“Lire entre les lignes”

Doit-on voter pour des non-dits ?

Par Mustapha Hammouche Liberté, 24 août 2005

À Skikda, le président de la République a conseillé de “lire entre les lignes” de la “charte pour la paix et la réconciliation nationale”. Ce n’est pourtant pas dans les habitudes des hommes d’État présentant des propositions politiques de demander à leurs électeurs de deviner l’arrière-pensée d’un projet. Au contraire, le principe est de concevoir un texte aussi concis que possible pour que nulle interprétation ne puisse l’éloigner de son objet précis et pour qu’aucun tendancieux commentaire ne vienne brouiller son sens.
Tout se passe comme si, dans cette affaire, les mesures qui suivront le plébiscite de la charte, et qu’elle aura autorisées, sont à deviner. Mais, les parties à réconcilier n’attendent forcément pas les mêmes traductions législatives de la charte une fois votée, il serait donc bon de savoir à qui s’adresse Bouteflika quand il sollicite une tacite intelligence du lecteur.
“Il s’agit, au nom du peuple, d’assurer la protection pour l’Armée nationale populaire”, ajoutait le Président. Le pouvoir a-t-il besoin d’emprunter la voie de l’équivoque pour amnistier les dépassements des forces de l’ordre, alors que, de la rahma à l’amnistie, s’accumulent les lois d’absolution des crimes terroristes qu’il assume franchement ? Ce serait la victoire du “Qui tue qui ?” Depuis la présentation du projet de la charte, les discours se suivent avec chacun son lot de mystères. Lundi, en Conseil des ministres, Bouteflika précisait qu’il appartient aux citoyens et aux citoyennes, par leur participation massive au référendum du 29 septembre prochain, et par leur adhésion massive à la charte proposée, “de barrer la route à tous ceux qui ont voulu manipuler notre religion au service d’appétits de pouvoir et de leur interdire toute action dans le domaine politique pour leur éviter toute occasion de rééditer leurs méfaits”. S’agit-il de bannir le Fis, certains de ses responsables, l’islamisme ou l’usage politique de la religion ? Ou bien cette résolution aura-t-elle le destin des “mains tachées de sang” de la concorde civile que les commissions de probation n’ont apparemment jamais détectées ? Mystère.
À force de lire entre les lignes, certains y ont vu la solution du problème linguistique annexée à la réconciliation nationale sous forme d’officialisation de tamazight. Toujours à Skikda, Bouteflika disait : “Ce que nous pouvons aujourd’hui n’était pas possible hier. Mais, en même temps, il inaugure ce qui est impossible maintenant du fait de la préservation des équilibres et s’imposera demain dans un enchaînement naturel.”
Il n’y a que le camp des terroristes qui semble clair. Le GSPC redouble d’agressivité pour signifier son refus de conciliation, Madani Mezrag et ses compères réaffirment leur engagement pour leur projet et assument les moyens qu’ils ont choisis pour l’imposer. Ils précisent même qu’ils n’y ont pas renoncé. La concorde civile cachait la surprise du décret portant grâce amnistiante, l’opacité de fonctionnement des commissions de probation et le non-respect de la date de forclusion de ses effets. La charte pour la paix et la réconciliation nationale avoue, elle-même, vouloir introduire une série de mesures décisives pour l’avenir du pays.
Mais, comme “les équilibres” ne le permettraient pas encore, nous sommes contraints de les saisir dès à présent à travers et entre les lignes de la charte, ou de les subir plus tard.
C’est que nous voterons pour la charte, pas pour les lois qu’elle impliquera.

 
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