être plus explicite ?
Nous sommes dans une autre séquence du processus de restructuration de la dictature. Depuis l'émergence des mouvements de contestation, les tenants du régime se sont ingéniés dans l'art de maîtriser « le mystère de l'obéissance civile », pour reprendre une expression de Bertrand de Jouvenel. L'après-octobre 1988 a été pour eux une période de mise à jour des fichiers et d'affûtage des instruments de résistance à l'aspiration démocratique des algériens. Des conditions ont été soigneusement réunies pour faire basculer le pays dans le désordre et la confusion. Situation qui a donné au pouvoir une marge de manuvre confortable pour pouvoir agir à sa guise. Le péril islamiste a été brandi pour suggérer et justifier un renoncement « momentané » à la demande démocratique. On est en plein syndrome de Munich. En fait, la lutte antiterroriste, qui du reste a pris peu à peu la tournure d'un contreterrorisme, a plus servi à casser les ressorts démocratiques de la société et à mettre en place un dispositif politico-juridique à même de garantir et de préserver à très long terme les intérêts du sérail. Je vous rappelle que toutes les lois relatives à des domaines stratégiques ont été prises par des institutions illégales et illégitimes. Cependant, la crise politique, surtout dans ses manifestations sur les plans social, économique et sécuritaire, ne cesse de s'aggraver. La menace d'un réveil social et le spectre du TPI ont contraint les décideurs à innover dans leur stratégie. D'où la carte Bouteflika.

Des candidats ont parlé par ailleurs de fraude massive...
Ils ont même parlé d'une fraude massive, intelligente et sans trace. Permettez-moi de vous dire franchement que je n'arrive pas encore à imaginer la nature de cette chose-là. A mon avis, il faut faire preuve de beaucoup plus de sérieux et de respect pour l'opinion et chercher l'argumentation là où elle se trouve. Il suffit de faire une petite rétrospective pour extraire quelques éléments explicatifs. Depuis des années, on n'a cessé de mobiliser tous les procédés de manipulation des représentations sociales et de matraquage des consciences. Le but recherché est d'ancrer dans les esprits l'idée que le système actuel relève de la fatalité, et vouloir le changer revient à s'exposer à des lendemains incertains. D'ailleurs, Bouteflika en a fait l'axe principal de sa campagne électorale. Il se présente comme étant le candidat de la continuité par opposition au changement tout en suggérant une double identification, à savoir continuité-stabilité et changement-anarchie.
En termes plus simples, ça donne ceci : moi ou le chaos. C'est la définition même du chantage. Il est incontestable que Bouteflika est le candidat des décideurs. Sinon comment expliquer les soutiens du MSP, du RND, de l'UGTA, des zaouïas et le comportement des médias publics ? Tout le monde sait que ces sigles sont tous des dérivés d'une seule et même chapelle. Seule l'apparence change.

Qu'entendez-vous par décideurs ?
Historiquement, le pouvoir en Algérie s'est constitué autour de l'institution militaire. Il était fortement centralisé et nettement hiérarchisé. Mais les évolutions qu'a connues la scène politique nationale et les bouleversements survenus dans le monde ces dernières années ont fait que la structure du pouvoir a subi de très profonds changements sans pour autant affecter sa nature qui, elle, est restée autoritaire et en rupture totale avec le citoyen.
Aujourd'hui, le pouvoir n'est pas incarné dans des institutions visibles et ne fonctionne pas selon des règles déchiffrables. Il est éclaté, subdivisé et réparti à travers des sphères multiples qui n'ont aucune existence légale. Chaque sphère a ses détenteurs qui détiennent de façon exclusive une part de pouvoir. Toute décision, de quelque nature qu'elle soit, ne se prend que si un consensus intervient entre ces détenteurs. C'est l'ensemble de ces détenteurs que je désigne par décideurs, n'en déplaise à Ouyahia qui continue à ne pas reconnaître de pertinence à cette notion. C'est à la limite de la société par actions. Et ce genre de configuration pose de sérieux problèmes dans la mesure où il est pratiquement impossible d'en contrôler l'action et encore moins d'y situer les responsabilités.

La visite de Jacques Chirac est l'événement qui a marqué la scène politique juste après le scrutin présidentiel. Qu'en pensez-vous ?
Après l'annonce des résultats par le ministre de l'Intérieur, il y a eu des signes de panique chez les décideurs. En effet, sans attendre le verdict du conseil constitutionnel, Bouteflika s'est adressé à la nation et des messages de félicitations envoyés de l'étranger sont lus illico presto à la télévision. Et pour éviter que ne survienne quelque événement qui gâcherait la fête, on a invité le président Chirac qui, de son côté, a montré un grand empressement à répondre favorablement. La légitimation de Chirac ne vaut-elle pas plus que celle des urnes ? Car il y a toujours ce vieux réflexe qui consiste à survaloriser tout ce qui vient de l'occident. C'est paradoxal mais c'est un fait. Alors autant en profiter. Mais en retour, la France espère en tirer des dividendes et ne pas se laisser devancer par le partenaire américain.

Bouteflika parle de réconciliation nationale pour surmonter tous les problèmes. Quel contenu donnez-vous à ce concept ?
C'est avant tout à Bouteflika de nous préciser quel contenu donne-t-il à ce concept. Mais je voudrais tout de même faire deux remarques importantes.
La première a trait à la manipulation récurrente du champ sémantique qui consiste à se saisir d'un concept, à le vider de son contenu et à en faire un instrument de propagande populiste. Manipuler un concept est une attitude intellectuellement malhonnête et politiquement dangereuse. Depuis des années, on n'a pas cessé de truffer le champ politique de catégories déformantes qui ne recouvrent aucune réalité concrète, empêchant ainsi toute vision claire de se dessiner et toute alternative crédible d'émerger. La réconciliation nationale dont vous parlez est, à mon avis, à mettre dans le registre de la manipulation des consciences. Et l'avenir proche nous le prouvera. Ma seconde remarque, quant à elle, concerne la crise algérienne. Le pouvoir refuse de reconnaître la nature politique de cette crise et tente contre vents et marées de tout réduire à un problème sécuritaire généré par quelques poches terroristes. C'est pour cela que la réconciliation version Bouteflika ne sera tout au plus qu'un prolongement de la concorde civile de 1999. C'est-à-dire un nouvel arrangement entre le pouvoir et les terroristes qui les dispenserait les uns et les autres de rendre des comptes et leur garantirait ainsi impunité et confort. Est-ce la solution ? Assurément non.

Pour parvenir à imposer ce débat, la société doit compter sur une opposition politique solide, alors que dans la pratique cette dernière est sclérosée
La pratique politique de l'opposition, toutes expressions confondues, doit opérer un saut qualitatif qui soit à la hauteur des exigences de cette situation. Le scrutin du 8 avril a été instructif à plus d'un titre. Je pense qu'il a eu au moins le mérite d'avoir réveillé les consciences. Bien des clichés se sont effondrés et des certitudes démenties. Désormais, le combat pour la démocratie ne peut plus s'accommoder du bricolage et encore moins de l'aventure et de l'irresponsabilité. La construction de l'alternative démocratique doit commencer par un effort sur soi. Il n'y a pas de démocratie sans culture démocratique. Car avant d'être un système de gouvernement, la démocratie est d'abord et surtout une façon d'être. Personne n'a le monopole de la vérité ni l'exclusivité de l'erreur. Nous avons tous notre part de responsabilité dans cette situation, même s'il est plus facile de mettre tout sur le compte du pouvoir. Je vais certainement déplaire en disant ça mais force est de reconnaître qu'il y a en nous des attitudes et des réflexes qui confortent énormément la dictature. Pour prétendre à se débarrasser de cette dernière, il faut avant tout arrêter de reproduire ses méthodes.
Des révisions déchirantes sont aujourd'hui nécessaires si on veut réellement sortir de ce drame.
Du côté du pouvoir, il n'y a plus rien à espérer. Alors cherchons en nous les ressources symboliques et militantes nécessaires à notre libération.

Et comment expliquez-vous le boycott des élections en Kabylie ?
Effectivement, la Kabylie belle et rebelle est restée fidèle à ses traditions démocratiques. Mais il ne faut pas voir là le signe d'une quelconque supériorité sur les autres régions du pays. Il y a des raisons tant historiques que politiques et une conjoncture assez particulière qui ont fait que le grand leurre des décideurs n'a pas fonctionné dans cette région. Le pouvoir n'a réussi à mobiliser que sa clientèle et, Dieu merci, elle n'est pas nombreuse.
Entretien réalisé par Nadir Benseba

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Alors que la propagande sur les redditions persistent
Les autorités gardent le silence


Le président de la commission nationale des droits de l'homme, mise en place il y a une année par Bouteflika, a réitéré hier la nécessité d'établir une base légale pour la prise en charge des terroristes qui quitteraient le maquis dans le cadre de la vaste opération de sensibilisation menée par les services de sécurité. Selon M. Ksentini, le procédé devrait également et inévitablement déboucher sur la promulgation de nouveaux textes de loi destinés à donner une assise juridique à cette nouvelle situation. Ce qu'avait d'ailleurs laissé clairement entendre le président de la république, il y a une semaine, au cours du conseil de gouvernement dans lequel les membres de l'exécutif ont été instruits d'axer tous leurs travaux sur la politique de réconciliation nationale. Le chef de l'Etat, on s'en souvient, avait alors promis des mesures de clémence envers tous ceux qui accepteraient « d'uvrer pour la nation » tout en signifiant la nécessité de tourner la page de la concorde civile. Depuis, le débat autour de la concorde civile bat son plein dans le pays, alimenté chaque jour par une série d'informations faisant état de redditions de terroristes. Autant d'informations, savamment entretenues par les islamistes, qui n'ont pourtant, à ce jour, jamais été confirmées par les autorités qui préfèrent au contraire garder un silence total sur un sujet pourtant brûlant. Un sujet qui implique pourtant les plus hautes institutions de l'Etat puisque Abassi Madani a annoncé publiquement, sur la chaîne de télévision Al Jazira, le travail effectué par l'ANP pour l'encadrement des éléments armés après leur descente des maquis. Selon le dirigeant du parti dissous, les camps de toile destinés à recevoir les terroristes et leurs familles ont été spécialement dressés par les soldats auxquels incombe, d'autre part, la charge de l'acheminement de tout le nécessaire pour les nouveaux repentis. Sont également impliqués les services de sécurité qui seraient chargés de leur côté d'entrer en contact avec les proches des terroristes afin qu'ils persuadent leurs enfants de déposer rapidement les armes. Les deux institutions agiraient ainsi sur la base d'une instruction strictement politique censée pacifier définitivement le pays. Celle-ci émane évidemment de Bouteflika qui a fait de la réconciliation nationale l'essentiel de sa démarche pour les cinq années à venir. Ces redditions, si elles venaient à se confirmer, offriraient naturellement à ce dernier une carte importante dans la mesure où elle lui permettrait de faire prévaloir, aux yeux de l'opinion publique, tous les bienfaits du projet pour lequel il affirme avoir été réélu.
Le mutisme affiché par les concernés pourrait cependant laisser entendre que les « affaires » ne vont pas aussi bien qu'ils le voudraient. A ce jour, très peu de redditions ont été enregistrées à travers le pays. Les nouveaux repentis se comptent sur les doigts : quatre éléments ont déposé les armes à Tizi ouzou. Rien d'autre à l'horizon. Sinon ces informations quotidiennes selon lesquelles d'autres redditions pourraient suivre. Les mêmes informations depuis près d'un mois. Seule certitude, le sujet semble au contraire être complètement pris en charge par les dirigeants du FIS, auxquels la situation offre l'occasion de tenter de se blanchir aux yeux des Algériens, sans perdre pour autant la face puisqu'ils ne ratent aucune occasion de faire savoir que toute reddition ne pourra être que le fruit de longues tractations avec le pouvoir (Abassi Madani à Al Jazira). Faut-il d'autre part rappeler que les deux communiqués destinés à féliciter Bouteflika pour sa réélection à la présidence de la république ont été chargés de revendications « pour le succès de la réconciliation nationale » ? Sentant le vent tourner en leur faveur, Rabah Kébir en est même arrivé à revendiquer ouvertement, dans une interview au quotidien arabophone En Nasr, en proposant la modification de la loi sur les partis politiques de manière à permettre le retour du FIS et son entrée au parlement.
Mais les tout derniers évènements survenus sur la scène sécuritaire ont remis là aussi en cause tous leurs discours sur le succès des opérations. Le GSPC de Hassan Hattab a, de son côté, publié des tracts pour annoncer tout au contraire une recrudescence des actions terroristes signifiant son refus de se rendre.
Abla Chérif

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Un nouveau texte de loi sur l'amnistie ?


Les rumeurs de redditions qui courent depuis quelques semaines forcent le débat sur la prise en charge des éventuels repentis qui décideraient de déposer les armes. Même si l'information sur de nouvelles redditions restent à confirmer, la question de l'encadrement légal se pose. La loi amnistiante était en effet restrictive dans le temps. Votée par référendum en septembre 1999, elle a expiré en janvier de l'année suivante.
Des terroristes qui seraient sur le point de se rendre ne devraient ainsi pas pouvoir bénéficier des dispositions de la loi amnistiante. C'est ce qui fait dire à Me Farouk Ksentini, président de la commission nationale des droits de l'homme (CNDH) et du mécanisme ad hoc de prise en charge du dossier des disparus, que la mise en place d'un nouveau cadre légal est nécessaire. Tout en se disant à l'écart « des arcanes du pouvoir » et ignorant ce qui s'y prépare ou pas, il affirme qu'« une nouvelle législation » qui encadrerait de prochains repentis serait souhaitable car « rien ne peut se faire en dehors de la loi ». Me Ksentini, qui pense par « déduction logique » que le gouvernement s'achemine vers un texte législatif supplémentaire, refuse donc de spéculer sur ses dispositions. S'il devait exister, le texte serait-il calqué sur la loi précédente ? Et surtout garantirait-il enfin l'impunité ou serait-il un autre tombeau des droits des victimes et de leurs familles, comme l'a été la loi de concorde civile ?
A ce propos, le président de la CNDH rappelle que les conditions d'amnistie que comporte cette dernière n'ont pas été respectées. Les terroristes qui se sont rendus à la faveur de cette dernière devaient être auditionnés et suivis par des commissions de probation constituées entre autres de juristes. A la lumière des informations récoltées sur leurs agissements, celles-ci devaient décider de les traduire ou non devant les tribunaux. « Ceux dont les mains n'étaient pas entachées de sang », avait promis le président Bouteflika alors à son premier mandat, pouvaient compter sur la mansuétude de l'Etat, disposé au terme du référendum de septembre 1999 à ouvrir les bras à ses enfants « égarés ». Mais la loi n'a pas tenu ses promesses et les terroristes descendus des maquis n'ont jamais eu à faire la preuve de leur repentance devant les commissions de probation. Ils n'ont pas davantage eu à rendre des comptes devant la justice ni à demander pardon aux victimes et à leurs familles. Au contraire, l'Etat en a relogé un certain nombre en leur octroyant des pensions. En quelques semaines, la loi portant concorde civile s'était transformée en loi amnistiante, déniant aux victimes le droit à l'action civile contre des criminels qu'elles avaient parfois identifiés.
Devrait-on craindre les mêmes dérives si une nouvelle loi devait préparer une nouvelle vague de reddition ? Ou serait-elle le fruit des enseignements tirés de la précédente ? Les victimes y auraient-elles davantage droit au chapitre ou devrait-on se préparer à un nouvel épisode de perversion de l'histoire ?
Pour Ali Yahia Abdenour, président de la Ligue algérienne pour la défense des droits de l'homme, la concorde civile est nécessaire pour le rétablissement de la paix mais ne doit pas se construire sur l'impunité des assassins.
Pour sa part, Farouk Ksentini estime que le rôle de sa commission se limiterait à émettre un avis sur la conformité aux droits de l'homme de la nouvelle loi. Si le projet réellement existe et s'il aboutit effectivement.
Katia Debbouz

 

 
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