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Une amnistie pour les moudjahidine Par Abed Charef Le Quotidien d'Oran, 2 décembre 2004 Le pays avance tranquillement vers l'amnistie. En a-t-il la force et les moyens ? L'amnistie est là. Elle est entrée comme par effraction dans le discours officiel, mais elle s'impose désormais comme une issue impossible à éviter. L'idée fait son chemin, progressivement, à petites doses, dans la grande tradition de la vie politique algérienne. On lui prépare le terrain en douceur, en sondant les milieux influents pour les arrimer peu à peu à ce choix. Il y a même une timide ébauche de débat sur la question, avec des textes et des points de vue contradictoires rendus publics par des cercles appartenant à des courants politiques différents. Même Ali Yahia Abdennour a eu droit à la publication de son point de vue dans la presse, ce qui est significatif pour un monde qui a longtemps considéré le président de la Ligue algérienne de défense des droits de l'Homme comme un paria, avant de chercher son appui quand les vents ont tourné. Ali Yahia pose l'essentiel des grandes questions liées à l'amnistie. Son texte est d'ailleurs plus un appel au débat qu'un point de vue. Il montre bien la différence entre l'amnistie et l'impunité, et souligne que l'amnistie doit être l'aboutissement d'une solution politique et non une sorte de cessez-le-feu. Il insiste aussi sur la nécessaire vérité qui doit précéder le pardon, dans la droite ligne de la devise «la moussalaha bila moussaraha» (pas de réconciliation sans sincérité). Il souligne également la difficulté de la tâche. Il faut en effet un effort immense, avec une convergence de tout ce qui a une autorité politique et morale dans le pays, pour faire aboutir un projet de cette envergure, avec les drames qui les sous-tendent et les douleurs qu'il contient. A priori, le pays ne paraît pas suffisamment armé cette tâche. La comparaison avec l'Afrique du Sud, où la commission «Vérité et Justice» a permis d'amortir le choc, est difficile à tenir. Au pays de l'ANC, la démarche était portée à la fois par un processus politique, par les grandes puissances et surtout par l'immense personnalité de Nelson Mandela. La comparaison avec l'Afrique du Sud est d'ailleurs terrible pour l'Algérie. L'Afrique du Sud a réussi sa mutation, comme elle a réussi à préserver ses hommes et ses symboles, à en faire des monuments de l'histoire, des prix Nobel et des références universelles. Quant à l'Algérie, elle a «réussi l'échec», selon la formule d'un politique. Elle avait tout, elle n'a plus rien. Elle avait un mythe, qui s'appelait le FLN, elle a réussi à le transformer en une piteuse annexe du pouvoir, de la rente et de la course au pouvoir. Elle a réussi à transformer la grandeur en décadence et à changer de l'or en une vulgaire pierraille, pour ne pas dire pire. Ni les sigles, ni les hommes, ni les symboles n'ont échappé à cette oeuvre de destruction, si méthodique que certains n'hésitent pas à dire qu'elle a été voulue, à défaut d'être planifiée. Comment, en effet, parmi ces géants qui ont fait la gloire de la lutte de libération, il n'y en plus aucun qui ait gardé une force morale si nécessaire quand le pays en a besoin, comme dans la conjoncture actuelle ? Tous ont été laminés, parfois par leurs propres erreurs, mais le plus souvent par le pouvoir et sa périphérie qui ont traîné dans la boue des monuments de l'histoire du pays. Il suffit de regarder ce spectacle offert par le congrès des moudjahidine et la manière dont le pays a célébré le cinquantième anniversaire de son indépendance, pour mesurer l'ampleur des dégâts. La préparation du congrès s'est limitée au thème des faux moudjahidine. C'est tellement affligeant que plusieurs officiers supérieurs de l'ALN, rencontrés récemment, avaient honte d'en parler. «Ne pas participer au congrès, c'est fermer les yeux sur la déchéance des moudjahidine et de leur organisation. Mais y aller, c'est cautionner cette même déchéance, car je sais qu'il est impossible de redresser la barre», nous avouait l'un d'entre eux. Terrible constat, qui s'était déjà imposé il y a un mois, lors de la célébration du 1er Novembre. En fait de célébration, il y a la presse, qui a tenté de donner à l'évènement une dimension qu'il mérite et un regroupement de personnalités de l'opposition, qui a tenté un débat sur le 1er Novembre et sa dimension. Dans la presse, on eut droit à plus de témoignages de Français que d'Algériens. Comme si ces derniers n'étaient plus crédibles, y compris sur ce qui a fait leur identité, la guerre de libération. Le pays est obligé de chercher auprès des autres la confirmation de ce qu'il a fait, comme si lui-même n'y croyait pas ! A Aïn Bénian, il y avait des personnalités qui sont dans l'opposition depuis quatorze ans, Abdelhamid Mehri et Mouloud Hamrouche, et une autre, Hocine Aït-Ahmed, qui est dans l'opposition depuis plusieurs décennies. C'est dire que le pouvoir a réussi à creuser un fossé gigantesque entre lui et les rares personnalités crédibles qui existent encore dans le pays. Sur qui s'appuyer alors, lorsqu'il faudra aller à ces familles qui ont vécu le drame, pour leur demander d'accorder leur pardon ? Qui est en mesure de dire qu'elles l'écouteront, qu'il s'agisse de la famille du policier, du militaire ou du simple citoyen assassiné par les groupes armés islamistes, ou du «disparu», dont on connaît parfaitement la manière dont il a disparu ? Qui sera suffisamment crédible pour regarder ces gens dans les yeux, leur dire qu'il veut construire l'avenir, qu'il se bat pour leur accorder une réparation morale, tout en construisant un socle pour que plus jamais cela ne se répète ? Qui pourra simplement les convaincre qu'amnistie n'est pas impunité ? Non, décidément, le chemin jusqu'à l'amnistie est encore long, très long. Il y a peut-être d'autres amnisties par lesquelles il faut commencer. Par exemple, une amnistie en faveur de ceux qui ont brisé nos rêves, ceux qui ont mis en marche l'engrenage du cauchemar. Et aussi une amnistie pour les moudjahidine et le FLN, qui pouvaient être le recours dans les grands moments, mais qui ont préféré s'autodétruire, privant le pays d'une force morale vitale pour son équilibre.
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