EN ATTENDANT QUE BOUTEFLIKA DONNE DU SENS A LA «RECONCILIATION»

De l’exégèse d’Ouyahia au «harcèlement» de Mehri

Le Quotidien d'Oran, 30 mai 2004

Pendant des années, les termes de réconciliation nationale ont été, du point de vue du pouvoir, une hérésie. Bouteflika s’est approprié de la formule sans lui donner un contenu, histoire de tenir compte des «lignes rouges». Qu’en sera-t-il durant ce second mandat ?

Durant la campagne présidentielle 2004, la réconciliation nationale était devenue le principal thème de campagne de Bouteflika. Après sa réélection, les observateurs politiques attendaient qu’il donne un contenu à cette réconciliation nationale que l’on affuble du qualificatif de «globale», voire de «spécifique». Ce fut pourtant Ahmed Ouyahia qui en a donné une exégèse simple et carrée : elle se limite à une main tendue de l’Etat aux «égarés». Pour le reste, il ne faut guère chercher à lui donner un contenu politique car il considère, comme une bonne partie du régime, qu’il n’y a pas de crise politique et que l’Algérie est dotée d’institutions viables. Bref, c’est une réconciliation nationale du point de vue du vainqueur. Elle ne concerne, paradoxalement, que les «hors-la-loi» et non tous ceux qui, respectueux de la loi, ont subi le verrouillage politique du fait des violences.

La réconciliation nationale, telle que défendue par le contrat de Rome, comportait un véritable cahier des charges politique appelant à l’ouverture et à la démocratisation. Celle qui est expliquée par Ouyahia semble se limiter à un aspect sécuritaire destiné à liquider le «terrorisme résiduel».

Elle ne comporte aucun aspect politique hormis un discours vague sur la «réconciliation des Algériens avec eux-mêmes» et même une dépolitisation des dimensions de l’identité nationale. De quoi accréditer l’hypothèse de Mouloud Hamrouche qui, tout en déclarant attendre que Bouteflika explique les «contours» du concept de réconciliation nationale, estimait qu’elle pourrait se limiter à «réconcilier le courant islamique avec l’ordre établi en maintenant le système dans son fonctionnement actuel». Le FFS, parti réconciliateur, ne se fait pas plus d’illusions en estimant qu’une «véritable réconciliation nationale ne saurait être réduite à une opération hypermédiatisée de redditions de bandits». L’exégèse d’Ouyahia amène de toute façon une question logique que certains posent ouvertement : Ouyahia traduit-il la vision de Bouteflika ou bien lui rappelle-t-il les «lignes rouges» ?

C’est donc sans surprise que les fissistes qui ont appelé à voter pour Bouteflika (Mezrag - Kebir) demeurent sans voix, tandis que Mourad Dhina publie un communiqué incendiaire accusant Ouyahia de défendre avec «vantardise», l’option «de la confrontation et de l’effusion de sang».

Louisa Hanoune, elle, n’y va pas par quatre chemins et estime qu’il existe une «contradiction criante» entre les discours de Bouteflika et les déclarations d’Ouyahia. Le porte-parole du PT a accusé le chef du gouvernement d’avoir «fermé toutes les portes du dialogue au sujet de la réconciliation nationale en écartant les mécanismes nécessaires à sa réalisation» alors que, selon elle, le président s’est dit disponible à «aller loin dans la concrétisation de la réconciliation nationale sur le terrain et à tourner définitivement la page de la crise». Louisa Hanoune croit-elle vraiment qu’il existe une lecture différente entre le président et son chef du gouvernement ? Après tout, Ouyahia passe, à tort ou à raison, pour exprimer les tendances lourdes du régime. Les contradictions, si elles existent, ne se limitent pas de ce point aux vues d’Ouyahia et de Bouteflika, mais bien à celles du régime.

Abdelhamid Mehri, lui, n’a pas attendu les explications d’Ouyahia pour poursuivre son «harcèlement politique» en direction de Abdelaziz Bouteflika. L’ancien secrétaire général du FLN, qui avait envoyé au président de la République un mémorandum dans lequel il fait des propositions pratiques - dont une conférence nationale - pour aller vers la réconciliation et la reprise du processus démocratique, est en effet revenu à la charge. Dans un message de félicitations - daté du 8 mai dernier - adressé au président Bouteflika, Mehri rappelait que la fidélité aux valeurs de la révolution imposait, plus que jamais, à la génération dont fait partie Bouteflika «d’oeuvrer sans relâche à réaliser la transformation démocratique qui mettra le peuple algérien au niveau des sacrifices qu’il a consentis et lui permettra d’occuper la place qu’il mérite».

La voie, à cette profonde «exigence populaire» réside, selon Abdelhamid Mehri, «dans une réconciliation nationale qui n’exclut personne «et qui facilite des réponses consensuelles aux «graves questions posées par la crise et l’évolution et les aspirations de la société». L’ancien secrétaire général du FLN a rappelé au président de la République le mémorandum qu’il lui a adressé, en soulignant «que son contenu est plus lié au présent et au futur du pays qu’à ce qui est passé...». Relevant que Bouteflika a déclaré à maintes reprises être le président de tous les Algériens, Mehri a formulé le souhait qu’il soit en mesure «de donner à cette expression tout ce qu’elle comporte de portée politique et nationale». Manifestement, la distance est grande avec Ouyahia.

Elle est somme toute logique. Pour Ouyahia, il n’y a pas de crise politique, pour Mehri on n’en est pas sorti car on a récusé les moyens de la politique pour y parvenir. Bouteflika devra bien finir par livrer le sens qu’il entend donner à ce concept de réconciliation nationale «globale».

K. Selim


 

 
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