«Un outrage à leur mémoire»

Alger / Jeff Martin, 24 Heures, 29 septembre 2005

Le président Bouteflika veut tourner la page du terrorisme par une «Charte pour la réconciliation» soumise à référendum aujourd’hui. Une façon d’enterrer la vérité sur la barbarie des années nonante. La plupart des rescapés des massacres et les familles endeuillées rejettent cette idée.


«La madone de Bentalha»: cette photo symbolisera le drame algérien et sera primée. Mais elle circulera avec une fausse légende: la scène ne se déroule pas à Bentalha et la femme n’a pas perdu ses huit enfants, mais trois autres membres de sa famille. Elle portera plainte. / Photo Hocine Zaourar-afp

Les Algériens votent aujourd'hui par référendum sur un «Projet de Charte pour la paix et la réconciliation nationale» voulu par le président Abdelaziz Bouteflika. Il vise à tourner la page du terrorisme qui a fait au moins 150 000 morts depuis 1992, selon un bilan officiel. Théoriquement, l'amnistie ne s'appliquera pas aux auteurs de massacres et d'attentats.

Salim a le regard perdu. Il est si pâle, mine dure, fantomatique. Il n'a pour langage que des gestes de la main ou des mimiques, pour demander à boire, à manger ou faire ses besoins. Ses jambes sont immobiles, ses mains gonflées.

Salim est victime du tourbillon terroriste qui a ravagé l'Algérie. C'était il y a quatre ans: il rentrait chez lui, avec sa femme et ses deux enfants, par la route de Blida; un mystérieux commando encagoulé fait soudain irruption, stoppe le véhicule et tire à la kalachnikov sur le père et les enfants, avant de violer la mère et de lui trancher le larynx. Salim est le seul à s'en sortir, à 24 ans, avec la colonne vertébrale endommagée.

Ce matin, dans le jardin de la maison familiale, sa mère, Ouiza, raconte la terrible histoire, la haine au ventre. Pour elle, le référendum sur la réconciliation nationale qui se déroulera revient à exempter de poursuites les éléments islamistes et les autres milices armées qui ont saigné le pays durant la décennie 1990.

«Réveillez-moi, je fais un cauchemar! s'écrie Ouiza. Ce projet est un véritable outrage à la mémoire des victimes.»

Entre 150 000 et 200 000 personnes ont été assassinées par balles, mutilées ou égorgées. Certaines par les groupes islamistes armés, mais bien d'autres crimes sont imputés au régime algérien. Comme ces villages, dits islamisés, bombardés au napalm. Aucune enquête officielle n'a été menée pour punir les auteurs et les responsables. Et l'actuel projet du président algérien sur la réconciliation nationale n'en fait pas mention.

Cris de colère de Malika Matoub, la sœur du chanteur rebelle Lounes Matoub, assassiné en 1998, près de son village natal, à Beni Douala, en Kabylie.

«Comment pardonner une telle barbarie? s'interroge-t-elle. D'abord, il faut savoir qui a tué pour pardonner…»

Le combat des mères

Malika en est convaincue: son frère, «le maquisard de la chanson», opposant politique, a été éliminé par les autorités. Mais le régime continue à imputer l'assassinat aux islamistes. Et Malika voit là l'absence de toute volonté présidentielle à «tirer la chasse d'eau sur le merdier» algérien. «Si Bouteflika veut vraiment repartir sur des bases saines, qu'il montre du doigt les ennemis de l'Algérie, avant de solliciter notre pardon». Elle soupire. «Sinon, ulach smah ulach!» Pas de pardon!

Même sentiment d'injustice de la part des familles des disparus. Près de la place du 1er-Mai à Alger, elles sont plusieurs centaines à réclamer des nouvelles de fils disparus, «sosies» des «folles de la place de Mai» de l'Argentine des années 1970. Le régime a reconnu l'implication de ses agents dans plus de 6000 disparitions, un chiffre trois fois inférieur à celui des ONG. Les rafles ont eu lieu dans les bastions islamistes.

Djamila est l'une de ces mères de disparus. Ses deux enfants ont été enlevés en 1996. Elle les a cherchés partout. De commissariats en camps militaires. En vain. «Pénible, insupportable de ne pas savoir si votre progéniture est vivante dans un cachot dans le désert, ou morte et enterrée dans une fosse commune.» L'évocation du pardon demandé par le président lui glace le sang: «Croyez-moi: si j'attrape celui qui a ruiné ma vie, je le mange en salade.»

 
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